VACANCES



FRAGMENTS DE LECTURE PREND SES QUARTIERS D’ ÉTÉ !

DE RETOUR LE 21 AOÛT PROCHAIN

A BIENTÔT !



BABAYAGA, Toby Barlow

Ed. 10/18, juin 2017, traduit de l'anglais (USA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 576 pages, 8.80 euros.


Il y a du rififi chez les sorcières et elles décident de régler leurs comptes en plein Paris ! A cela vous  ajoutez une histoire d'espionnage, une idylle, et la transformation à la Kafka d'un inspecteur, et vous obtenez un roman un brin loufoque !



Elga et Zoya sillonnent l'Europe depuis des décennies, semant sur les routes les cadavres, la tristesse, et des sorts. Car les deux comparses sont des sorcières, et ont survécu aux guerres en ensorcelant les hommes et en leur soutirant tout ce qu'elles pouvaient.
"La bouche de la femme hurlait des mots incompréhensibles qui ne ressemblaient à aucune langue ; on aurait dit tout simplement une succession d'aboiements, de sifflements et de cris perçants ou gutturaux".
Maintenant que le monde est en paix, Zoya et Elga sont à Paris. Nous sommes en 1959, et la vieille Elga ne supporte plus l'effronterie de Zoya qui prend de moins en moins de précaution avec ses amants. D'ailleurs, à cause d'elle, la police enquête, ce qui les met en danger. Quoi de plus étrange que de retrouver un homme empalé sur une grille sans comprendre comment il a pu être posé là ? L'inspecteur Vidot est en charge de trouver la vérité. Simplement, son enquête est vite avortée lorsqu'il croise les deux sorcières. Pris dans le feu de leur dispute, il se retrouve transformé en puce.
"L'inspecteur Vidot ne pouvait pas s'arrêter de sauter. Ses yeux étaient exorbités, il était minuscule et euphorique. C'était un sentiment extraordinaire, une telle excitation, un tel sentiment de pouvoir : en un instant il avait traversé la pièce, puis en un clin d’œil il était revenu à son point de départ".

Forcément être une puce change la donne, mais Vidot accepte facilement sa nouvelle enveloppe ; désormais sautant de tête en tête, il poursuit ses investigations.

A Paris, Zoya a jeté son dévolu sur Will, un publicitaire américain sur le déclin en façade, mais véritable agent secret. Avec lui, elle sent que sa carrière de sorcière peut prendre fin. Elle est amoureuse, et si elle arrive à se débarrasser de la colère d'Elga, peut-être pourra-t-elle envisager un avenir commun avec cet homme. Sauf que la vieille Babaya est motivée pour détruire ; elle a même enrôlé une pauvre jeune fille comme apprentie. Elle n'abandonnera pas tant que Zoya sera sur son chemin !

Toby Barlow offre un roman foisonnant qui sous couvert de partir dans tous les sens, offre en fait une narration bien structurée. Il y a de l'effronterie à transposer les sorcières Babayagas dans le Paris de 1959. Le lecteur redécouvre une époque, encore marquée par la guerre, mais avide de renouveau. En plus, cela se fait à travers le personnage de Vidot transformé en puce, mais dont la conscience est restée parfaitement intacte !
Babayaga est un vrai roman d'aventures, sans temps mort, avec une dose d'humour, de sensualité et de fantastique.

Pour en savoir plus, la fiche du livre sur le site 10/18 : https://www.10-18.fr/livres/litterature-etrangere/babayaga-9782264068705/

Revolver, Nakamura Fuminori

Ed. Philippe Picquier, février 2015, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako 192 pages, 18 euros

Une étrange obsession.


"Un soir de pluie, un étudiant découvre le corps d'un homme sous un pont. Près de lui repose l'arme qui l'a tué."

Nakamura n'aurait jamais cru que ses errances nocturnes seraient le point de départ d'une expérience, qui, à ses yeux, sera la plus extraordinaire qu'il ait vécu. A défaut de prévenir les autorités qu'il a trouvé un cadavre, le jeune homme s'empare de l'arme et se sauve chez lui. Il n'est pas bête, il sait très bien qu'il devient, à cet instant précis, un suspect éventuel. Peu importe, le 357 Magnum, par son éclat étrange, l'a hypnotisé. La posséder est devenue soudain primordiale et lui procure "une joie proche de la gratitude":
"Il était agréable au toucher, et d'une forme qui se calait extraordinairement bien dans ma main. (...) Au contact de l'arme, des frissons nerveux parcouraient ma peau, une sensation dont je ne me lassais pas."

Désormais, Nakamura est persuadé que son choix a été le bon. Sa vie tourne maintenant autour de son arme. Cachée dans son appartement, il l'a sort régulièrement pour l'admirer et la nettoyer, mais très vite, il sent l'irrépressible envie de sortir dans la rue avec elle:
"Mes journées étaient pleines d'une agréable tension, je sentais en permanence un stimulus émanant du plus profond de mon corps comme un aiguillon."

Sa vie estudiantine s'en ressent, et quand il éprouve le besoin de se défouler et évacuer le trop plein de tension, quoi de mieux que de rendre visite à une maîtresse? Cependant, les jours passent, et le jeune homme éprouve de plus en plus une passion exclusive pour son 357 Magnum dérobé, au point que l'enquête ouverte pour l'assassinat de l'homme lui importe peu.
Lorsqu'il se souvient de son vol, son action prend des proportions grisantes. Son souvenir apparaît intense, presque irréel, au point qu'il se sent intouchable. Et puis, pourquoi ne pas utiliser l'arme finalement? Un pistolet ne demande qu'à être utilisé! Dès lors, Nakamura désire utiliser le 357. C'est "un désir qui rend fou et qui l'envahit":
"Il me semblait que l'acte de tirer avait commencé à passer d'un choix volontaire de ma part à une décision arrêtée à mon insu, dépassant mes prévisions (...) Alors je me suis persuadé que c'était mieux comme ça"

Certes, une petite voix lui dit que tirer serait un acte insensé, mais le jeune homme semble céder sous le poids de la volonté de l'arme:
"Elle faisait maintenant partie de moi, en exagérant, elle s'était immiscée dans mon esprit; c'était sa nature de faire feu et elle cherchait continuellement à me pousser dans cette direction. Pour ne pas tirer, il m'aurait fallu réintégrer mon moi d'avant."
Justement, notre narrateur est parfaitement conscient que son existence est devenue moins routinière et ennuyeuse depuis ce soir de pluie. La voix de la raison qui résonne encore en lui devient "une présence interférante" qui commence à l'agacer. Il sent que l'acte de tirer lui permettrait de se sentir "nettement plus léger", d'accomplir enfin un acte extraordinaire et bizarrement doué d'amour, encore faut-il décider si la vie d'autrui a encore de la valeur à ses yeux...

Revolver est l'histoire d'une étrange obsession. Petit à petit, l'arme volée devient un personnage à part entière, certes muet, mais qui va avoir de plus en plus d'influence sur l'existence du jeune étudiant. Entouré  jadis d'amis et de prétendantes, Nakamura va de plus en plus s'isoler pour mieux se consacrer à sa nouvelle relation. Vivre sans son arme lui est désormais inimaginable, quitte à en perdre la raison.
"Maintenant, je me réjouis de mon choix. Je ne m'appesantis presque jamais sur mes actes passés. Le bien, le mal, ce qui en découle, je n'ai pas tellement l'habitude d'y réfléchir."

Le narrateur sombre peu à peu dans une folie qu'on peut qualifier de consciente. Il sait très bien que son raisonnement n'est plus objectif. Il sent que son arme prend le dessus, même s'il a la conscience aiguë d'être vaincu par un objet de mort.
Nakamura Fuminori dresse le portrait subtil et complexe d'un homme prêt à tout pour sortir de l'ennui de son quotidien. Jusqu'à la dernière page, on se demande si le narrateur va basculer ou se ressaisir au dernier moment. Myriam Dartois-Ako a su retranscrire avec précision cette voix intérieure et lancinante, de plus en plus étouffée par le désir irrépressible de tirer.
Revolver n'est ni un polar, ni un roman psychologique; il est à mi-chemin des deux et tire profit des deux genres pour offrir un roman fort, complexe, au suspens haletant.

Une vraie belle découverte

Un autre roman du même auteur, à lire: Pickpocket

Murmures dans un mégaphone, Rachel Elliott

Ed. Rivages, traduit de l'anglais (GB) par Mathilde Bach, avril 2016, 364 pages, 21 euros.

Vivre et crier


"Je ne sais pas ce qu'il y a de plus terrifiant se dit-elle - de se croire seule au monde ou de découvrir qu'on ne l'est pas".

Cela fait trois années que Miriam Delauney n'est pas sortie de chez elle. Elle vit seule dans la maison héritée de sa mère Frances, qu'elle entretient de façon obsessionnelle. Ses seuls liens avec l'extérieur sont son voisin Boo qui lui rend quelques services manuels, et son amie Fenella :
"Elle est un phare de santé, dans la nuit de la folie, perpétuellement lumineuse, imperturbablement stoïque. Elle est la preuve vivante qu'il existe des gens raisonnables, rationnels et cohérents. Mais surtout, elle est la preuve vivante que Miriam n'est pas contagieuse. La folie de sa mère est inscrite dans son sang et ses os - forcément, non ?"

Miriam a eu une enfance chaotique, luttant sans cesse à ne pas ressembler à sa mère toxique et folle. De son père, elle ne sait rien, tout juste de vagues souvenirs. Pour survivre aux sottes d'humeurs, elle a appris à murmurer, à se faire oublier, bref à devenir invisible. A trente -cinq ans maintenant, Miriam murmure toujours et a gardé cette certitude que personne ne peut s'intéresser à elle :
"Imagine une femme descendant en rappel le long d'une falaise. Lorsqu'elle lève les yeux vers celui qui tient la corde, elle voit qu'il n'y a personne. A ce moment-là, à mi-chemin entre le sol et le sommet, elle comprend que c'est l'histoire de sa vie. elle n'a jamais été seule mais il n'y a jamais eu personne".

Trois années cloîtrée à regarder des séries, c'est long. Miriam décide enfin de sortir, histoire de renouer avec l'extérieur et affronter les autres. Ses pas l'entraînent vers le bois où elle fait la connaissance de Ralph, réfugié là lui aussi, depuis le fiasco de sa fête d'anniversaire organisée par son épouse Sadie, qu'il a retrouvée enfermée dans le placard avec une autre femme. Lui qui passe son temps à écouter les problèmes des gens (il est thérapeute de profession), n'a pas su trouver les mots pour communiquer avec son épouse en proie à ses pulsions homosexuelles, et ses jumeaux qu'ils le considèrent plus ou moins comme un étranger. La fuite, sur l'instant, n' a été pour lui que la seule possibilité afin de méditer tranquillement sur son couple et son rôle de père.

Miriam et Ralph vont nouer une amitié simple et essentielle dans laquelle chacun va aider l'autre à refaire surface et affronter ses démons. Grâce à Miriam, Ralph va comprendre que la faille est en lui et non pas à l'extérieur de lui, comme il le croyait. il va éprouver le besoin de retrouver les siens pour régler ses problèmes. Grâce à Ralph, Miriam va prendre de l'assurance, acquérir la certitude qu'elle n'est pas sa mère, et se débarrasser de ses peurs, "c'est ce que j'ai ressenti toute ma vie, cachée quand j'aurais voulu qu'on me voie, visible quand j'aurais eu besoin de me cacher". Car Miriam n'est plus seule désormais ; le vide créé jadis par Frances se fragmente, et la jeune femme va se retrouver entourée et aimée :
"Les disparus sont de retour, Miriam ignorait juste qu'ils avaient disparu. Son chagrin était un mystère - un poème absurde, qui lui faisait ployer l'âme".

Murmures dans un mégaphone est un premier roman qui sonne juste tant les sentiments et les émotions véhiculés sont vraisemblables et touchent tout le monde. Rachel Elliott a écrit un récit sur la vacuité de l'existence, sur le sentiment soudain qui nous envahit de la non-appartenance, et sur le besoin irrépressible de faire le point sur sa vie.
Pourtant, on n'est jamais dans la sinistrose, car l'humour est le moteur de la narration. Miriam est perdue mais elle a le sens de la répartie. De plus, les personnages secondaires sont gentiment cinglés, extravagants ou désorientés, mais ils possèdent en eux une part d'humanité assez grande pour plusieurs personnes.
Rachel Elliott, à travers ce roman, explique qu'on peut guérir de tout, même si on part de loin, même si  on pense être invisible aux yeux des autres, même si on n' a jamais encore connu l'amour, même si enfin nos parents ne nous ont pas donnés les clés pour devenir adulte.
Mumures dans un mégaphone est une vraie rencontre littéraire, impeccablement traduit (merci à Mathilde Bach), truffé de bons mots,  de répliques qui font mouche, avec, en filigrane, l'impression de lire la vie, tout simplement.

Compléter les blancs, Keiichirô Hirano

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Corinne Atlan, mai 2017, 448 pages, 23 euros.
Titre original : kûhaku wo mitashinasai

Tetsuo Tsuchiya revient chez lui après trois ans d'absence. Sauf qu'il est un ressuscité et qu'apparemment il se serait suicidé en se jetant du toit de l'immeuble de son entreprise.
"Depuis que ces morts étaient revenus à la vie, les vivants avaient tous une sensation d'oppression. Le monde était devenu plus étroit, étriqué même, disaient-ils".

Compléter les blancs aurait pu être un roman fantastique centré sur deux questions simples : comment ces morts sont-ils revenus à la vie, et surtout pourquoi ? Or l'auteur balaye ces questionnements pour se concentrer essentiellement sur le retour de l'un d'entre eux, un certain Tetsuo. Quand ce dernier fait des examens à l'hôpital, il sait qu'il vient de ressusciter, c'est d'ailleurs ce qu'il explique au médecin qui l’ausculte. Il n'est pas fou car, au Japon,  il n'est pas le seul à être revenu à la vie, ces derniers temps. Tetsuo a laissé pendant trois longues années, une veuve Chika, un petit garçon Riku et une mère. Il sait lui-même ce que c'est de grandir sans père, c'est pourquoi il compte bien rattraper le temps perdu avec Riku. Revenir à la maison et reprendre le cours de la vie telle qu'il l'avait laissée est pour lui une évidence. Cependant, rien n'est simple : Chika est méfiante, et le petit semble avoir peur de lui.
"Et voilà qu'un beau jour, ce mari mort depuis trois ans était revenu.
Cette nuit-là, Chika était longuement restée en état de sidération, la tête penchée de côté, sans comprendre ce qui se passait ni si l'homme debout face à elle était vraiment Tetsuo". 
Peu à peu, Chika lui révèle ce que sa vie est devenue après la mort de Tetsuo. Comme ce dernier s'était apparemment suicidé en se jetant du haut de l'immeuble de son lieu de travail, sa famille a été frappée d'ostracisme. Au Japon, il ne fait pas bon de faire partie du cercle familial d'un suicidé.

Tetsuo ne comprend pas son geste. Lui, avoir mis fin à ses jours alors qu'il était heureux en ménage et au travail ? A défaut de se souvenir de la dernière heure avant son trépas, il décide de compléter les blancs, tout en tentant de retrouver sa place dans la société.
"- Ecoute, Tsuchiya...Quand quelqu'un meurt, il laisse un vide. Plus ou moins grand. Mais on ne peut pas laisser ce trou ouvert indéfiniment. Alors chacun fait son possible pour le combler. Si on le fait pas, on finit par trébucher et tomber dedans... Tu comprends ?
Tetsuo ne pipait mot.
- Le vide ouvert au travail, dans la famille, dans le cœur de ceux qu'on a laissés derrière soi...Tu reviens pile au moment où ces trous on été refermés. Si tu essaies de soulever le couvercle de force, tu risques de le casser, tu sais." 
Il mène une véritable enquête policière, persuadé qu'il a été victime d'un assassinat. Au fur et à mesure, il est convaincu que le concierge de l'entreprise, un certain Saeki, a joué un rôle déterminant dans sa mort. Ce dernier, de toute façon, avait plusieurs fois manifesté son hostilité envers Tetsuo, sans raison valable. Saeki est le pendant négatif de Tetsuo.
"Les êtres négatifs et ceux qui ont un regard positif sur la vie sont semblables, ils vivent dans le même monde. Mais ceux qui tentent de vivre éprouvent une aversion naturelle envers ceux qui méprisent les autres êtres humains et la valeur de la vie. C'est pour se protéger. Il est absolument insupportable de vivre une vie sans valeur dans un monde sans valeur. C'est quelque chose de terrifiant".

Porter le statut de ressuscité n'est pas simple, et être en plus un ancien suicidé n'arrange pas les choses. En cela, le roman questionne de façon intime le rapport de l'être humain avec la mort et le choix de mettre un terme à son existence. Que cela soit sous la forme de l'introspection, du témoignage, ou du récit  de personnage célèbre tel Van Gogh, l'auteur propose une multitude de points de vue qui permet au lecteur de posséder toutes les cartes en main pour se forger une opinion.
 Car au delà d'une critique certaine de la société nippone, de son rapport au culte du travail, e l'entreprise au détriment de la famille, Keiichirô Hirano poursuit son étude du "dividus". L'Homme en tant que tel et ce qui le définit intimement  le préoccupe davantage. Le libre arbitre est un caractère intrinsèque de ce qui le constitue, et même la société ne peut l'éradiquer. Chacun possède en soi plusieurs personnalités qu'il présente - ou non - en fonction de la personne qu'il a en face de lui.
"Et pourtant, ces autoportraits représentent tous Van Gogh. Il n'y a pas d'un côté le vrai Van Gogh, et de  l'autre un imposteur. Tous sont Van Gogh. Un artiste aussi sincère n'avait aucune raison de peindre une imitation de lui-même. Tout comme il n'a pas pu peindre un masque".
En cela, revient des vers de Baudelaire :
"Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue.
Je suis les membres de la roue ! 
Et la victime et le bourreau ! "
Le cheminement de Tetsuo vers l'acceptation de sa mort est un cheminement de longue haleine vers une forme de sagesse intérieure et de reconsidération des préoccupations essentielles. Ressusciter est une chance : elle permet de faire un état des lieux, de se retourner, et de faire le point.

Le garçon incassable, Florence Seyvos

Ed. Points Seuil, août 2014, 192 pages, 6.3 euros

Henri et Buster


Merci à Hélène Fournier, traductrice littéraire, de m'avoir conseillé la lecture de ce livre.


Roman ? Récit de vie? Là n'est pas l'important. On entre dans la lecture du Garçon incassable comme si on entendait la narration  de Florence Seyvos chuchotée derrière notre oreille, cet enchevêtrement de sa mémoire, de ses expériences.
Parce qu'elle désire écrire sur l'acteur Buster Keaton, "l'homme qui ne rit jamais", la narratrice se perd dans les rues d'un quartier huppé de Los Angeles. De cet homme en noir et blanc, on retient souvent le masque sérieux alors qu'il est un homme-projectile, désarticulé et pourtant incassable. Mais qui était-il vraiment? Perdue dans les méandres de sa mémoire, elle se souvient d'un autre homme incassable, son oncle Henri, "une vie pour rien" comme le disait sa grand-mère, parce qu'il n'était pas devenu comme les autres suite à un accident de naissance. Mais, c'est un autre Henri qui, finalement, va être plus présent dans sa vie. Cet Henri là, elle le rencontre en Afrique, à l'âge de onze ans. C'est le fils du nouveau compagnon de sa mère:
"Henri s'est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C'était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout à coup un vaisseau s'est rompu dans sa tête."
La famille recomposée organise sa vie autour de ce petit bonhomme boiteux, au bras gauche atrophié, qui, toute sa vie, restera en esprit un petit garçon à l'intérieur duquel, chagrins, douleurs et brimades "glissent comme une rafale de vent sur son visage."
Buster Keaton partage avec Henri une enfance brutale. Chez l'un, elle se résume à servir d'enfant projectile pour les spectacles de ses parents, pour l'autre, elles sont d'interminables séances de kinésithérapie paternelle rythmées par Wagner. De cette souffrance est née une solitude qui ne les quitte jamais, parfois muée en ennui:
"L'ennui d'Henri est comme un motif discret répété tout le temps sur un papier peint, on ne voit plus que lui."

Adulte, Keaton devient la star qu'on connaît. N'empêche que règne chez lui un certain degré d'insoumission, un décalage par rapport à son entourage, comme le résume très bien une scène d'un de ses films Go West (1925):
"Le monde se vide autour de lui (...) Quand il marche, il semble toujours à contre-sens et tout le monde le bouscule."
Cette vie à rebours des autres, Henri la vit aussi, sans s'en rendre compte. Son existence est entièrement balisée de trajets routiniers, d'emplois du temps bien précis entre son travail au CAT, son logement au foyer et ses sorties au cinéma:
"Henri est sorti de l'enfance. Il en est sorti pour arriver nulle part, dans une adolescence qui n'en sera pas une et ne le mènera jamais à l'âge adulte. Sa vie se déroulera désormais dans un éternel état intermédiaire. Un état où les éclats de joie sont de plus en plus rares. Ils sont remplacés par le plaisir et la satisfaction."
Et si les autres ne suivent pas les règles, le jeune homme croit qu'il est de son bon droit de les punir...

Buster Keaton
Ces deux êtres si différents ont pourtant bien des points communs. Et la narratrice, avec une écriture à la fois obstinée et pleine de pudeur, fait le parallèle entre ces deux fils de vie qui semblent se rejoindre à l'horizon des souvenirs. Doit-on penser pour autant que ces deux êtres "incassables" sont tristes? C'est leur inadéquation avec le monde qui les entoure qui les rend forts. Le doigt pointé sur eux glisse sans les affecter.
A trop se sentir différent, Buster Keaton s'est mis à boire avant de relancer sa carrière. Henri, lui,
continue de mener sa petite vie, entre une famille aimante, et son quotidien occupationnel.

Florence Seyvos signe un texte délicat sur la différence et l'acceptation de la différence. Dans une société centrée sur le regard de l'autre, il est bon de produire des récits de cette envergure permettant de recentrer les priorités. Qu'en est-il de cette narratrice qu'on sent fragile, parfois tourmentée mais toujours aimante?
Jamais burlesque, jamais tragique, Le garçon incassable est une ligne de deux vies, un fragment de bonheur de lecture qui vient contredire l'expression de la grand-mère, "une vie pour rien."

Trois frères, Peter Ackroyd

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (GB) par Bernard Turle, janvier 2015, 288 pages, 19 euros.

"Enfin ma vie commence."


Un soir, au retour de l'école, Harry, Daniel et Sam ont vainement attendu le retour de leur mère Sally, en goûtant à la table de cuisine. Leur père, Philip Hanway, était déjà parti au travail comme gardien de nuit. Jamais ce dernier leur expliqua ce départ inattendu. C'était arrivé, voilà tout.


La fratrie, née le même jour à un an d'intervalle, grandit dans une maison triste et fit de l'absence maternelle, une force, une arrogance pour s'en sortir et quitter enfin le quartier de Crystal Street à Camden Town. Seul le petit dernier, Sam, sembla souffrir plus que les autres. D'un naturel doux et rêveur, l'école ne devint pas pour lui un tremplin vers la réussite, mais plutôt une obligation, considérant que la vie pouvait s'accomplir autrement que par la voie professionnelle.

La majorité et les études ont vite eu raison des liens unissant les frères. Harry, journaliste en devenir, n'hésite pas à dire qu'il est orphelin; quant à Daniel, il exècre le quartier où il est né, s'y sent "comme un prisonnier de guerre qui organise son évasion". Son salut, il le doit aux études littéraires et à son admission à Cambridge. Sam reste vivre avec son père, passant ses journées à errer dans les rues, à la rencontre des indigents:
"Avec eux, il n'était ni gauche, ni timide (...) ils l'acceptèrent vite. Or, c'était ce qu'il avait toujours appelé de ses vœux.: être accepté. Il ne voulait pas être distingué, être pris en pitié ou traité avec condescendance."

Peter Ackroyd écrit l'ascension fulgurante mais calculée de Harry et Daniel qui, sans le savoir, vont fréquenter et croiser les mêmes personnages, l'un dans un cadre professionnel et l'autre dans des circonstances intimes. Parfois, ils ont l'impression de croiser Sam "plongé dans son monde intime de rage et d'affection dont les autres étaient exclus", ou alors ce dernier croit voir ses grands frères, fort de sa capacité à voir "ce qu'il veut voir" ou "ce qu'il a l'intention de voir." Seulement, lorsqu'il rencontre de nouveau sa mère, Sam décide de renouer les liens, entrant ainsi dans le monde interlope londonien.

Car Trois frères est aussi un roman sur Londres. Les rues, les quartiers, les pubs et les restaurants sont autant de lieux favorisant les échanges, les entorses à la loi. Les personnages de l'auteur sont offerts en pâture à la capitale qui broie ses habitants en les mettant d'abord à l'honneur puis en les clouant au pilori.
Le marchand de sommeil Asher Ruppta, le propriétaire du journal le Chronicle Martin Flaxman, le prostitué bohème Spakler, sont autant de figures qui naviguent entre deux sociétés dont la frontière est formée de secrets honteux et de menaces floues.
Alors, certains portent un nom qui en dit long sur ce milieu louche et florissant: Rackham, Salomon le Roublard ou encore Le Choucas qui doit son surnom à un augure de mort. Qui le voit est promis à des problèmes...
Harry, Daniel et Sam vont faire partie de la toile d'araignée géante tissée par le récit. Au fil des chapitres, les liens se forment, les relations se dessinent, néanmoins tous ne sont pas prêts à perdre leur âme pour se garantir une place au soleil.
Dès lors, le Londres décrit par Ackroyd ressemble furieusement au Londres de Dickens dans La Maison d'Âpre-Vent, que Daniel décrit dans une de ses chroniques littéraires:
"Londres devient une sorte d'univers carcéral où tous les personnages sont menottés aux murs. Si ce n'est pas une cellule, c'est un labyrinthe dans lequel rares sont ceux qui parviennent à retrouver leur chemin. Tous sont des âmes errantes."
A l'image de Sam qui erre dans un paysage souvent fantasmé qui convient à son caractère solitaire, chaque protagoniste va faire corps avec la ville et sera rejeté, abandonné, pour en avoir trop demandé.

Trois frères est une féroce satire sociale, sans concession, qui raconte avec des mots simples, et grâce aussi à une traduction extrêmement fluide, l'ascension et la chute d'une fratrie.