Printemps (4), Mons Kallentoft

Ed. Points Seuil,  avril 2013, 500 pages, 8 euros


Sobre et à fleur de peau

 

 
On avait quitté Malin Fors en automne, alcoolique et en conflit larvé avec ses parents. On la retrouve au printemps, sobre après une cure de désintoxication, en proie à ses vieux démons de bière et de téquila car l'alcool est "une maladie. Un parasite. Un virus imprévisible", mais résistante. Sa mère vient de mourir, et l'ouverture du testament va enfin lui faire connaître cette vérité que ses parents lui cachent depuis si longtemps. Malin est une femme de trente six ans, exemplaire dans son travail, mais qui n'arrive pas à avoir une vie privée "normale". Cette nouvelle enquête, qui s'ouvre sur le meurtre de jumelles de six ans, va réveiller sa fibre maternelle et lui ouvrir la voie vers une réelle introspection. L'auteur utilise toujours plusieurs points de vue, celui des victimes compris. Malin semble être le catalyseur de ces voix défuntes qui cherchent à comprendre pourquoi elles ne sont plus. Cependant, cette fois-ci, quelques lourdeurs dans le procédé plombent le récit. En fait, la force de ce polar réside dans l'invraisemblance de l'histoire. Le lecteur plonge dans le Mal à l'état pur. Dans chaque tome, Mons Kallentoft s'évertue à montrer une incarnation du Mal. Cette fois-ci, il semble vouloir le révéler dans sa forme paroxysmique, incarnée par une famille tellement riche qu'elle en a oublié les valeurs humaines et morales. Mais, on se laisse prendre facilement au jeu grâce au rythme soutenu de l'intrigue, la qualité psychologique des personnages, et enfin, notons-le, la qualité de la traduction. Finalement, Printemps conclut en beauté cette saison suédoise de polars.

Automne (3), Mons Kallentoft

  Ed. Points Seuil, septembre 2012, 453 pages, 7.9 euros

Inondée et saoûle! 

 

Troisième tome de la tétralogie dont chaque titre est une saison. 

Bien qu'elle soit commissaire de police au flair inégalé et super maman "cool" d'une ado de quinze ans, Malin n'est en rien une super héroïne. Sa vie amoureuse est complètement bancale, ses souvenirs d'enfance refoulés resurgissent sans crier gare, et surtout, la bouteille de tequila lui fait sans cesse des clins d'œil aguicheurs. Malin est "devenue sa propre douleur. Elle est devenue sa propre peur", selon Tove sa fille. Elle sombre inexorablement dans les brumes de l'alcool tout en essayant de garder un semblant de lucidité pour l'enquête dont elle est chargée. Un avocat est mort. Il était seul, riche et sans scrupule, d'où pas mal d'ennemis. Ainsi le commissariat de Linköping va découvrir les codes de l'aristocratie suédoise, les joies des bonnes mœurs, des conventions et des non-dits. Cette enquête va même mener Malin aux îles Canaris, occasion pour elle de rendre visite aussi à ses parents qu'elle n'a pas vu depuis trois ans...Bref, tout cela pour écrire que l'intrigue est captivante, et les personnages finement analysés. Finalement le thème central de ce roman pourrait être la douleur: douleur de l'enfance maltraitée, douleur de vivre, douleur de la perte d'un être cher. Elle est déclinée de plusieurs façons, mais à chaque fois "il n'y a pas de douleur avec laquelle on ne pourrait pas vivre. Il faut la transposer à autre chose, l'éloigner de soi-même." Les démons sont aux trousses de Malin Fors, ils lui mordent les talons, elle se "noie dans l'air", mais vont-ils atteindre notre célèbre commissaire?

Eté (2), Mons Kallentoft

Ed. Points Seuil, mai 2012, 445 pages, 7.9 euros


Trempée, mais "scotchée"!

Deuxième tome d'une tétralogie dont les titres suivent le rythme des saisons. Les tomes peuvent se lire indépendamment.
A bas les idées reçues! Non, il ne fait pas toujours froid en suède. Non les filles ne sont pas toutes blondes avec un corps à faire pâlir le plus bronzé des Italiens...Dans ce deuxième tome, Malin enquête sur une série de meurtres d'adolescentes, en plein milieu du mois de juillet, sous des températures avoisinant parfois les 40 degrés. Habilement, l'auteur va associer le thème de la chaleur et de l'eau dans son récit jusqu'à en faire des éléments indissociables aux comportements de certains. Au delà de l'enquête, Malin se pose toujours des questions sur la nature du Mal "fleuve indéfinissable, noir et souterrain" qui semble être partout à la fois, larvé et puissant. A côté de l'été à Linköping, l'enfer de Dante c'est de la "gnognote". Dans la construction même du roman, l'auteur a utilisé le même procédé que pour "Hiver"; ainsi les victimes prennent la parole, les âmes torturées aussi...Rien n'est laissé au hasard, les explications viennent à brûle pourpoint, si bien qu'à aucun moment (hormis les 10 dernières pages) je n'ai deviné qui était l'auteur des assassinats. La personnalité de Malin Fors me fait beaucoup penser à Adamsberg, le personnage phare des romans de Fred Vargas, tant ils sont similaires sur bien des points de caractère. Enfin, la traduction est soignée et propose une lecture vraiment agréable. Pas à pas, on suit Malin dans les rues de Linköping; on sue avec elle, on pense avec elle et on fait corps avec son enquête. Contrat rempli, vive le prochain: "Automne" évidemment!

Hiver (1), Mons Kallentoft

 Ed. Points Seuil, septembre 2011, 490 pages, 8 euros

Gelée mais bluffée!

 

La lecture suédoise et plus généralement nordique a cette particularité que, dès le début, soit vous avez l'impression d'entrer dans un magasin Ikéa en y lisant toutes les affiches, soit, plus sérieusement, vous êtes tout de suite happé par l'étrangeté des noms de lieux, de personnes... C'est aussi une atmosphère bien particulière, ici en l'occurrence très froide, aussi bien à l'extérieure que dans l'âme humaine. L'héroïne, le commissaire, Malin Fors possède elle aussi ses fêlures, tout comme ceux qu'elle interroge ou ceux avec qui elle évolue. Elle gère comme elle peut un métier envahissant, une fille ado et des amours en marge voire en pointillés. Mais son mélange d'instinct et d'intuition féminine fait d'elle un flic hors pair. En utilisant une narration basée sur l'introspection de tous les personnages, ainsi que le point de vue de la victime, le lecteur suit l'enquête. Ce mode narratif m'a valu parfois des frayeurs tant parfois j'eus du mal à décrocher de cette lecture que je qualifierai d'assez "scotchante"! Tant mieux, car jusqu'à la fin, on tâtonne, on suppose, et des zones d'ombre subsistent. "Mais peut-être que c'est cela la nature de la vérité: une série de développements fugitifs plutôt qu'une affirmation vigoureuse?" se demande Malin à juste titre. Le meurtre en lui-même ferait pâlir un mort, l'âme tourmentée de l'assassin est un cas pour les psy, et enfin la victime a aussi voix au chapitre... C'est très noir, c'est très froid (l'hiver en suède forcément), mais ce n'est jamais "tape à l'œil" à sombrer dans des détails sordides et glauques, ou des scène intenables. Et même si, au fil de la lecture, on se rend compte que "les ténèbres naissent dans une âme jamais éclairée par le regard de l'autre", on se surprend à tenter de comprendre le pourquoi du comment. Bref, toutes ces lignes pour vous recommander ce très bon polar, premier d'une série de quatre dont vous devinerez avec aisance les titres!

F comme Ferdinand, Héléna Villovitch

Ed. Ecole des Loisirs,  collection Neuf, octobre 2013, 140 pages, 9 euros

Moukajou? C'est quoi?

 

Dans le monde de Ferdinand, le grand-père est jeune, la maîtresse s'appelle Madame Mouette, sa classe est spéciale, son meilleur copain Babouche à un syndrome de la Tourette détourné (il prononce une série de mots aléatoires au lieu de gros mots), et sa copine Gaufrette ne dit pas un mot.
Dans la tête de Ferdinand, c'est un peu le bazar: "une tempête explosait sous mon crâne", explique-t-il. En effet, il peu à la fois rêver en ayant l'impression d'être éveillé, vivre des aventures palpitantes à 15000 km de son lit, et ne plus faire la différence entre rêve et réalité:
"Rêve ou pas rêve? Je m'épuisais à comprendre le sens de ces allers retours".
Toujours est-il qu'un seul mot lui revient en boucle: Moukajou, au point qu'il se retrouve, avec ses deux amis, à devoir faire un exposé sur le sujet. Car Moukajou est une île de Micronésie ayant la forme "d'une patate ordinaire", célèbre pendant un temps pour ses réserves de phosphate, et sa cuisine. Oui, mais il y autre chose qui attire Ferdinand vers cette île, ou plutôt quelqu'un: sa mère...
Armé d'une étrange clé reçu par la poste, et de sa capacité d'imagination, Ferdinand, Gaufrette et Babouche se rendent sur Moukajou, le temps d'une nuit. Mais, si chaque problème a une solution, "lorsqu'on prend une décision, on ne peut jamais être tout à fait certain que l'on fait le bon choix."
Héléna Villovitch met en scène une bande de gosses "particuliers" et uniques à la fois, attachants et drôles. Au delà de la trame initiale, Elle fait réfléchir son personnage principal sur sa position au sein de sa famille, sa relation avec sa mère, sa capacité à rendre réel ses rêves. L'ensemble se lit facilement de bout en bout avec un rythme qui ne faiblit pas.
Bonne lecture à partir de 8 ans.

L'ami de Magellan, Didier Bazy et Alain Corbel

Illustrations Alain Corbel, Collection Terres Insolites, mars 2013, 192 p. 6,90 €

« Magellan avait l’allure d’un magicien patient, l’élan têtu d’un mage sévère, les yeux profonds et noirs d’un guerrier aux aguets, la barbe en bataille d’un sage ancien, les sourcils majestueux d’un marin de haute mer ».
C’est Henrique, l’homme du bout du monde, l’esclave devenu ami, affranchi par testament, qui parle. Henrique est vieux maintenant. Vivant sur l’île de Palilo conquise par les espagnols, il raconte, chaque soir, à ses enfants adoptés, Tambo et Stombi, les aventures de Magellan.
Alors, ce personnage de fiction se rappelle de véritables événements. « Henrique a la mémoire d’un vieil arbre » selon son épouse Dolo, c’est pourquoi son récit contient beaucoup d’anecdotes et de précisions que même le temps n’a pas su faire oublier…
Car Henrique s’appelait avant Patokin. Banni de son île pour une histoire de rivalité avec le fils du chef de tribu, il se retrouve esclave. Son histoire l’amène à servir un certain Magellan, marin portugais, qui, très vite, fait de lui un ami et un confident. Cet homme tente de réunir des fonds pour trouver une autre route vers les Indes. La découverte de l’Amérique et l’exploration des territoires ont favorisé la prolifération d’écrits et de récits de voyages. Ainsi, sur l’un d’entre eux, l’auteur confirme qu’il a vu, de l’autre côté de la terre, un autre océan inconnu.
Fort de ce témoignage, Magellan pense que cette étendue d’eau est la possibilité d’une autre voie maritime vers l’extrême Orient. Mais le roi du Portugal refuse de lui fournir les moyens d’une telle entreprise, alors c’est vers l’Espagne que Magellan se tourne. Le 10 août 1519, c’est une armada forte de cinq navires qui quitte la vieille Europe : la Trinidad, Le San Antonio, La Concepción, La Victoria, Le Santiago. Avec près de deux cents hommes, dont Henrique, Magellan donne le cap le long des côtes américaines afin de trouver le Passage.
« Nous descendons plus bas, toujours plus bas, dans plus de fond, vers plus de gris. A tribord la côte. Des rochers tranchants, des récifs périlleux. La brume nous enveloppe ».
Le voyage dure longtemps : la faim, la soif, les mutineries sont de la partie, puis le froid. En effet, Magellan et les siens approchent de ce qu’il appellera « la Terre de feu », où les blocs de glace rivalisent de gigantisme et où d’étranges animaux noirs et blancs dépourvus d’ailes les regardent passer sans être effrayés.
Henrique raconte aux deux enfants émerveillés comment Magellan tire son épingle du jeu. Il gère à la perfection son image d’homme affable et volontaire et son tempérament de chef. Son obstination l’emporte ; un jour, « une immense étendue d’eau calme à perte de vue » se présente à eux. Ça y est le passage est trouvé, même s’il s’avère bien plus au sud que prévu ! Cet océan, Magellan l’appelle Pacifique « la paix du désert de la mer ». Mais, l’aventure n’est pas terminée car il faut le traverser pour atteindre les Indes !
Pas facile de raconter l’histoire d’un homme, père (malgré lui) de la première circumnavigation, sans sombrer dans la biographie. Pourtant Didier Bazy, en faisant le choix d’y inclure des personnages purement fictionnels, transforme le récit en véritable roman d’aventures. Comme le rappelle la collection « Terres insolites », le lecteur est d’emblée dépaysé, se transforme en véritable marin embarqué sur l’un des cinq navires de l’Armada.
Comme ce livre est destiné à la jeunesse, l’auteur ne perd jamais de vue qu’il s’adresse à un jeune public. Ainsi, les questions formulées par Tambo et Stombi font écho aux véritables interrogations que pourraient se poser le jeune lecteur. Dès lors, le récit s’imprègne d’une nuance didactique non négligeable qui, pour autant, n’alourdit jamais le contenu. D’ailleurs le titre lui-même tend vers cela : en mettant en avant la dimension fictionnelle avec l’histoire d’Henrique-Patokin à la recherche de la femme de sa vie Patoki, Magellan apparaît à la fois comme un personnage essentiel et supplémentaire, et permet à Henrique de recouvrir son statut d’Homme, de Horan, « un homme vivant tout simplement », « un homme debout » et non plus un esclave.
Servi par des illustrations de qualité en noir et blanc, cet ouvrage remplit son contrat : il instruit et dépayse à la fois, et offre une fin aussi ouverte que possible, propice à l’imagination et l’évasion.
 A partir de 8 ans

Ituk à la rencontre de l'ours blanc, François Beiger et Philippe Mignon

Ed. belin Jeunesse, collection Terres Insolites, mars 2013, 112 pages, 6,90 €

Chez les Esquimaus...

Fort de son expérience de vingt-cinq années auprès des peuples amérindiens et Inuits, François Beiger nourrit sa fiction de ses propres connaissances et, dans ce roman-ci, de ses souvenirs : « l’histoire que je raconte ici, je l’ai vécue en 1995, avec Lucassie et son fils. Ce sont des moments très forts dans ma vie de voyageur de l’Arctique » explique-t-il dans le carnet de voyages situé à la fin du livre.
Ituk est un jeune homme qui va fêter ses dix-huit ans. En France, cet âge c’est l’accession à la majorité, au permis de conduire, au statut d’adulte. Chez les Inuits, c’est différent, on passe de l’enfance au statut d’homme, encore faut-il prouver qu’on est prêt. Alors, pour cela, les jeunes gens doivent se rendre au pays de Nanook afin d’y rencontrer et affronter l’ours blanc. Si Ituk réussit à le tuer, alors il reviendra chez lui, fier, et sa famille le considérera désormais comme un adulte.
« Ituk venait tout juste d’avoir dix-huit printemps, l’âge où le jeune Inuit veut devenir Inuk, c’est-à-dire un homme. C’est donc l’âge où le père guide son fils sur les pistes à la rencontre de Nanook, l’ours blanc. Cette tradition ancestrale Inuit fait du jeune garçon un chasseur capable de subvenir aux besoins de sa famille ».
C’est Kenny, le grand-père d’Ituk qui l’accompagnera, car le père est parti à la chasse pour plusieurs jours. Ce périple en chiens de traîneaux sera aussi l’occasion pour l’aïeul de transmettre à son petit-fils son savoir-faire et ses connaissances. En effet, dans le Grand Nord, c’est la nature qui décide. La neige, la glace, le nordet (vent), les séracs, les loups et les glaciers sont autant de dangers potentiels qu’il s’agit d’éviter ou d’affronter avec le maximum de préparation !
Les voilà partis tous deux avec leurs douze chiens polaires vers Nanook. Forcément, le voyage ne sera pas de tout repos ; ils devront affronter la faim, les blessures, les animaux sauvages, mais toutes ces péripéties seront l’occasion pour Ituk d’avancer à coup sûr vers la maturité et son nouveau statut. Et puis, n’est-ce pas le quotidien de son peuple ?
« Ces moments difficiles, le peuple Inuit les traversait depuis des millénaires. Ils effectuaient inlassablement une sorte de transhumance, conduite par la migration des troupeaux d’animaux. Partis il y a environ quinze mille ans de Mongolie, ces peuples avaient foulé la Sibérie, le détroit de Béring, l’Alaska, puis le Canada et le Groenland ».
Au-delà du simple roman d’aventures, François Beiger nous propose un roman didactique. L’auteur transmet au jeune lecteur ses connaissances sur le monde Inuit, en expliquant, de façon simple et complètement intégrée dans la fiction, les us et coutumes de ce peuple méconnu.
Les quelques mots intégrés en langue Inuit, l’Inuktitut, ainsi que le champ lexical récurrent sur le paysage polaire, sa faune et sa (maigre) flore, facilitent le dépaysement. Cependant, à aucun moment, on se sent submergé par le flot d’informations, car les aventures d’Ituk restent le thème dominant.
Avec ce roman, la collection Terres Insolites remplit complètement son contrat en mariant intelligemment fiction, culture et dépaysement, et en proposant des illustrations de qualité grâce aux dessins de Philippe Mignon.
A partir de 8 ans


La vie sexuelle des super-héros, Marco Mancassola

Ed. Folio Gallimard, traduit de l'anglais par Vincent Reynaud, mai 2012, 608 pages, 8.7 euros

La fin du mythe...

 

Pas d'exploits. Pas de répliques "qui tuent". Pas de costumes moulants ou alors bien cachés dans les placards. Mr Fantastic, Batman, Mystique et Superman sont redevenus Red Richards, Bruce Wayne, et Clark Kent.Ils ont rangé leurs costumes de super-héros pour revêtir ceux de scientifiques, chefs d'entreprise, ou vedette de télé. Tous semblent bien intégrés dans la société et ont laissé un souvenir positif à leurs contemporains. Seulement, ils ont aussi des failles, comme tous les êtres-humains, des obsessions et des tourments. Mr Fantastic, l'homme digne par excellence, très à cheval sur les valeurs, tombe amoureux d'une astronaute de vingt sept ans et sombre dans les affres de la passion et de la jalousie:"plus il mettait son tempérament dans son travail, plus le désir de se dépouiller de ce comportement, de s'annuler, de devenir un objet entre les mains de quelqu'un. Entre les mains d'Elaine."
 Batman, lui, est devenu "un démon lascif qui tente d'attirer le monde à lui en offrant le spectacle d'un monde encore jeune."
 Quant à Mystique, elle refuse son passé de super-héros et veut qu'on se souvienne d'elle comme une rebelle, une révolutionnaire, et pense que ces temps d'exploits "sont vraiment révolus". Mais en tuant un par un ces personnages, c'est un peu le mythe qu'on assassine, mais aussi une certaine image de la société. Alors l'inspecteur Dennis De Villa enquête et tente de comprendre.Lui n'a pas de super pouvoirs, mais son passé familial peut l'aider comme il peut le détruire...L'enquête n'est vraiment que le prétexte de ce roman fleuve. Fan de super-héros, vous conviendrez au fil des pages que le mythe s'effondre. La vie sexuelle de ces derniers ne fait que renforcer l'idée que finalement ils sont autant humains que nous. Avec une prose sans temps mort, l'auteur nous emmène dans le New-York contemporain, où la société vit avec des mutants à chaque coin de rue. Sous-jacent, on trouve une critique de la télé poubelle, de la jet-set, des médias...Mais de manière plus intime, ce roman est le récit de personnages à la gloire passée, terriblement malheureux et rattrapés par un monde et un fonctionnement de vie qui les dépassent.
"un démon lascif qui tente d'attirer le monde à lui en offrant le spectacle d'un monde encore jeune."

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

 Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, août 2013, 480 pages, 22.5 euros

Geraldine, Bazil et leur fils unique Joe forment une famille unie. Joe est ce qu'on appelle communément "une enfant de vieux", arrivé à un moment où on ne l'attendait plus vraiment, tellement désiré et trop attendu.
Un dimanche, père et fils s'inquiètent de ne pas voir la mère revenir du bureau où elle devait récupérer un dossier. Geraldine revient, mais blessée et visiblement très choquée. A 13 ans, on s'imagine toutes sortes de choses, mais certainement pas sa propre maman violée et ayant fui une mort violente.
Pour Joe, le temps de l'innocence a disparu, le temps de la douceur familiale aussi. Geraldine n'est plus la même, recroquevillée dans son lit à longueurs de journées:
"Son visage était une tâche pâle dans l'air sombre, et ses traits étaient barbouillés de lassitude. Elle ne pesait plus rien, n'était plus que des os saillants."
Bazil, en tant que juge tribal de la réserve, décide de compulser ses vieux dossiers, certain d'y trouver une piste qui le mènera à l'agresseur. Joe l'aide, et avec ses amis, mène sa propre enquête sur les lieux de l'agression.
Très vite, le lecteur apprend l'identité de cette "foutue carcasse", de "l'homme dont l'acte avait pratiquement détaché l'esprit de [sa] mère de son corps". Paradoxalement, l'essentiel n'est pas là. En effet, connaître le violeur ne résout pas tout, car nous sommes sur une réserve indienne, et les lieux du drame ne sont pas bien définis...
A travers un sinistre fait divers, Louise Erdrich met en lumière toute la complexité juridique des zones indiennes réservée. De plus, elle insiste avec tact sur le racisme rampant et fréquent des blancs à l'égard des indiens qu'ils ne considèrent pas comme leur égal..
Joe se rend compte soudain que le monde est plus violent que prévu. Ses parents, sa famille aussi, en voulant bien faire, ne l'avaient pas encore préparer à tant de violence. La nature humaine n'est ni belle, ni mauvaise; elle est constituée d'un fourmillement d'attitudes et de décisions paradoxales qui rendent parfois impossible d'établir une opinion correcte sur une personne.
Au delà du récit, l'auteure nous offre des personnages secondaires hauts en couleurs tels le prêtre, la grand-mère Ignatia et Mooshum, qui redonnent des couleurs à l'ensemble du texte.
Dans le silence du vent est un roman très intéressant sur l'innocence perdue, le statut indien en Amérique, mais très linéaire dans le traitement de l'intrigue.

Le jeu des ombres, Louise Erdrich


Ed. Albin Michel, trad. de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez, septembre 2012,
200 pages 19 €

« Tomber amoureux c’est aussi tomber dans l’état de connaissance. L’amour durable survient quand nous aimons la majeure partie de ce que nous apprenons sur l’autre, et sommes capables de tolérer les défauts qu’il ne peut changer ».
Gil et Irène forment un de ces couples bourgeois-bohèmes, parents de trois enfants, vivant de l’art. En effet, Gil est peintre. Il a fait de son épouse une égérie, une figure totem représentée inlassablement à chaque nouvelle œuvre. C’est aussi pour lui le moyen d’exprimer tout l’amour qu’il lui porte depuis plus de vingt ans. Or, depuis quelque temps, Gil est jaloux ; il sent que son épouse lui échappe : Irène s’éloigne, raconte sa vie dans un mystérieux carnet rouge qu’il compulse fébrilement en secret. S’étant aperçu du manège, Irène se prend au jeu d’y écrire des mensonges afin de provoquer Gil et accélérer son départ. Hélas, rien n’y fait. Peu à peu, la tolérance disparaît, la haine s’installe, les scènes et les insultes pleuvent devant les enfants, témoins mutiques de ce couple en déliquescence.
Gil ne veut pas quitter le domicile conjugal. Au delà du fait qu’il refuse l’échec de sa vie amoureuse, c’est aussi l’inspiration artistique qui s’évapore :
« Mais à présent, il perdait confiance et contrôle de soi. Ses tableaux lui échappaient, se dissimulaient, parce qu’Irène dissimulait quelque chose (…). Elle avait cessé de l’aimer. Son regard était un vide sans air ».
Sans Irène près de lui, il se retrouve bonnement incapable de peindre.
Au delà du récit conventionnel d’un couple qui se sépare et rivalise de « coups-bas », Louise Erdrich insiste sur les origines de la rupture. On dit toujours que l’amour est un sentiment proche de la haine. L’auteur décrit avec précision ce moment de basculement, et les tentatives de chacun des protagonistes pour ne pas se laisser submerger par cette vague profonde et méprisable qui finalement les dépasse. Pourtant, Irène a bien essayé de combattre, mais rien n’y fait. « On revient toujours à des tropes anciens pour rester amoureux » se dit-elle, mais même les souvenirs heureux se transforment en partie apparente d’un naufrage annoncé depuis longtemps.
S’ensuit une guerre psychologique dans laquelle Louise Erdrich fait l’usage des vrais-faux carnets intimes pour pimenter sa narration. Les chapitres, assez longs au départ, prennent le temps d’installer les personnages, leurs complexités, leurs vécus respectifs (ce qui nous vaut quelques précisions sur les tribus indiennes contemporaines), leurs attentes mais aussi et surtout leurs rancœurs. Or, au fur et à mesure du récit, les chapitres deviennent nerveux, sont de plus en plus courts, comme autant de signes du dénouement final.
Le tragique vient de l’histoire de ce couple qui ne s’aime plus, se déteste même, qui prend plaisir à la souffrance de l’autre, mais qui est incapable de se séparer et passer à autre chose. Les enfants sont les témoins forcés de ce drame intime. Peu à peu, l’auteur leur laisse la parole. Ils sont les garants d’un équilibre familial passé, mais aussi les bouées de sauvetage d’Irène et Gil. Ainsi, le narrateur omniscient va s’effacer au profit de Ryel, la cadette, pour conclure ce roman violent, haletant et très bien construit.

Arizona Tom, Norman Ginzberg


Ed. Héloïse d'Ormesson, août 2013, 220 pages, 17 euros

Divertissant

"A Brewsterville, les distractions sont rares. Un crêpage de chignons entre les deux vieilles prostituées qui occupent les chambrettes au dessus de la taverne, la traversée du village par un troupeau de Longhorn efflanquées et les véhémences du vent d'été suffisent à meubler mes journées et celles de mes compagnons d'infortune.(...) Je suis le shérif de ce bled. Un shérif placide et discret, ni bégueule ni fiérot. Pas un de ces paltoquets qui bombent le torse devant les voleurs de poules, une main sur l'étoile, l'autre sur la crosse de leur colt. Je suis shérif comme d'autres sont putains ou croquemorts, parce qu'il en faut."
Le narrateur est Ocean Miller, bon bougre devenu un peu shérif par hasard dans un trou perdu d'Arizona, et qui tient le coup grâce à sa flasque de bourbon à portée de main.
La routine le rassure et l'use à la fois. Alors, lorsqu'il voit arrivé au loin un enfant traînant un corps d'homme décapité et démembré, il sent aussitôt que cette affaire sent le souffre...
le petit Tom, c'est son nom qu'il a inscrit dans le sable du désert, est sourd et muet. Pas facile donc de comprendre ce qui s'est passé. Alors que les notables de Brewsterville le croient déjà coupables et veulent le pendre à tout prix, Ocean veut comprendre, enquête et prend le petit sous son aile. Or, nous sommes en plein far-west, dans un pays où on dégaine plus vite que son ombre, du coup toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître, dire ou entendre!
Écrit sans prétention, souvent ironique, ce roman se lit facilement du début à la fin. Les péripéties s'enchaînent sans anicroches et les quelques invraisemblances du récit arrivent à se fondre dans la masse. La trame est accrocheuse et réussit à maintenir le lecteur en haleine.
Norman Ginzberg propose un vrai western dans la plus pure tradition du genre. Ainsi, son livre remplit son contrat de lecture-plaisir.
Un roman honnête sans prétention.

Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, Marianne Rubinstein

Ed. Albin Michel, août 2012, 208 pages, 17 euros


« Laisser mon corps devenir écorce, enveloppe qui transporte ses décombres ».
Yaël est effondrée. Yann, son compagnon et père de leur garçon de trois ans la quitte pour une autre femme. Le choc est d’autant plus douloureux qu’elle n’a rien vu venir. Alors, pour faire barrière à la dépression qui la guette, elle choisit la colère, « comme ultime rempart du désespoir », faisant fi des préceptes de Montaigne et Sénèque qui considéraient ce sentiment comme stérile : « rien de ferme et de stable ne soutient son audace, qui n’est que vent et fumée ».
Économiste et universitaire de formation, Yaël a pourtant toujours trouvé dans les mots et la littérature une certaine forme de consolation. Écrire un journal, semblable à « un vieux bureau profond, ou à un vaste fourre tout dans lequel on peut jeter un tas de choses sans les examiner » devient un exutoire à l’effondrement de sa vie amoureuse. Ainsi, saison après saison, Yaël retranscrit succinctement, sans épanchement, les contours de sa nouvelle vie, balisée par la garde alternée du petit Simon, la présence des amis fidèles et la connaissance d’autres. Petit à petit, Yaël se reconstruit, apprécie cette liberté rendue de force, se dit que, finalement, on peut refaire sa vie après quarante ans.
« La vie n’est-elle pas mieux qu’une succession d’équilibres précaires ? » s’étonne-t-elle en écoutant ses amies lui raconter leurs astuces pour une vie de couple qui dure. « C’est quoi pour toi la quarantaine ? » se plaît-elle à interroger son entourage. Toutes ont vécu différemment cet « ébranlement intime », mais chacune s’accorde à penser que c’est « l’acceptation de [son] vide intérieur » :
 « je sais désormais que rien d’extérieur ne viendra le combler : ni la famille, ni la passion amoureuse. Alors je ne cherche plus que la justesse de l’instant »
Ainsi, accepter cette dizaine, c’est accepter une certaine forme de renoncement à une vie rêvée autrefois et jamais venue, c’est faire un bilan « à mi-parcours ».
Pourtant, Yaël comprend aussi que sa guérison ne sera complète qu’avec la réalisation d’un vieux projet, toujours reporté mais jamais oublié : écrire. « Écrire donc, pour respirer avec la phrase, écrire parce que c’est le lieu d’où je respire ». La relecture des cours de Roland Barthes au Collège de France la conforte dans ce dessein. En effet, ce dernier commentait l’aporie typiquement amoureuse : « comment aimer un peu ? Comment ne pas aimer trop ? Comment aimer sans rompre (parce que l’excès rend l’amour insupportable ?) ».
Ce roman raconte le passage d’une « navigation à vue » vers une vie libre, assumée, et responsable. De l’effondrement vient le temps de la reconstruction et des nouveaux choix de vie. L’auteur a choisi le journal intime justement pour mieux appréhender l’intimité de son personnage. Sans fioriture, sans apparat, Yaël raconte, se confie, et le lecteur se rend compte que, peu à peu, elle tourne le dos à la colère, à la rancœur, et reprend sa vie en main. L’ensemble est très bien écrit, rempli de « fulgurances littéraires » sur la quarantaine dans lesquelles tout lecteur y trouvera son bonheur.

La cote 400, Sophie Divry

Ed. 10/18, avril 2013, 94 pages, 6.6 euros

Le blues de la bibliothécaire


La cote 400 est le monologue de 90 pages d'une bibliothécaire qui est passée à côté de sa vie. Un matin en arrivant au travail, elle trouve un homme qui a dormi au sous-sol, ayant oublié la veille de quitter les lieux.
Cette rencontre va libérer sa parole; elle ne s'arrête plus, trop heureuse de trouver un auditoire obligé de l'écouter.
Cette "femme invisible" explique qu'être bibliothécaire "n'a rien de valorisant", bien au contraire, car "c'est proche de la condition d'ouvrier". Elle, elle voulait être prof, mais sans concours, impossible; alors, en tant que responsable du rayon géographie de la bibliothèque municipale, elle se définit comme une "taylorisée de la culture", passée maître dans l'art du silence et de la manipulation de la fameuse classification décimale de Dewey.
Au fil des ans, son emploi lui a "mangé" sa vie privée: pas d'homme, pas d'enfant, une mère qui lui téléphone une fois par semaine.: "de toute façon, les hommes, les lecteurs, ça n'apporte que du désordre, du désordre. Et moi qui ne supporte pas l'anarchie, j'ai tiré un trait dessus, un trait bien net. Je préfère la compagnie des livres. Quand je lis, je ne suis plus seule, je discute avec le livre. Cela peut-être très intime."
Le lecteur comprend très vite que la narratrice a rempli le vide de sa vie par son travail. Parlons-en du vide! Même les bibliothèques connaissent ce concept, puisque la fameuse cote 400, autrefois cote utilisée pour classer les livres de langues, n'existe plus. Néant total.
Alors, on serait tenter de croire que la bibliothécaire est une incarnation de cette cote 400, cette chimère de la classification de Dewey. Sa parole remplit l'espace laissé vacant...
Enfin, à défaut de voyager ou se sentir bien chez soi, elle préfère être derrière son bureau ou parcourir les rayons, chassant le lecteur lambda indélicat incapable de ranger correctement son ouvrage. La bibliothèque devient alors "un rempart contre l'angoisse"; "pénétrer dans une bibliothèque c'est ni plus ni moins retourner dans le giron de maman" ajoute-t-elle à son interlocuteur toujours muet. Ce lieu symbolise finalement le remède idéal aux maux de l'existence, et tant pis si des hommes tel que Martin, un habitué, ne la voient pas.
Ce court ouvrage donne la parole à une femme qui vit dans le silence: silence de son foyer où elle vit seule, silence dans son travail, lieu d'étude. L'auteur appuie sur l'urgence de cette parole: l'homme à qui la narratrice est censée s'adresser ne parle pas, réagit seulement par des mimiques aux propos tenus ou aux répétitions formulées. Car à trop vouloir parler, la bibliothécaire devient parfois incohérente et paraît assez dérangée au point d'élever au rang de "distinction" ou d'"élévation" un lieu accessible par tous.
Sophie Divry propose une histoire courte et efficace qui changera certainement nos comportements la prochaine fois que nous entrerons dans notre bibliothèque de quartier! :-)

Dead Zone, Stephen King

 Ed. Le livre de Poche, août 1984, 350 pages, 6.6 euros

 FLASH

porté à l'écran par David Cronenberg

Qui n'a jamais rêvé de prévoir l'avenir pour remplir son compte en banque en toute sérénité ou anticiper les aléas de la vie? John Smith n'a rien demandé, mais après un accident de voiture qui l'a plongé dans le coma pendant quatre ans et demi, il se réveille certes amoindri, mais avec toutes ses facultés mentales sauf que... "Son talent un don de Dieu? Alors Dieu était un dangereux maniaque" se dit-il. En effet, le contact avec une personne lui permet de voir son avenir à plus ou moins court terme. Ce don de seconde vue est due à une zone morte de son cerveau, la "dead zone", qui n'est plus irriguée depuis son accident. Pour Johnny, c'est une malédiction qui, non seulement le laisse pantelant après chaque flash, mais aussi lui vaut d'être un objet de curiosité et de jalousie malsaine.
Solitaire depuis que la femme de sa vie s'est mariée avec un avocat, John refuse de se servir de ses capacités à des fins lucratives. Il vit avec, jusqu'au jour où il serre la main d'un trublion en politique, Greg Stillson, qui, derrière une certaine bonhomie cache une folie "de grande envergure". Dès lors, persuadé que ce dernier sera responsable de milliers de morts, John tente de trouver une solution.

Ce n'est pas la première fois que l'auteur exploite le "filon"; en effet, le don de seconde vue existe déjà chez Danny dans Shining. Au delà de la portée fantastique du roman, se pose une question morale et métaphysique: remise en cause ou rejet de la religion, exploitation de son don à des fins lucratives ou non, acceptation par ses semblables d'une capacité qui effraie et attire à la fois.
Or, toutes ces questions sont bien lourdes pour un seul homme, et on sent que John est un homme fragile.
Enfin, Stephen King présente un tableau assez controversé de la politique américaine, dénonçant la population comme un vaste troupeau de moutons prêt à suivre n'importe qui leur promettant monts et merveilles, sans chercher à réfléchir sur les propositions, et restant aveugles aux malversations et brutalités se passant devant eux.
"Dead Zone" est un roman complet, passionnant de bout en bout, et vraiment bien construit. Encore un King à ne pas oublier!

Salem, Stephen King

 Ed. Le livre de Poche, février 2009, 827 pages, 8.6 euros

" Nuit, ne me surprends pas ici."


Ce désormais classique de Stephen King a la particularité d'être le préféré de son auteur. Dans la préface et une note de postface, il en explique les causes et surtout, les sources d'inspiration.

Salem, c'est en fait Jerusalem's Lot, petite ville du Maine qui doit son nom non pas à un illuminé biblique, mais à à la truie d'un certain Tanner qui, en 1785, s'est sauvée sans la forêt, et est devenue, bien malgré elle, une légende urbaine pour faire peur aux petits enfants...Mais, depuis sa création, Salem est le lieu d'événements étranges qu'on aime raconter le soir au coin du feu, surtout depuis que Hubert Marsten a fait construire Marsten House et y a perpétré un meurtre horrible.
"La maison se dresse là, sur cette colline qui domine la ville, comme une... comme une idole magnifique."
Depuis, on la dit hantée, et lorsque de nouveaux locataires viennent y séjourner, les disparitions de riverains se multiplient.
Ben a grandi a Salem et y revient pour écrire son nouveau roman sur "la faculté du mal à renaître". C'est un esprit rationnel mais ouvert aux croyances du mal: "je pense que cette maison pourrait être le monument au mal d'Hubert Marsten, une sorte de plaque de résonance psychique. Un phare du surnaturel."
Avec Matt Burke, prof de littérature et figure locale, ils commencent à mener l'enquête sur l'identité des nouveaux locataires de Marsten House. Peu à peu, Matt, en "nouveau Van Helsing" réunit un groupe pour lutter contre l'ennemi...

Wordsworth disait: "les yeux sont les fenêtres de l'âme". Qu'en est-il des âmes damnées? Car ce roman traite aussi de religion et de foi. Croire ou ne pas croire ne change pas les données du problème: parfois, l'être humain est confronté à des événements qui le dépassent et doit se contenter des armes qui s'offrent à lui pour les combattre. Ainsi, la maison délabrée en haut de la colline devient le symbole du mal, le lieu de tous les possibles , l'antithèse de ce que rejette un esprit rationnel. Et Salem qui jusque là rejetait son origine biblique, devient un territoire où les forces du Mal se concentrent:
"La ville gardait son secret et Marsten House veillait sur elle comme un roi déchu continue de suivre les affaires de son peuple."

Avec ses propres ficelles littéraires, Stephen King réussit à distiller la peur au compte goutte jusqu'à un final mémorable et digne du genre qui vous fera appréhender les nuits et augmenter vos capacités d'imagination!
"Quelque fussent les bruits, les dangers réels ou imaginaires, les terreurs de l'inconnu, il y avait pire encore: regarder la Gorgone dans les yeux."
A Salem, la Gorgone n'a pas une chevelure de serpents emmêlés, mais un teint pâle, des canines effilées et des lèvres rouges san

Simetierre, Stephen King

Ed. Le livre de Poche, avril 2003, 636 pages, 8.1 euros

 Refuser la mort

"On a probablement tort de penser qu'il peut y avoir une limite à l'horreur que peut éprouver l'esprit humain. Au contraire, il semble qu'à mesure que l'on s'enfonce plus profondément dans les ténèbres de l'épouvante, une espèce d'effet exponentiel entre en jeu".
Cette phrase incarne la dynamique de ce roman en exposant fait après fait cette "espèce d'effet exponentiel."
La famille Creed a acheté une maison à Ludlow, petite ville du Maine, dont le terrain est délimité à l'arrière par un bois et devant par une route départementale sur laquelle de gros camions semblent tenter des records de vitesse. Médecin de formation, Louis se sent à la fois "déraciné et transplanté" par ce déménagement, mais sa nouvelle amitié avec Jud, le voisin d'en face, contribue à effacer ses appréhensions.
Très vite, tout ce petit monde s'habitue: Ellie va à l'école, Gage grandit et Rachel ne voit pas passer les journées. Et pourtant, lors d'une promenade à l'arrière de leur terrain, Jud leur fait découvrir le "simetierre" des animaux. "Ces tombes, ces tombes avec leurs cercles presque druidiques" et disposés en spirale perturbent. Ellie se pose des questions sur la mort, Rachel est confrontée à des souvenirs douloureux, quant à Louis, il devient sujet à d'étranges réactions: "un pressentiment horrible s'abattit sur lui avec tant de force qu'il se pétrifia sur place". Bref, l'endroit semble inquiétant, et l'immense tas de bois mort préfigure "la limite à ne jamais dépasser", la barrière derrière laquelle le pouvoir qu'on pressent sur les lieux prend un caractère inimaginable.
A la mort de Church, le chat de la petite fille, Louis croit bien faire en suivant Jud au delà du tas de bois afin de l'enterrer en territoire des indiens Micmac. Or, lorsque le lendemain, il voit revenir l'animal à la maison, il comprend que le pouvoir en question est "le retour à la vie"... Alors si un chat peut ressusciter qu'en est-il d'un être humain?

Quand le chagrin et la détresse de la perte d'un être cher vous submergent , nous sommes prêts à tout pour revenir en arrière, arrêter le temps, ou dans le cas de Louis, courir plus vite après son petit garçon... "Ce n'est pas la bêtise qui fait agir, c'est l'excès de douleur". Le roman démontre qu'il existe des moments où la raison n'a plus sa place même chez celui où d'habitude le rationnel l'emporte sur tout.
Simetierre est le roman d'une fuite en avant, du refus de la mort, du "Grand Vide", quitte à en payer les dommages collatéraux. Limiter ce roman à une banale histoire de résurrection ou de zombi serait réduire à coup sûr le sens profond qu'à voulu donner le romancier à ce livre.

NEWSLETTER (2)

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

 Enfin, le voilà, il est arrivé, tout beau, avec de nouveaux auteurs et paraît-il, l'esprit intact. J'ai vérifié et c'est vrai: Astérix chez les Pictes a la verve de ses grands frères, et c'est tant mieux!

Jeudi 24 octobre a été décerné le (Grand) Prix de l'Académie Française, dont le principal mérite est d’avoir honoré un bel homme. A force ce prix va devenir un anti-prix littéraire, un peu comme les Gérard au cinéma. Plonger de Christophe Ono-Dit-Biot (Gallimard) a eu le droit à une dépêche laconique du Monde:
http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/10/24/le-grand-prix-de-l-academie-a-christophe-ono-dit-biot_3502566_3260.html
Sinon, côté roman, je ne peux donner mon avis, je ne l'ai pas lu, tout comme le Dicker l'an passé d'ailleurs...

Le 7 novembre, c'est la sortie en France du dernier roman de Stephen King, Doctor Sleep, dont la particularité est de reprendre le personnage de Danny, le fils de Jack Torrance, vous savez  le fou qui hurlait dans les couloirs de l'hôtel Overlook dans Shining! De plus, le 16 novembre, le maître du suspens sera présent en France, au grand Rex pour une belle soirée. Pour plus d'infos, cliquez ici:
http://www.myboox.fr/actualite/stephen-king-les-dates-de-sa-tournee-francaise--27443.html

Un prix Nobel de littérature s'interroge sur l'appauvrissement de l'esprit critique. Personnellement, je pense que Vargas Llosa a raison car les critiques amicales, les échanges d'ascenseur, sont monnaie courante et polluent le web. Il est tellement bon de lire parfois une critique négative structurée, argumentée, nourrie!
http://www.myboox.fr/actualite/mario-vargas-llosa-craint-l-appauvrissement-de-l-esprit-critique-ac-27455.html

Pour info, la Cause Littéraire ne publiera pas de nouveaux articles entre le 27 octobre et le 03 novembre inclus pour cause de maintenance.

Sinon, côté lectures personnelles, j'ai terminé et aimé:
- La saison de l'ombre de Léonora Miano (Grasset)
- Lucia Antonia, funambule de Daniel Morvan (Zulma)
- F comme Ferdinand de Héléna Villovitch (Ecole des Loisirs)
- Le plus joli des rêves de Nathalie Brisac (Ecole des Loisirs)
Côté Albums, mention spéciale pour le Mange-doudous de Julien Béziat (Ecole des Loisirs)

Je suis en train de lire un roman fascinant que je sirote à petite dose: Faber le destructeur de Tristan Garcia (Gallimard)

Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- La vie à l'endroit de Ron Rash (Seuil)

- Avenue des géants de Marc Dugain (Gallimard)

Bon week end livresque! Ou bien allez au cinéma voir Gravity par exemple ....

RUE DES ALBUMS (8bis): Dix questions à François Aubin, auteur de Notre Télé

1) D’où vous est venue cette idée d’une télévision omnivore ?

Il doit y avoir chez moi une obsession pour la télé. J’avais déjà écrit une histoire sur ce sujet il y a quelques années. Un papa traversait l’écran de son poste de télévision pour atterrir au milieu du match de foot qu’il était en train de regarder. Il faut peut être y voir des réminiscences de films d’horreur mal digérés (comme Poltergeist). Mais consciemment, c’est plutôt la science fiction qui m’a inspiré, la chute de l’histoire ouvre plutôt sur une problématique de fiction d’anticipation.

2) Au début de l’album, la famille vit très bien sans télé. Croyez-vous que l’appareil peut être un facteur déterminant dans le changement des habitudes familiales ?
Il me semble que personne n’est à l’abri de se faire happer par la télé. La plupart des gens que je connais qui vivent sans télévision ont fait ce choix pour se prémunir de l’addiction. Le problème est « Comment vivre bien avec la télé ». Dans mon histoire il semble bien que personne n’est prêt à accueillir ce nouveau média « dévorant ».

3) Au fil des pages, le jaune vif de l’appareil saute aux yeux du lecteur. Comment avez-vous fait le choix des couleurs pour les illustrations ?

La couleur a été un long travail avec l’éditeur, il a fallu que je recentre les gammes de couleur pour créer une harmonie qui jure avec « Le monstre » jaune.

4) Sans prendre la parole, la télé devient une menace constante au point de chambouler la vie d’une famille entière. Est-ce une façon de formuler la dépendance que nous avons vis-à-vis de l’écran ?

Je n’ai pas eu envie de faire la morale à qui que ce soit. Mon histoire est d’abord une fiction, ce qui est intéressant c’est de prendre certaines expressions de tous les jours et de les mettre en image au premier degré : « Dévorer un programme » par exemple. A partir de là tout peut arriver. Ce qui est intéressant c’est le décalage.

5) La sœur accueille le lot d’un œil circonspect, puis la mère entre en résistance. Est-ce synonyme que les filles sont moins influençables et dépendantes que les garçons en matière de programmes télévisuels ?

Sur le plan de la dépendance, je crois qu’il n’y a pas de différence entre les sexes. Par contre, il se peut que les garçons mettent plus de temps à réagir en cas de péril. Et puis c’est plus le souvenir de la « télé à table » de mon enfance qui m’est revenu : Starsky et Hutch le dimanche midi faisant concurrence aux bons petits plats mijotés par ma maman. Je réhabilite d’une certaine façon le rôti de bœuf.

6) En plus d’être un monstre dévoreur, le poste est aussi un monstre chronophage. Croyez-vous que les gens déterminent leur emploi du temps loisirs en fonction de ce qui passe à la télévision ?

Sans aucun doute, la télé est un rendez-vous comme les autres, les feuilletons surtout. Cependant, Internet modifie peu à peu ces habitudes car il n’y a pas de contraintes d’horaires. La télé c’est déjà un peu dépassé. Celle que j’ai imaginée pour l’histoire est d’ailleurs assez rétro.

7) A votre avis quelle illustration de l’album résume le mieux l’histoire ?

Peut-être la télé abandonnée au bord de la route, attachée à un arbre. Cela résume bien le côté absurde de la situation.

8) En écrivant « Notre télé », n’avez-vous pas pensé, en filigrane, à l’influence de la téléréalité sur les plus jeunes ?

Pas vraiment, mais voila un sujet drôlement intéressant à aborder.

9) La mise en abyme de la fin est-elle volontaire ?

Oui totalement, car cela ouvre le lecteur sur une dimension totalement irréaliste. Autant y aller franchement. Et si les limites du monde ne seraient pas un cadre de télé ? Et puis, j’avoue qu’une simple « happy end » ne me convenait pas, la surprise c’est mieux.

10) Finalement, quel message avez-vous voulu transmettre ?

L’important avec la télé, c’est de savoir la dresser.




RUE DES ALBUMS (8) : Notre télé, François Aubin

Ed. Ecole des Loisirs, février 2013, 48 pages, 12.5 euros


Dans cette famille, la vie s’organisait jusqu’alors sans télévision. Il a fallu que papa en gagne une à la tombola de son travail pour que le quotidien soit chamboulé. L’arrivée du poste est un événement, d’ailleurs on décide de l’ouvrir pour la première fois à l’heure du dîner pour que tout le monde puisse en profiter. Mais, à défaut d’une émission, c’est une gomme qui apparaît sur toutes les chaînes, et pas n’importe laquelle, celle de la fille de la maison !
Bizarre, bizarre…
Peut-être l’appareil est-il en panne, mieux vaut donc l’emmener chez le réparateur ! Seulement, le soir même, papa le trouve devant la porte de la maison. Lorsqu’il veut vérifier s’il fonctionne, il trouve le magasin et le réparateur du matin à l’intérieur avec la gomme !
Encore plus étrange, décidément…
« – Cette télévision va finir par nous dévorer ! a dit maman.
– Elle a besoin que quelqu’un la regarde, a dit papa.
Tant que nous la regardons, nous n’avons rien à craindre ».
Malgré une tentative d’abandon, rien n’y fait, la télé revient chez elle, se dandine, trépigne, pour que la famille l’allume et regarde ses nouveaux programmes. Petit à petit, papa, maman et les enfants deviennent esclaves de l’écran qui, chaque jour, apporte son lot de nouvelles images « avalées » au gré de ses pérégrinations dans la ville. Oui, mais voilà, au bout d’un moment, ne reste plus que la maison qui est épargnée. La télévision est un monstre omnivore et chronophage : papa ne va plus au travail pour surveiller l’appareil, et les enfants ne vont plus à l’école car elle n’existe plus.
« Papa tournait en rond dans la maison, en pantoufles, jusqu’à l’heure où la télévision revenait de la chasse ».
Ainsi, l’appareil est un véritable prédateur dont il faut se méfier. L’auteur en développe le champ lexical pour bien marquer la dangerosité, soutenu par des couleurs de plus en plus sombres pour bien mettre en évidence le jaune criard du monstre.
Au fil des pages, la télé gagnée à la tombola se transforme en une créature autonome et vorace, capable de se déplacer vite et loin, pouvant avaler tout ce qui se trouve autour d’elle. Elle est une menace constante.
Le suspens augmente, la famille passe « d’un monde à l’autre », devient dépendante malgré elle des programmes, en perd jusqu’à sa capacité de discernement ! Bref, elle est véritablement lobotomisée jusqu’au jour où la maman tient « un conseil de guerre » avec ses enfants et décide de dire STOP, finissons-en, laissons-la fermée !

Dans cet album, la télévision est au centre de l’intrigue. Elle est le cinquième élément d’une famille qui prend de plus en plus d’importance en son sein au point de détruire leur propre volonté. Dès lors, on peut légitimement penser que cette intrigue est une métaphore filée sur le rôle de la télé dans chaque foyer, et sa capacité à rendre passifs ceux qui la regardent de manière excessive.
Le message est clair : ce genre d’appareil peut devenir un annihilateur de volonté ; il peut devenir un monstre chronophage débiteur d’images et réduire à néant le libre arbitre de chacun.
Et, pour mieux marquer les esprits, quoi de plus simple que de proposer une histoire fantastique avec une mise en abyme illustrée par des dessins simples et explicites ?
En refermant cet ouvrage, vous ne regarderez plus la télévision de la même façon, c’est certain !

A partir de 5 ans.

Betty, Arnaldur Indridason

Ed. Points Seuil, traduit de l'islandais par Patrick Guelpa, novembre 2012, 236 pages, 6.8 euros
 
L'excellence venue du froid...
 
Un ménage à trois, ça ne fonctionne jamais, surtout lorsque tout se fait dans le dos de l'autre. Betty et son époux Otto sont millionnaires, débordés, entrepreneurs, et ont besoin d'un conseiller juridique. Ils le trouvent en la personne du narrateur; enfin, c'est surtout Betty qui le recommande à son compagnon.... Tout de suite, Betty hypnotise son nouvel employé:
"Je connais peu de femmes aussi conscientes de la force que leur confèrent la beauté et le sex-appeal. Toute sa vie, elle avait mené les gens par le bout du nez et elle était tellement habile qu'on ne s'en apercevait que lorsqu'on se retrouvait dans ses bras."
Manipulé? Oui, le narrateur en a conscience, mais il en veut encore, tant sa relation amoureuse avec Betty le sort de sa routine et de son tempérament solitaire.
Or, Otto devient un obstacle. Pourtant, c'est lui qui détient l'argent. Comment faire? Le lecteur se doute bien qu'un assassinat se profile avec un alibi falsifié, bref le crime parfait. Mais entre temps, il se prend "une claque" mémorable qui bascule le roman dans tout autre chose. Cette claque est si soudaine, qu'il aura tendance à compulser les pages d'avant pour se rassurer: a-t-il vraiment tout compris?
"Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable", n'a pas peur de dire le narrateur, qui, au fond de sa cellule, sent encore la morsure du désir pour celle qui l'a détruite.
D'un honnête policier, on ressort de cette lecture complètement bluffé, admiratif quant au génie de l'auteur. Et c'est cela qui distingue ce roman de ses frères jumeaux du genre: l'originalité, le piège qui se referme, et l'impression de lire deux histoires pour le prix d'une.
Un modèle du genre.

Blanche-Neige doit mourir, Nele Neuhaus

Ed. Actes Sud , collection Actes Noirs, traduit de l'allemand par Jacqueline Chambon, octobre 2012, 400 pages, 23.5 euros

... Et la pomme n'y est pour rien!

 

Altenhain petite ville allemande près de Francfort, avec ses commerces, ses entreprises, ses secrets, son assassin de jeunes filles.... Tobias, sort de dix années purgées pour le meurtre de Laura et Stéphanie alias Blanche Neige, "Blanche comme la neige, rouge comme le sang, noire comme l'ébène". Forcément, son retour en ville n'est pas vu d'un très bon œil: menaces, passage à tabac, insultes; seule Amélie, serveuse au restaurant du coin et arrivée après les événements, se sent irrésistiblement attiré par le meurtrier.
Dès le début, le lecteur a du mal à croire en la culpabilité de Tobias. Certes, lui-même est incapable de se souvenir ce qui s'est passé il y a dix ans, mais les personnages qui gravitent autour de lui à Altenhain sont louches. Les messes basses, les cachettes, l'aide fortuite et gratuite de l'entrepreneur local Claudius Terlinden ne font que conforter que tout le monde cache quelque chose...
Appelés pour enquêter sur l'agression de la maman de Tobias en pleine rue, les inspecteurs Pia Kirchhoff et Bodenstein vont peu à peu replonger dans l'affaire "Blanche Neige", surtout après qu'un corps sur les deux disparues est retrouvé par hasard.
La boîte de Pandore est ouverte, le festival commence, le lecteur entre de plein pied dans une intrigue policière qui ne sera résolue complètement que trois pages avant la fin.
L'auteur prend le temps. La complexité psychologique des personnages et leur vécu commun à Altenhain sont rigoureux car l'intrigue repose essentiellement sur ces deux paradigmes. Sans cela, le château de cartes s'effondre, le roman n'a plus de "colonne vertébrale".
"Il vaut mieux une fin effroyable qu'une terreur sans fin" dit un des amis de Tobias..Les péripéties sont menées tambour battant; on passe sans cesse d'un personnage à un autre au gré d'un simple passage à la ligne. Le lecteur doit suivre le rythme s'il ne veut pas louper un détail, car "sa survie" de compréhension en dépend!
Dire que ce roman n'est pas un vrai policier ni un bon policier serait faux. Seulement, la lecture s'avère fatigante, longue, trop déroutante parfois. Dès lors, il faut lire le récit à petites doses pour vraiment apprécier l'ensemble.

Intrusion, Natsuo Kirino

Ed. Points Seuil, traduit du japonais par Claude Martin, septembre 2012, 324 pages, 7.3 euros

Personne n'est innocent en amour.  

 

Tamaki, écrivain à succès, désire écrire un livre sur "la suppression de l'amour". Pour cela, elle désire reprendre pour héroïne un personnage utilisé dans un livre autobiographique écrit par un grand auteur défunt, Midorikawa, une certaine O, présentée comme la maîtresse de l'auteur.
Or, personne ne sait rien sur cette mystérieuse femme, sauf qu'elle fut à l'origine de bien des tourments dans le couple de Midorikawa. Dès lors, Tamaki enquête afin de pouvoir "donner de l'épaisseur" à sa future héroïne, mais, en filigrane, elle remet à plat sa relation amoureuse avec Seiji, quitté un an plus tôt.

 L'auteur utilise une trame un peu compliquée pour écrire un roman sur "l'amour ne résistant pas au temps", celui qui "se dénature en secret, on peut même dire qu'il se putréfie", mais aussi sur l'œuvre en tant que "mensonge" où "écrire ce que l'on croit revient à élaborer une fiction".

Ainsi, dans ce récit, on trouve une mise en abyme du roman par la présentation de quelques pages du livre "Innocent" de Midorikawa à l'origine de tant d'interrogations.
De façon assez confuse, Tamaki modifie sa propre vision du sentiment amoureux tout en s'interrogeant sur la finalité de l'écriture en littérature. Peu à peu, apparaît la thèse selon laquelle, écrire est un acte égoïste ne visant qu'à effacer les autres, même ceux présentés de façon vraisemblable.

Les éditions du Seuil ont édité ce roman dans leur collection policier. Or, il ne s'agit pas d'enquête au sens coutumier du terme, mais plutôt une réflexion sur l'amour, ses conséquences, et comment il apparaît dans un livre: "l'amour s'efface et disparaît mais il peut vivre une fois écrit dans un roman", même si pour ajouter plus de vraisemblance, on utilise des personnages réels.
Dans l'ensemble, Natsuo Kirino propose une belle réflexion sur l'écriture, sauf qu'elle utilise trop de chemins détournés , si bien qu'à la fin, je ne sois pas sûre que Tamaki puisse argumenter sur "la suppression en amour" en tant que tel.

En conclusion, un livre curieux, alambiqué, mais qui mérite qu'on s'y attarde.

La chambre à remonter le temps, Benjamin Berton

Ed. Gallimard, 380 pages, 22 €. Septembre 2011 

"Tout est affaire de démesure"  

 

Un couple achète une maison. De l'euphorie des premiers mois, succède la routine des jours. Or, la chambre du milieu, déjà fermée lors de leur visite d'achat, attire étrangement notre narrateur. Il en fait son bureau, et se rend compte que, lorsqu'il s'y assoupit, le temps se dérègle. Bonds en avant, bonds en arrière Benjamin revit, révise, change quelques passages de sa vie. Mais à trop vouloir comprendre le pourquoi du comment du pouvoir de cette pièce, notre narrateur vacille. 

La propriété, "stade suprême du bonheur domestique à la française" s'avère être le point de départ de ce récit qui hésite, sans temps mort, entre la réalité routinière de l'existence, et la joyeuse surprise du fantastique. Au delà de cette mystérieuse chambre aux pouvoirs inquiétants, l'auteur analyse la vie de couple et les effets du temps sur lui. De "la forme la plus aboutie qu'à su composer l'homme pour ne pas verser dans le vide", le couple devient, en vieillissant, un simple fait "d'entretenir des liens de dépendance toxiques difficilement dissociables." Le narrateur, Benjamin, n'est plus heureux avec Céline. Leur petite fille est le témoin (indifférent) de la désintégration de leur union. Or, dans cette maison, il n'y a pas que l'ennui et la routine qui prennent de l'ampleur. Benjamin est de plus en plus persuadé des effets surnaturels de la chambre, au point que cette énigme en devient une obsession. Cependant, astucieusement, le lecteur se demande si ce "sentiment de réalité vacillante" n'est pas qu'un symptôme de plus venu s'ajouter à l'état dépressif du narrateur. La seule conclusion bien plausible est que l'axe temporel ressemble à l'usure de la vie à deux, il se désagrège.... L'auteur a choisi l'auto fiction dans ce sixième roman. Il est son propre narrateur, et en profite pour aligner quelques vérités bien senties sur la propriété, les agents immobiliers, le voisinage, le sentiment d'insécurité. En fait, le point central est la vie à deux et la difficulté de rester ensemble après de nombreuses années. pour éviter les écueils moralisateurs et tomber dans le convenu, l'auteur a choisi d'ajouter une trame fantastique . Cette fameuse chambre devient le pendant des états d'âme de Benjamin....Comme l'histoire est habilement menée, le lecteur ne sait jamais sur quel pied danser, et surtout, ne possède que très peu de repères pour guider sa compréhension . Quant à la fin, elle est vraiment à l'image de l'ensemble: bien écrite, originale et intelligente. A lire, vraiment.

P'tit Cousu: la parade des monstres (tome1), Guy Bass

 Ed. Bayard Jeunesse, traduit de l'anglais par Marie-Hélène Delval, illustrations de Pete Williamson, mars 2013, 187 pages, 11.5 euros

Enfer et damnation!

"P'tit Cousu était la première création du professeur. Cet étrange on-ne-sait-quoi, d'allure vaguement humaine, était fait de bric et de broc. Un patchwork de pièces cousues formait sa tête ronde et chauve, aux yeux dépareillés: une perle noire lui tenait lieu d'œil gauche, tandis que le droit, large d'un bleu de glacier, semblait luire dans les recoins les plus obscurs du château."
Or, cette créature a depuis longtemps été oubliée par son créateur, le professeur Erasmus, qui, au fil du temps, s'est transformé en savant fou. Du coup, dans l'ombre du château de Grottegroin, il s'assure que ses frères et sœurs de misère ne deviennent pas violents en leur procurant des antidotes faisant d'eux des "presque vivants" doux comme des agneaux.
Mais, dans la ville de Nublin Grublen, "les créatures qui n'étaient pas humaines" sont convoitées. En effet, Montremonstres, le directeur d'un cabinet "d'épouvantables curiosités" n'arrive plus à attirer la foule avec son Docteur Contorsion, sa Madame Moustache et ses Jumeaux Sans Dessus-Dessous. La seule solution serait de se renouveler en proposant "des monstres un peu plus monstrueux", alors P'tit Cousu et ses copains sont une aubaine pour ce monsieur sans scrupules!
De plus, P'tit Cousu en a marre d'être oublié. Son cher maître ne le voit même plus. Et si Montremonstres avait raison? En partant avec lui, il deviendrait "un être inoubliable", "une star"! Sauf que le charlatan a une idée beaucoup plus sombre derrière la tête...
Au delà de l'intrigue, ce roman est mis en valeur par une traduction de qualité (il faut le souligner) et des illustrations à la manière de Tim Burton. Ainsi, est mis en évidence l'art de l'oxymore tels "merveilleux hideux jeune ami" ou "crème apaisante contre les férocités"...
Les rôles sont inversés: les méchants ne sont pas ceux qu'on croit, balayant les préjugés sur l'apparence. Dès lors, les thèmes comme l'amitié, la solidarité et l'honnêteté deviennent des valeurs alors que le contexte de départ en est l'antithèse.
P'tit Cousu est l'archétype même de l'enfant qui demande simplement un peu d'attention, un peu de chaleur humaine (pour une créature censée faire peur, c'est un comble!), bref il incarne le petit héros attachant, né comme la créature de Frankenstein, mais qui est doué de raison.
Un vrai coup de cœur jeunesse à partir de 8 ans

Miss Peregrine et les enfants particuliers, Ransom Riggs

Ed. Bayard Jeunesse, traduit de l'anglais par  Sidonie Van Den Dries, mai 2012, 438 pages, 14.5 euros

Dans la boucle temporelle. 

"Nous les particuliers, nous possédons des talents, dont la combinaison est aussi infinie et variée que la couleur de la peau ou les traits du visage. Certains sont assez communs; par exemple, la possibilité de lire dans les pensées; d'autres sont rares, comme la capacité à manipuler le temps."
Au premier abord, on pourrait croire à un avatar de X-Men en couche-culottes, sauf que.....
Sauf que ce roman est particulièrement novateur non seulement pour l'univers totalement original qu'il propose, mais aussi pour sa structure, qui s'appuie de photos véritables du début du 20ème siècle.
Après le décès étrange de son grand-père, Jacob part avec son père sur une île au large de la Grande-Bretagne, sur les traces de l'enfance de son aïeul. Là, il y découvre, en ruines, la maison dans laquelle il a grandi. Dès lors, s'ouvre une incroyable aventure qui lui permet d'évoluer dans "une boucle temporelle" en compagnie d'enfants particuliers dont la vie se résume à "une succession d'épreuves et de deuils". Ces enfants vivent indéfiniment la même journée et doivent se prémunir des attaques des Creux ou Sépulcreux, un groupe de dissidents dont la folie les a transformés en monstres immortels.
On tourne les pages avec délectation. Les photos sont au service du contenu (ou l'inverse); le récit est très bien écrit (merci aussi au traducteur) et présente une intrigue originale où le fantastique ne devient pas grandiloquent, mais recentre quelques vérités historiques. Le concept de la boucle temporelle propose un monde avec ses propres lois, ses propres personnages, ses propres failles. Dès lors, on peut se demander si elle n'est pas porteuse d'un message, si elle n'est pas la métaphore d'une situation bien réelle, ou juste le rêve d'un enfant en deuil...
Lecture coup de cœur jeunesse à partir de 12 ans.

Le monde à l'endroit, Ron Rash

Ed Seuil, collection Cadre Vert, août 2012, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, 280 pages, 21.5 euros
 
Qu’on ne s’y trompe pas, les pages superbes sur les paysages de Caroline, bercées par les refrains de country ou absorbées par le silence, ne peuvent atténuer la violence des faits survenus pendant la Guerre de Sécession dans le lieu dit de Shelton Laurel entre des gens qui se connaissaient depuis toujours. En fait, depuis 1863, le lieu dit devenu ville traîne son histoire honteuse et héberge encore les descendants des protagonistes. Travis Shelton, dix sept ans, est de ceux-là. A défaut d’avoir réussi à l’école, il aide son père taciturne à la récolte du tabac. Son truc à lui, c’est la pêche à la truite dans les rivières sauvages :
« Le vieux lui avait dit de ne jamais aller pêcher tout seul dans ces coins-là, parce qu’une jambe cassée ou une morsure de serpent à sonnette pouvait faire de vous un client pour le cimetière avant que quelqu’un vous trouve. C’était à peu près le seul genre de discours qu’il ait jamais entendu de sa bouche ».
Pourtant, il n’écoute pas et part régulièrement à l’aventure, et un jour, en cherchant un coin tranquille pour pêcher, il tombe sur un « jardin » de marijuana. Cette découverte est une aubaine car Travis sait très bien qu’elle peut-être une source conséquente de revenus. Mais c’est aussi un plan dangereux, car qui dit champ de marijuana dit propriétaires récolteurs, et comme le terrain appartient aux Toomey, il ne vaut mieux pas avoir affaire à eux. Mais, la tentation est trop forte : une fois, deux fois, il arrache des pieds et les revend à Léonard, professeur déchu et dealer du coin. La pratique est facile, l’argent coule à flots :
« La prendre, c’était exactement comme ramasser les pommes que le vent a fait tomber – et même moins que ça, parce que ceux qui l’avaient fait pousser avaient eux-mêmes enfreint la loi. Voilà comment il fallait voir les choses résolut-il ».
Sauf que, la troisième fois, Travis tombe sur un écueil de la taille d’un piège à ours ! Secouru par le père Toomey, il va payer sa dette…
Pour oublier cet épisode, Travis décide de reprendre ses études. Il est aidé par Léonard, qui, peu à peu, devient un mentor pour le gamin. Tous les deux se passionnent sur l’histoire de Shelton Laurel et le massacre de janvier 1863. En effet, des rebelles y ont massacré des soldats de l’Union et leurs familles, sauf que, détail inquiétant, les ennemis se connaissaient depuis toujours puisqu’ils étaient voisins et amis avant la guerre… Ainsi, l’Histoire se mêle à l’histoire. Léonard veut retrouver le droit chemin, Travis s’instruit, se rend sur les lieux de la tuerie, mais se demande s’il peut fuir son destin et les paroles incantatoires de son précepteur :
« Quand le monde se sera occupé de toi pendant quelques années, tu frimeras un peu moins remarqua-t-il sans sourire. Si tu es toujours vivant ».
Roman sur une rédemption impossible ? Roman sur le silence et la violence ? Le Monde à l’endroit est tout cela à la fois. Ron Rash décrit avec habileté des faits sordides, des personnages tel Léonard au bord de la rupture, tout en donnant au lecteur l’impression que le tout est paisible, nimbé d’un voile de coton. Seule la nature reste identique à elle-même tout en étant le témoin éternel des agissements des hommes. C’est aussi un récit sur la reconstruction d’un homme et du passage à l’âge adulte de celui qui aurait pu être son fils : Léonard affronte enfin son passé douloureux et devient responsable en rejetant son activité de dealer ; Travis mûrit grâce à l’enseignement et aux conseils de Léonard. Cependant, la violence aveugle rôde, forte, aussi vieille que l’être humain : « Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. De toute façon elle change l’homme en pierre… et une âme placée au contact de la force n’y échappe que par une espèce de miracle ».
L’auteur n’hésite pas à citer Simone Weil pour appuyer  son opinion sur le caractère inéluctable de la violence existant en chacun de nous. Finalement, il ne fait que décrire un monde qu’il ne comprend plus réellement : « Tout était déglingué, le monde n’était plus d’aplomb. C’était comme d’être sur un manège à la foire, tout, autour de lui, était bruyant, aveuglant et tourbillonnant ».
Et ce monde ne permet peut-être plus à l’homme de se racheter et poursuivre une vie meilleure : « pendant un instant terrifiant, Travis crut qu’il était toujours peut-être prisonnier du piège à ours, tout ce qui était arrivé depuis cet après-midi d’août, une illusion. Il lui sembla entendre le bruit du ruisseau. Non, je ne suis pas là-bas, je suis ici, se dit-il, et il ouvrit les yeux ».
Le Monde à l’endroit est un livre doux et dur à la fois, profond et puissant, bref magistral.

L'homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk

Ed Attila, collection Lupin traduit de l'estonien par jean Pierre Minaudier, janvier 2013, 421 pages, 23 euros

SSSSSSSSSHHHHSSSSSSSS!!!

N'ayez pas peur de la littérature estonienne! Elle n'est pas aussi froide que son climat! Ce roman bat en brèche tous les préjugés qu'on pourrait avoir sur ce sujet. Construit comme un conte, il raconte l'histoire de Leemet, un garçon de la forêt dont la particularité est de connaître la langue des serpents. Car dans son monde, les serpents sont des alliés avec qui on peut converser, partager une couche, et compter en cas d'adversité. De toute façon, dans la forêt où vit Leemet, il se passe des choses étranges qui, pour lui, sont complétement normales: les ours sont des dragueurs qui peuvent s'amouracher de jeunes filles, les louves sont d'excellentes montures qui procurent aussi du lait et s'élèvent comme des vaches (!!), les serpents veillent à ce que "les ennemis du dehors" ne viennent pas. Mais qui sont ces gens de l'extérieur? Simplement des villageois qui ont oubliés qu'ils ont été autrefois eux aussi des habitants de la forêt. Ce sont aussi des moines ou des soldats. Tous ont en commun d'être convertis au christianisme et d'être de gros mangeurs de pain au point d'en avoir oublié le goût de l'élan rôti!
Or, le monde de Leemet est en voie d'extinction, tout comme ses deux amis, Pirre et Rääk, les anthropopithèques éleveurs de poux:
"Dans leur soif d'Antiquité, ils en étaient arrivés à un point où même habiter dans une grotte leur semblait d'une absurde modernité. Ils voulaient remonter le temps autant que possible, car ils croyaient que toute vérité est ancestrale; ils tenaient l'ensemble de l'évolution de l'humanité depuis l'aube des temps pour un long dérapage qui la menait tout droit au marécage."
Leemet est le dernier d'une génération, et toute sa vie, il luttera contre l'extinction de siens, de ses traditions, et de ses savoirs ancestraux.
Autour de lui gravitent des personnages hauts en couleurs, originaux et distrayants qui, mine de rien, mettent de la profondeur au récit.
Le lecteur change de monde et de repères. Les catholiques sont les ennemis ou plus précisément son prosélytisme:
"Il faut que tous les Estoniens sortent de la forêt pour sentir la lumière et le vent sur leur corps; ce vent qui nous apporte la sagesse des pays lointains."
L'auteur a remporté le pari de l'originalité, de la cohérence, et de l'humour.
A lire sans tarder!

Dolfi et Marilyn, François Saintonge

  Ed Grasset et Fasquelle, janvier 2013, 288 pages, 19 euros

 Au pays des clones

  
François Saintonge est un pseudonyme. L'auteur a fait le choix de l'éloignement.
Déjà, la couverture inquiète: Hitler en pleine page, ce n'est pas rien, et associé au dos avec Marilyn, c'est carrément improbable! Puis, l'auteur est inconnu: normal, c'est un pseudo; on ne sait rien de lui, sauf que derrière Saintonge se cache une véritable plume qui a fait le pari réussi de l'originalité.
Voyez plutôt: en 2060, la France n'est pas si différente de celle de 2013 sauf qu' elle a légalisé la production de clones humains en se limitant à ceux de personnalités connues. Certes, comme toute production, il y a des contrefaçons, et des clones d'épouses, de maris ou d'enfants disparus peuvent circuler, mais ils sont marginaux. Alors, si vous avez de l'argent, vous pouvez vous payer une Marilyn comme celle du notaire de Bassompierre, le voisin du narrateur Tycho Mercier.
Justement, ce dernier, professeur d'histoire, spécialiste du 20ème siècle et plus précisément de la seconde guerre mondiale, ne se lasse pas de regarder sa voisine incongrue. Récemment divorcé, il s'occupe de son garçon Bruno, lui aussi "atteint" du syndrome historique...
Alors, quand Tycho se retrouve avec le lot d'un supermarché gagné par son ex-épouse et livré chez lui, son quotidien prend une claque. En effet, le lot en question est un clone, mais au lieu d'une Marilyn ou autre star "alléchante", ce n'est rien moins qu'un AH6, soit Adolph Hitler, mais le Hitler de 1923, bizarrement sans moustache! Pourtant ces clones ont été interdits. Que faire? le rendre?Le garder? Pour Bruno, il est un partenaire de jeux formidable, pour Tycho, il est l'incarnation du mal, LE cauchemar dans toute sa splendeur:
"Avec lui, l'Histoire avait changé de sens et peut-être de nature. Elle était devenue un cauchemar dont l'humanité, sans s'éveiller encore, avait commencé à prendre conscience."
Lorsque notre narrateur récupère la Marilyn de Bassompierre après l'accident cardiaque de son voisin, il décide de prendre le temps pour décider si oui ou non ces clones doivent rester chez lui, tout en les utilisant plus ou moins comme des domestiques:
"Utile ou inutile, inoffensif ou dangereux, Homo Faber est déjà tout ce qu'Homo Mercator pourra fourguer."
Sauf que l'historien n'est pas au bout de ses surprises, car Hitler reste Hitler même s'il n'a plus son libre arbitre...
Ce roman est un tour de force littéraire, très bien documenté sur le III Reich, aux péripéties nombreuse et variées pour aboutir à une dernière partie menée par un certain Gentschel, nostalgique du nazisme, qui fait froid dans le dos, tant elle pourrait paraître plausible.
Mais surtout, le récit amène une réelle réflexion sur le clonage, si un jour, notre société en arrive là:
"Ils restaient des clones: dès l'origine démunis, élevés comme un précieux bétail; par avance dépossédés d'un vrai libre arbitre."
En effet, devra-t-on les considérer comme des personnes à part entière, ou des reliquats, des interfacts? Qu'en sera-t-il de leur conscience et leur capacité de réflexion?
Malgré la gravité du sujet et l'ambiance parfois assez lourde (vers la fin), on sourit aux mimiques de la vraie-fausse Marilyn ou à la passion de Dolfi pour le chocolat..
C'est ça le tour de force littéraire: faire sourire le lecteur avec un sujet grave, et faire d'un roman d'anticipation un roman finalement contemporain posant de vraies questions politiques.