NEWSLETTER (7)


Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

 Ça y est le salon du livre et de la presse jeunesse a ouvert ses portes mercredi soir et ce jusque lundi soir, à Montreuil. L'occasion pour les uns d'accompagner leurs enfants et de retomber en enfance, pour les autres d'enfin se rendre compte que la littérature jeunesse est une littérature à part entière et non la petite sœur boiteuse de la littérature avec un grand L.
Donc, lectrice convaincue de la littérature jeunesse, je m'y rends ce jour...Promis, à venir, un compte rendu décalé de mon mini road movie (avec photos!!!), avec peut-être la chance de rencontrer enfin mes héros préférés, ceux avec lesquels j'ai grandi!
http://www.telerama.fr/livre/les-heros-aident-ils-a-grandir-quatre-auteurs-jeunesse-repondent,105229.php

Kamala Khan; source web


L'éditeur de Comics Marvel a tout compris. Pilier de la culture américaine Outre Manche, il compte désormais une nouvelle héroïne "régulière" dont la particularité est d'être d'origine Pakistanaise et de confession musulmane. Son nom: Kamala Khan; ses super pouvoirs: bah en fait on ne sait pas trop!... Affaire à suivre! De toute Façon depuis que Northstar a avoué son homosexualité et s'est marié avec son compagnon, on sent que Marvel veut refléter la société américaine d'aujourd'hui.
http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/11/22/la-nouvelle-heroine-musulmane-de-marvel-reflete-l-evolution-de-la-societe-americaine_3516084_3260.html

Salinger
C'est le blog Big Browser sur le Monde.fr qui en parle: trois nouvelles inédites de Salinger auraient été mises en ligne sur le web, on ne sait pas par qui, on ne sait pas pourquoi! N'empêche que presque quatre ans après sa mort, on parle encore de l'un des écrivains les plus mystérieux de l'univers littéraire.
http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/11/28/fuite-trois-nouvelles-inedites-de-salinger-publiees-sur-internet/#xtor=RSS-3208

En mai dernier, Pia Petersen dans Un écrivain, un vrai  racontait les déboires d'un écrivain filmé pour les besoins d'une télé-réalité. La fiction se transforme en réalité grâce à une chaîne italienne. C'est David Glaviglioli qui nous en parle sur Bibliobs, extrait:
"Ça s’appelle «Masterpiece» - prononcez «Maasterrpiis». Ça passe tous les dimanches à 21h50 sur la Rai3, la chaîne italienne du savoir et des régions. La première était diffusée dimanche dernier. C’est un mélange de la «Nouvelle Star» et de «Top Chef», mais avec des écrivains. C’est la première télé-réalité littéraire du monde. Et c’est très con."
La suite de cet article, par ici:  http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20131118.OBS5921/a-quoi-ressemble-une-star-ac-d-ecrivains.html

A quand une télé-réalité regroupant tous leurs pseudo-héros qui retourneraient, pour l'occasion, à l'école primaire? :-))

Sinon, j'aurais pu vous parler et vous mettre le lien des livres recommandés par le magazine Lire en cette fin d'année, mais cette liste m'a laissée de marbre sauf un titre: Mudwoman de Joyce Carol Oates que je conseille vivement.

Enfin, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé
- La mécanique du bonheur de David Bergen (Albin Michel)
- Les chroniques de Harris Burdick (Jeunesse) (Ecole des loisirs)
J'ai enfin terminé Un café maison de Keigo Higashino, un polar japonais...statique!

Les articles les plus lus cette semaine sur ce blog sont:
- La muraille de lave de Arnaldur Indridason
- Le cas Eduard Einstein de Laurent Seksik
Et mention spéciale pour un roman jeunesse: Une planète dans la tête de Sally Gardner

Bon week end livresque ou venez rejoindre la foule du Salon du livre jeunesse de Montreuil!

RUE DES ALBUMS (19) Les lions ne mangent pas de croquettes, André Bouchard

 Ed. Seuil Jeunesse, septembre 2012, 32 pages, 15 euros


Album dans la liste des ouvrages recommandés par l’Éducation Nationale au cycle II (GS-CP-CE1)
 

 Un lion en ville


Quoi de plus normal que d'avoir un lion domestique au lieu du chat ou du chien? De toute façon, Clémence n'avait pas le choix. Lorsqu'elle a demandé s'il était possible d'avoir un animal domestique, les parents, à l'unisson, lui ont dit: "pas de chien, ni de chat", alors Clémence a opté pour le lion!
Certes, posséder le roi des animaux en ville provoque quelques désagréments, car ce fauve prend de la place, mais sinon, cela n'a que des avantages finalement. Il se promène en laisse (rose de préférence), il fait de l'exercice tout seul, il n'a pas besoin de croquettes pour se sustenter, et se contente de ce qui traîne sur le trottoir ou dans les parcs. De plus, il est autonome, capable de marcher tranquillement ou prendre les transports en commun, tout en étant le roi des bonnes manières! Enfin, le lion est un animal altruiste, soucieux de son clan et avide de pouvoir rassurer son entourage...
Sauf que, sans que Clémence s'en aperçoive réellement, le lion reste...un fauve qui a gardé ses instincts de chasse:
"Avec les copains de Clémence, cela se passe le mieux du monde. Excepté lorsqu'ils jouent à cache-cache, parce qu'il en manque toujours un à chaque fin de partie."
La "bienséance" de l'album empêche de dévoiler les victimes du lion, alors gît çà et là quelques indices susceptibles d'informer le lecteur des raisons pour lesquelles l'animal domestique de la petite fille a souvent la langue hors de la gueule!
Par une astucieuse mise en abyme du récit, et un second degré remarquable, André Bouchard propose une histoire décalée et pleine d'humour. Ainsi, il introduit de l'extraordinaire dans le quotidien, rendant possible le récit. Pour aider le jeune lecteur à une compréhension plus fine de ce qui est suggéré, les illustrations comportent des indices permettant de lever le voile sur le double jeu du roi des animaux. Jeu sur les mots, jeu sur les dessins dont les fonds au trait à l'encre noire mettent en perspective les personnages en couleurs. Ainsi, ce qui doit être vu est en couleur, et à chaque page, le lion au collier rose domine l'illustration, sous les yeux d'une petite Clémence aux expressions changeantes.
A la fois flegmatique et excité, le lion s'éloigne considérablement de la notion de domesticité. C'est seulement à l'ultime double page que le lecteur comprend vraiment "la pirouette" de l'auteur, mais surtout le titre de l'album.
Les lions ne mangent pas de croquettes est un ouvrage surprenant, drôle, et intelligent, aux illustrations vraiment soignées et suggestives.
Un très bel album à partir de 5 ans.

RUE DES ALBUMS (18) Le gentil méchant loup, Julie Bind et Michaël Derullieux

Ed. Mijade, septembre 2013, 32 pages, 11 euros

Être ou ne pas être féroce?

 

Nous sommes en hiver. Les louveteaux réveillent leurs parents: impossible de faire la grasse matinée, ils ont trop faim. Alors, Papa loup s'habille et part affronter la neige et le froid pour ramener à manger à sa famille. Sauf que notre loup a un problème: il est gentil!
Certes, les animaux tremblent de peur en le croisant, mais s'ils jouent la corde sensible en stipulant qu'ils sont soutien de famille, alors Papa loup fond et les laisse en vie. Ainsi, le lapin, le biquet et le renne de Noël doivent leur salut à la sensibilité de leur chasseur.
Mais Papa loup refuse d'admettre qu'il a perdu toute férocité:
"Gentil gentil, tonne papa loup en reprenant sa route. Je ne suis pas gentil, je suis le grand méchant loup."
A force, il est bredouille, mais en traversant le village il aperçoit une boulangerie, et les odeurs qui en sortent sont trop savoureuses...

Les auteurs jouent la carte de l'humour pour cette énième variation sur le loup. Et c'est réussi! Le loup, est un père de famille aimant, honnête et droit. Cependant, il a du mal à rompre avec la réputation faite sur son espèce. Alors, autant prolonger le mythe auprès de ses enfants!
Les illustrations sont drôles, les textes percutants, le titre accrocheur.
Tout est réuni pour passer en famille un très bon moment de lecture.
A partir de 4 ans.

La soif primordiale, Pablo De Santis

Ed. Métailié, traduit de l'espagnol par François Gaudry, 245 pages, février 2012, 18.5 euros

Le mythe du vampire revisité

Fans de Twilight, Dracula ou autres, passez votre chemin, ce roman est à l'opposé de ceux qui ont fait succès avec la légende...
Santiago, jeune argentin arrivé "à l'âge de l'aventure" si bien que rien ne le perturbe, trouve un emploi de gratte papier au journal local, et se retrouve très vite à remplacer son collègue mort subitement. De là, il est contacté par le Ministère de l'Occulte dont l'objet est de surveiller "l'activité des spirites, des devins, des sectes." Notre narrateur devient donc espion de cette étrange administration.
Envoyé à un séminaire tenu par un certain professeur Balacco, Santiago apprend que les antiquaires sont en fait des vampires ayant appris à étancher leur soif primordiale grâce à un elixir, "non affectés par le passage du temps et qui ne peuvent connaître qu'une mort violente". Témoin du meurtre de l'un d'entre eux, il tente de fuir, en vain...
Sauvé par un antiquaire Calisser, Santiago rejoint sans le vouloir cette étrange communauté...
Ce roman pose les bonnes questions et ne tombe pas dans les pièges éculés posés par le thème du vampirisme. Le traitement porté au sujet est tout à fait original et l'auteur y a ajouté une dimension romanesque avec la quête de "l'Ars Armandi", étrange livre codé et piégé rendant possible une relation amoureuse entre un antiquaire et une femme saine...
La soif primordiale "n'a rien d'irréel", elle a "la saveur des choses qui sont là depuis toujours, des choses en soi." Les antiquaires sont des gens fuyants, avides de paix, mais qui savent se protéger lorsqu'il le faut.
Enfin, ce roman est passionnant de bout en bout car il n'offre aucun temps mort, aucun passage inutile, et renouvelle les lois du genre en mettant en scène un "anti héros" accrocheur.

Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain, Amandine Dhée

 Editions La Contre Allée, collection La Sentinelle, février 2013, 86 p. 10 €

Les chiffres d’abord : 86 pages et 25 chapitres. A eux seuls, ils symbolisent l’urgence de l’écriture, la volonté de dire l’essentiel en peu de phrases. Dès le début, le lecteur plonge dans l’intime, dans une chambre de maternité. L’objet de toutes les attentions, c’est elle, la narratrice. La grand-mère dit : « elle est laide, un peu sommaire », les autres ne relèvent pas la violence involontaire de la phrase. Un bébé pourtant c’est toujours beau d’habitude ! « Mais les mots manquent souvent pour dire ce qui pèse sur le ventre ».
Justement, parlons-en des mots. Ils sont au cœur de cette narration. La narratrice, devenue adulte, a fait de l’écriture une forme « d’arthérapie ». Des rédactions en primaire qui lui valaient parfois les éloges de son institutrice, aux mots couchés dans le journal intime pour ne pas sombrer, ce sont eux maintenant qui lui confèrent un statut : artiste. Issue d’une famille où le père, taiseux, faisait des silences une forme possible de langage : « n’empêche, quand les mots de mon père arrivent, je les attrape de tout moi », et d’une mère, « l’invisible », qui lui a donné le goût des mots, la jeune fille a grandi avec la sensation constante d’être en décalage par rapport aux normes. Ces normes ce sont celles que la société veut bien donner, ces normes se sont aussi les leçons de vie que sa mère lui donne, ces normes enfin, ce sont celles parfois aberrantes que la maîtresse tente de transmettre, comme par exemple cette idée que « seuls les propres seront sauvés ».
Les mots sont libérateurs et transforment « la fille-caillou » qui n’en peut plus de voir le père se taire. « Il faut du nouveau. Du interdit d’habitude » pour avoir le sentiment d’exister. A l’adolescence, elle reste bien sage aux yeux du monde, même si « sous la peau », c’est un désespoir sans fond :

« Je me tiens sage
Mon corps, mes idées, mes mots
Je voudrais appartenir.
Mais tellement d’efforts pour si peu d’amour.

Je me termite du dedans – doucement – Et avec moi ces règles et ces frontières qui ne servent pas à être heureuses ».
(…)
« Mon corps est une balise d’appel à laquelle personne ne répond ».

Heureusement, la renaissance se fait par l’écriture. « Je suis là » se dit-elle la première fois qu’elle lit son texte à voix haute devant un public. Le décalage persiste, la colère accumulée avec les années aussi, mais ils servent au travail d’écriture. Les expériences de l’enfance, le divorce de ses parents sont autant d’étapes qui lui ont servi à construire sa vie d’adulte, à se « façonner » aux yeux des autres. Sa mère « triste d’un truc qui ne se console pas » est toujours présente, alors elle « cache le difficile car [elle] est celle qui réussit sa vie ».
Les chapitres sont courts, denses, intimes. On est frappé par l’écriture ironique, souvent drôle, où la rupture de construction se fait art en totale adéquation avec le contenu. En filigrane, l’auteure propose une vraie réflexion sur l’utilité d’écrire et son effet salvateur. En effet :
« pourquoi écrire ? (…), pourquoi plonger en dedans ? » :
L’écriture doit être un compagnon de route au fil du temps et non pas une thérapie. L’auteur doit ressentir le plaisir de « sentir une histoire sous la peau », ou « peut-être sommes-nous juste des hommes tristes qui se tricotent des histoires pour avoir chaud ».
Ce petit roman est une bouffée d’oxygène : drôle, impertinente, et pourtant sérieuse, sa prose est celle, pour reprendre l’expression de Christine Marcandier, « du désaccord parfait ». La couleur du livre attire, le titre interpelle, ne reste plus qu’à lire le contenu, encore et encore.

Entretien avec Amandine Dhée

Amandine Dhée, c’est la simplicité incarnée. Rencontrée au Salon du livre de Paris alors qu’elle dédicaçait son dernier livre, c’est avec naturel et décontraction que nous avons engagé la conversation. Son approche de la littérature m’a séduite, puis la lecture de son ouvrage, d’où notre rencontre à Lille pour cet entretien.

Vous êtes une jeune auteure ; racontez-nous un peu votre parcours et votre rencontre avec votre maison d’édition

J’ai commencé sur des scènes ouvertes, car dès le départ j’ai accordé beaucoup d’importance à l’oralité de l’écriture. J’aime mettre mes textes « en voix ». Le concept des scènes ouvertes est fort intéressant en cela, car dehors, dans un lieu public, on déclare « la scène ouverte » et chacun peut déclamer soit son propre texte soit lire celui d’un autre. Ainsi, on sait tout de suite si nos mots ont de l’impact sur le public.
Avec la Compagnie Générale de L’Imaginaire, je participe à des animations collectives, des ateliers. Enfin, avec Les encombrantes (compagnie théâtrale) nous écrivons et jouons des textes féministes.
Ma rencontre avec Benoit Verhille (Editions La Contre Allée) s’est faite suite à des textes que j’avais écrits sur la ville. En effet, ce thème m’a toujours fascinée ; il a aimé et émis le souhait de les publier. C’est comme cela que notre aventure commune a commencé.

Dans « Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain », vous considérez l’écriture comme une forme d’Arthérapie. Est-ce vraiment un remède pour aller mieux ?

Je pense qu’il faut toujours être en contact avec sa capacité de création. C’est vrai que l’écriture est un acte solitaire en soi, mais écrire c’est aussi une façon d’aller vers les autres… Je considère que cet acte est aussi un acte de partage : on ne garde plus ses mots pour soi mais on les offre aussi aux autres. Dans ce sens, les Scènes Ouvertes ont été un espace d’expression très utile.
De plus, il ne faut pas attendre que la vie déraille ou que nous soyons submergés par les épreuves pour comprendre que l’écriture peut être un remède, un moyen d’évacuer. Je suis persuadée qu’elle doit plutôt être un compagnon au quotidien.

Quel est votre rapport à l’écriture ?

La société actuelle fait de la lenteur et de l’oisiveté des « actes contre nature ». Or, justement, écrire c’est aussi se permettre la lenteur. De ce fait, cette action devient un acte fort, à contre courant, au sein d’une société qui est celle du mérite et du consumérisme à outrance. Alors, j’écris non seulement parce que c’est un besoin, mais aussi parce que c’est aussi un acte militant.

Vous opposez l’écriture libératrice et celle, castratrice, de l’administration ; est-ce volontaire ?

C’est vrai que je consacre un chapitre aux tracas administratifs pour obtenir le statut d’artiste, et j’ai inséré aussi le courrier officiel de la cérémonie d’intégration des personnes ayant obtenu la nationalité française… J’ai voulu bien mettre en évidence que cette écriture « protocolaire » est l’antithèse de l’écriture créatrice, libre. Obtenir un statut est une obsession de notre société. On le fait vis-à-vis de la famille, et vis-à-vis de soi-même car, qu’on le veuille ou non, nous sommes conditionnés à cela.

Votre livre consacre une place importante à la famille ; pensez-vous que « la névrose familiale » est primordiale pour se façonner à l’âge adulte ?

Ecrire c’est une façon de se recentrer, de reprendre la main, bref d’avoir du pouvoir sur les choses. La relation familiale, et surtout celle avec nos parents, est quelque chose d’ambigu en soi. Chaque famille possède ses propres névroses. Enfant, on constate celles de nos parents sans trop les comprendre, et, une fois adulte, soit on les analyse, soit on tente de les oublier, soit on espère ne pas les reproduire sur nos propres enfants.

Sommes nous vraiment les brouillons de nos parents ?

Lorsque j’ai écrit « je suis une femme brouillon », c’est dans la perspective d’une véritable réflexion sur la question de la transmission. En effet, si je mets au monde une personne, quels outils lui transmettre ? Puis-je m’autoriser à choisir pour lui ce qui convient et ce qui ne convient pas ?

Faut-il vraiment ressentir le sentiment de déception vis-à-vis de nos parents pour pouvoir passer à l’âge adulte et les aimer tels qui sont ?

Cela fait partie du « jeu » : remettre les parents à leur place, savoir couper le cordon ombilical et enfin admettre ce qu’ils sont réellement. Ainsi, sans colère, il faut apprendre à « se débarrasser » de sa famille et cesser de leur faire prendre une place gigantesque dans notre vie. Ils sont là, c’est bien, mais maintenant « je suis là » aussi. C’est ce que j’ai voulu faire comprendre dans mon roman.

Les souvenirs de l’enfance prennent aussi une place prépondérante. L’école primaire semble avoir été un « canalisateur » de souvenirs alors que vous êtes restée pudique sur la période de l’adolescence ; pour quelles raisons ?

Je pense qu’il existe un vide immense entre l’enfance et l’adolescence que même les mots ne peuvent combler. Ainsi, n’y consacrer qu’un petit chapitre c’est rendre évident la brutalité de ce moment où la perte de repères et la recherche d’une place au sein de la société nous accaparent.

L’école primaire est-elle le lieu de tous les possibles ?

L’école primaire est un moment qui m’a beaucoup marquée. L’école s’avère être un véritable « petit laboratoire de société » dans lequel le paraître possède un pouvoir hallucinant. Je me souviens de certaines situations où le jugement d’autrui était plus grave que l’accident en soi, d’où mon exemple de la maîtresse qui explique qu’il est important de ne pas avoir de chaussettes trouées car, en cas d’accident et d’arrivée des pompiers pour nous secourir, quelle allure aurions-nous, et surtout que vont penser les pompiers ? (Rires)

Quel sens le lecteur doit donner aux articles, recettes et documents qui ponctuent la narration ?

Concernant l’article sur « l’obésité du chat » c’est pour mettre en évidence cette volonté ancrée en nous de tout vouloir contrôler et de trouver des réponses à nos détresses même lorsque ces dernières sont complètement artificielles. Sur la mise en page de la recette de cuisine, c’est une forme de réconciliation entre le père et la narratrice…
Ces pages doivent être considérées comme des moments de respiration dans un récit intimiste. Elles nous renvoient vers la société actuelle qui nous construit.

Votre prose est souvent ironique, pourquoi ?

C’est une façon comme une autre de gérer, de prendre de la distance. C’est par ailleurs une forme de liberté : il vaut mieux rire de ce qui nous pèse afin d’avoir la force de faire « le pas de côté » qui nous libérera.
Enfin, l’ironie n’est pas antithétique avec la création. Il y a urgence de prendre du recul et rire.

Pourquoi avez-vous fait le choix de chapitres courts, de phrases souvent en rupture de construction ?

Comme je voulais un récit intimiste, il me fallait une écriture ramassée et concentrée. Peu de mots suffisent pour exprimer une idée. Le fond de mon sujet appelait donc un récit bref, « dégraisser le texte donne de la force » ; ne pas trop en dire donne la possibilité au lecteur de s’approprier le texte.

Enfin, ma dernière question est purement personnelle, de quoi satisfaire ma curiosité ! Quel sens véritable faut-il donner à l’épisode de Fanette la folle au chapitre 6 ?

(Rires) Comme on est tous fous et tous bancals, autant désigner quelqu’un de véritablement fou. Au moins, ça nous rassure et nous persuade que nous faisons partie de la norme. Nous grandissons dans les injonctions et les critères de référence. Le personnage de Fanette est la maman d’un camarade d’école de la narratrice… Et lui, avec une mère pareille, quels ont été ses critères, quelle est sa représentation de la norme maintenant qu’il est adulte ? Pourtant, ce petit garçon, en classe, ne dépareillait pas des autres…

(voir l'article sur Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain)


La muraille de lave, Arnaldur Indridason

Ed. Points Seuil, mai 2013, 401 pages, 7.9 euros

Noir et grandiose


En Islande, la muraille de lave, la Svörtuloft, est un site naturel impressionnant, incarnation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus sauvage:
" Les sauveteurs avaient expliqué aux trois citadins que Svörtuloft était le surnom que les marins avaient donné à ces falaises au pied desquelles un grand nombre de bateaux avaient sombré. La dernière vision de ceux qui se trouvaient à leur bord était cette muraille noire. Entaillés de profondes crevasses, les bords dangereusement découpés du plateau de lave s'effondraient constamment sous les assauts de l'océan. "
Or, c'est aussi le surnom donné au bâtiment de la Banque centrale d'Islande, muraille noire infranchissable dans lequel des banquiers, cèdent au goût de la spéculation facile et hasardeuse.
Sigurdur Oli remplace son collègue Ernenldur parti se mettre au vert quelques semaines. A la demande d'un ami proche, il enquête sur une certaine Lina, battue à mort, qui, depuis quelques temps faisait du chantage sur des photos échangistes compromettantes. En remontant la liste des témoins susceptibles d'avoir connue cette femme, Sigurdur Oli va rentrer de plein pied dans le monde glauque de la finance facile où tout s'obtient à crédit (même les intérêts), où on y perd facilement son âme et la vie en échange d'un gros paquet d'argent. En effet, l'Islande est devenu un eldorado nouveau pour les investisseurs, si bien que les riches et ceux qui veulent le devenir, anticipent sur de futurs marchés...On sent la mécanique de la crise financière de 2008 qui va un jour ou l'autre s'écrouler comme un château de cartes et emportait avec elles un bon nombre d'hommes et de femmes emportés par la cupidité.
Enfin, parallèlement, notre héros tente de comprendre le secret d'un homme étrange, démoli par un passé enfantin douloureux et indicible.
Au delà de ces trois intrigues qui vont se rejoindre avec brio, l'attention du lecteur se focalise sur la personnalité de Segurdur Oli. Peut-on vraiment parler de héros en ce qui le concerne? Peu liant avec les autres, subjugué par le capitalisme en marche dans son pays, volontairement violent avec les petites frappes, prenant même plaisir à les humilier, il n'arrive pas à communiquer normalement avec ses parents, son ex-compagne, ses collègues. Pourtant, alors qu'on devrait le détester, l'auteur réussit le tour de force d'en faire un personnage fascinant et complexe au lieu d'un être détestable.
La Muraille de Lave décrit une intrigue aussi froide que le climat de l'Islande, aussi sauvage et dénuée de chaleur que Ses paysages, et explique, sans pathos, ce à quoi peut mener la folie capitaliste des hommes.
Un très très bon roman policier.

Le temps, le temps, Martin Suter

Ed. Bourgois,traduit de l’allemand par Olivier Mannoni mai 2013, 317 pages, 18 €

« Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va ».
Léo Ferré

Peter Taler a perdu l’amour de sa vie, Laura, un jour de mai, assassinée en bas de chez elle. Depuis, il est incapable de revenir aux choses quotidiennes. Certes, il a repris son travail de comptable, mais une fois chez lui, il passe son temps à la fenêtre, ou bien il tente de reconstituer à l’identique les moments de la journée où sa vie a basculé. Dans son appartement, le temps s’est arrêté.
A force d’observer l’extérieur, il se rend compte de subtiles modifications du paysage. Se disant que « quelque chose n’était pas pareil, mais il ne savait pas quoi », il concentre son attention sur le voisin d’en face, un certain Knupp, veuf lui aussi. Très vite, il comprend que ce dernier, connu pour être lunatique et un rien dérangé, prend des photos du quartier. Si le voisin est un photographe amateur, il a peut-être pris des photos intéressantes le jour du meurtre de Laura ! Peter décide donc de le rencontrer.
Knupp est un bien étrange personnage. A 82 ans, il est botoxé, a les cheveux teints, et avoue qu’il a subi un lifting. Dès lors, il expose à son voisin sa théorie sur le temps :

« – Vous comprenez le temps ?
– Le temps ?
– Vous le comprenez ?
– Il passe. Je n’en sais pas plus.
– Première erreur. Il ne passe pas.
(…)
– Le temps ne passe pas, mais tout le reste passe. La nature. La matière. L’Humanité. Mais pas le temps. Le temps n’existe pas ».

Ainsi Knupp s’efforce de reconstituer à l’identique le jour funeste à l’origine de la perte de son épouse Martha. Désarçonné, Peter se dit que finalement ce concept lui ramènera peut-être Laura, sans trop y croire vraiment. En effet, être un abolitionniste du temps suppose l’acceptation de la théorie de la modification :
« Il n’existe qu’un seul indice du fait que le temps passe : la modification. Le temps est comme une maladie. On ne le reconnaît qu’à ses symptômes. Quand ils sont partis, la maladie n’est plus là non plus ».
A partir de photos d’époque, entrés tous deux dans une logique d’atemporalité, Knupp et Peter vont tenter de ramener leurs épouses à la vie en remontant le temps…
Martin Suter propose un roman policier original essentiellement basé sur une théorie farfelue faisant du temps une conception humaine pour expliquer le passé, le présent, le futur. Utilisant beaucoup la photographie, le récit tient la route et emmène le lecteur vers une issue pour le moins à la hauteur de l’ensemble de l’intrigue.
Peter a besoin des photos de Knupp pour trouver le meurtrier de Laura, et Knupp a besoin de Peter pour transformer la rue à l’identique d’avant la mort de Martha. Avec cet échange de bons procédés, les deux protagonistes utilisent la vengeance et le déni pour aboutir à leurs fins. Le temps érode tout, à eux de le restaurer pour changer le cours de leurs histoires personnelles.
Faire du temps la trame d’un roman policier est pour le moins un pari risqué. Et pourtant, Martin Suter a su détourner les obstacles philosophiques et mathématiques pour proposer au lecteur un roman agréable à lire, à la portée de tous, où la complexité psychologique des personnages rivalise avec une intrigue au suspens bien entretenu.
« Le temps adoucit tout » peut-on lire dans L’Ingénu de Voltaire. Oui, mais s’il n’existait pas ?

Une planète dans la tête, Sally Gardner

Ed. Gallimard Jeunesse, traduit de l'anglais (GB) par Catherine Gibert, 256 pages, septembre 2013

Petite merveille de fond et de forme

 

En cent courts chapitres, Sally Gardner a fait le tour de force d'offrir un roman sur le totalitarisme sans sombrer dans les poncifs du genre.
Certes, le lecteur instruit fera des rapprochements avec la Shoah et le III ème Reich, mais le lieu de l'action se situe dans un pays du Nord non cité appelé Patrie, présidée par une femme, isolationniste et totalitaire, dont l'objectif est de faire croire à son peuple qu'elle enverra des astronautes sur la Lune. En effet, nous sommes en 1956, et l'alunissage serait une preuve de puissance et de grandeur pour la nation qui accomplirait l'exploit.
"Nous la race de la pureté, nous allons faire la démonstration de notre suprématie technique sur les pays corrompus dont la seule ambition est de détruire la grande Patrie."
Or, cette Patrie forte en apparence maintient ses citoyens dans la terreur, instaurant même des ghettos, comme la zone 7, pour ceux considérés comme "impurs". C'est là que vit le narrateur de ce récit, Standish Treadwell, avec son grand père. Un jour, ses parents ont disparu; depuis, en les attendant vainement, il va à l'école (tant que c'est encore possible pour lui) et collectionne les mots:
"je collectionne les mots - des bonbons dans la bouche du son."
Standish n'est pas naïf, il comprend ce qui se passe autour de lui, il sait qu'il n'est pas libre de ses pensées et de ses gestes, mais lorsque Hector et sa famille arrivent en zone 7, il redevient un enfant. Avec Hector, il construit une maquette de fusée en carton, et prévoit de partir pour Juniper, la planète de la liberté où "les mouche à merde" n'ont pas d'existence légale, où la corruption n'est pas de mise, bref, un monde où la solidarité est le maître mot.
Sauf que la famille d'Hector doit fuir à son tour, car le petit garçon a découvert un secret patriotique bien gardé de l'autre côté du souterrain menant à la zone; un secret si terrible que ceux qui le découvrent ou participent à sa réalisation devront prendre ensuite "une gentille douche au gaz".
Standish refuse la disparition de son ami. Cela lui laisse un "trou dans sa vie", un "trou dans son coeur", comme pour ses parents jadis. Hector "est l'instant., cet instant. Il est le seul instant." Sans lui, plus de demain dans ce monde de fous. N'écoutant alors que son courage, Standish traverse le souterrain interdit dans l'espoir de le retrouver...
L'auteure nous propose un roman fort sur une amitié indéfectible au delà de la folie d'un monde. Les rêves des enfants continuent de grouiller malgré les tentatives réitérées de mettre au pas la jeune génération. La délation est encouragée, tant pis, Standish préfère écouter son cœur plutôt que suivre la masse!
Le choix des chapitres court augmente la puissance du récit et le suspens. Certains passages sont éprouvants mais salutaires pour la suite de l'histoire. Les personnages, par leurs choix, prennent de l'épaisseur car ils s'opposent à une machine politique destructrice.
Une planète dans la tête prouve qu'on ne peut jamais briser "le parc de l'imagination" de l'être humain face au totalitarisme. C'est un système de survie à part entière, verrouillé, une force de l'esprit, une richesse pour celui qui ose encore en avoir dans une Patrie où penser seul est interdit.
Roman ambitieux certes, mais roman simple dans l'écriture des événements, et fort dans les émotions à partager.
A partir de 12 ans.

Une histoire de peau, Jeanne Benameur

 Ed. Thierry Magnier, avril 2012, 128 pages, 10 euros


Dans ce court recueil, l’auteur nous propose trois nouvelles en apparence sans aucun lien, mais qui, au final, présentent une vision futuriste complète de la société : aseptisée et de moins en moins tournée vers l’humain.
Le travail est devenu, au delà d’une institution, une religion. Peu importe la famille et le couple, c’est désormais l’Entreprise qui régit la vie privée de ses employés ! Quant à ceux qui se rebellent en exprimant un désaccord avec la culture du système en place, ils sont parqués sur les quais de l’ancien métro et sont drogués à l’« air nourrissant ».
Que se passe-t-il lorsque l’individu ne travaille pas ? Il rêve pardi ! En effet, seul le rêve est « la seule véritable activité reconnue » et encouragée. Il faut rêver encore et encore pour obtenir l’« harmonie générale » préconisée par les bien-pensants, et espérer renouer avec ses souvenirs de plus en plus lointains. Ainsi, chacun devient le Benjamin Button de sa propre vie…
Pour compléter travail et rêve, il y a la jeunesse éternelle, dernière pierre angulaire de la nouvelle pyramide de la société idéale et pure ! Pour remédier au vieillissement des cellules et éviter de cheminer vers la vieillesse et la mort, la crème Juventus permet de « traverser les années sans angoisse », et de fixer son corps à un âge préalablement choisi. Dans ce monde où le Botox est le Moyen-Age du rajeunissement, un couple fait le pacte de ne pas se « fixer » et de vieillir normalement ensemble. Mais résistera-t-il aux pressions de leurs congénères peu enclins à une telle aventure ?
Jeanne Benameur ne propose pas une vision franchement optimiste de notre future société. On en viendrait même à préférer la nôtre même en cette période de crise ! Le lecteur se rend compte que toutes les dérives actuelles pourraient devenir des critères de base aux fondements d’une société où paraître et consommation seraient les fers de lance, et l’être humain le nouvel esclave moderne au service de ces nouvelles valeurs.
De plus, le choix de la nouvelle n’est pas anodin, car il permet de fournir à chaque histoire un épilogue percutant comme le préconisent les règles du genre, mais surtout, il favorise la mise en place d’un panel de personnages représentatifs de ce nouveau monde : H, l’employé modèle, réduit à une simple initiale, ouvrier besogneux au service de l’Entreprise qui engloutit son existence, Hélène, veuve, à la recherche d’un havre de paix où dormir et rêver tranquillement pour rejoindre son mari défunt, enfin, le couple, en proie au doute porté par le privilège de la jeunesse éternelle.
A travers ces trois récits, apparaissent en filigrane les mots des philosophes oubliés de tous : « il suffit qu’un homme soit libre pour que tous le soient ». Simplement, et c’est finalement la question que pose le recueil, qui aurait le courage d’emmener ses semblables vers une liberté future retrouvée, tout en apprenant à conserver son esprit en éveil ?

Ici, ça va, Thomas Vinau

Ed. Alma, août 2012, 135 pages, 14 €


« Ici ça va » se dit le narrateur. Il a fui, avec son épouse Ema, la ville dans laquelle il étouffait et « mourait » à petit feu, pour s’installer dans la demeure familiale, bien décidé à la retaper :
« Il y a de quoi faire. C’est un joyeux chantier. Un peu comme une vie en kit dont les milliers d’éléments seraient éparpillés sur le sol et qu’il faudrait prendre le temps de remonter ».
Cette maison symbolise sa vie « d’avant ». C’est celle des souvenirs d’enfance joyeux où le père était encore vivant ; c’est celle aussi qu’on a quittée « après ». Justement, le jeune homme (on ne saura jamais son nom) veut retrouver les souvenirs perdus à cause des angoisses engendrées dans son ancienne vie citadine. Ema l’accompagne, patiente, vers cette renaissance. Ainsi, le sentier des souvenirs doit devenir un chemin bien balisé : « J’ai dégagé un chemin au cœur des ronces. Un petit sentier qui mène jusqu’aux berges de la rivière ».
Il s’approprie jour après jour la demeure, le paysage : « il faut construire. Il faut planter. Il faut réparer. Je veux bien le croire. J’en ai besoin ». Assez contemplatif, il prend le temps de tout ordonner dans sa tête, et tente de se souvenir afin de construire un pont entre son enfance et l’âge adulte. Les ronces et les mauvaises herbes doivent laisser la place aux fleurs épanouies : « Mon esprit est un jardin désordonné. Une friche remplie de coton, de glace, de ronces et de fraises sauvages ».
Dès lors, il ne faut plus avoir peur de se souvenir de nos drames personnels : « J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes drames. J’apprends à rire plus fort. J’apprends à recommencer ».
Le retour à la nature et à l’essentiel est vécu comme une forme de thérapie. Le vertige, la peur du lendemain, s’estompent au profit d’une foi en l’immuable beauté de ce qui nous entoure :
« On arpente sa vie. On choisit un chemin. On s’y habitue. On tente de retenir la route. L’itinéraire (…). Mais on ne connaît rien. Les vrais ignorants ignorent leur ignorance (…). Et puis un jour on se rend compte que le monde est plus grand que nos yeux. Et on reste là, perdus. Au bord du vertige ».
On est happé par la précision des mots choisis par l’auteur. Peu de mots de liaison, pas de fioritures, le style se veut réduit à l’essentiel, à la source de la compréhension.
Les chapitres sont courts, peu dialogués, une réplique ici ou là, en adéquation avec le choix de vie du couple. Cette renaissance implique une acceptation du passé dans la vie présente, ce qui faisait défaut autrefois, en ville. L’apprentissage de la vie à la campagne change les perspectives, efface le clivage entre l’avant et l’après.
Ici ça va est le roman de la lenteur, « du prendre son temps » après que la vie a nui… Ema, l’épouse, est la gardienne de ce nouvel équilibre retrouvé, la maison, le symbole de la reconstruction, et le paysage, l’illustration d’un autre possible.


Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Thomas Vinau

Ed. 10/18, août 2012, 91 pages, 6.1 euros

Se réconcilier avec le monde

 

Ce petit livre d'à peine cent pages se décline en deux moments: dans le premier, Walther parcourt l'Europe en nomade, sans objectif bien précis, depuis que sa compagne Sally lui a annoncé sa grossesse. Dans le second, Walther est rentré chez eux, dans ce "chaos velouté" où il apprend à être père.
Pas d'intrigue à proprement parler, mais de petits paragraphes où le narrateur découvre le monde et son propre moi. De découverte en découverte, du nord de l'Europe au détroit de Gibraltar où il veut libérer Pec son Merle noir d'Ostende, qu'il a sauvé un jour des griffes d'un chat, Walther cherche un endroit "où se sentir chez lui". Il est l'incarnation de l'homme en transit, ayant l'impression tenace d'"être de la cendre", mais qui se remplit de toutes les choses qu'ils voient et qui fatiguent sa vue.
"L'Europe est un immense filet glacé et moi je suis un de ces poissons trop maigres qui passent à travers les mailles."
Finalement de retour chez lui, persuadé parfois d'être une imposture comme "ce chat peureux qui se fait passer pour un lion", Walther devient père un peu plus chaque jour et se rend compte que "la grande chose est minuscule, elle tient toute entière dans nos bras. Elle tient toute entière dans nos cœurs." Or, Sally, "sourde aux vacarmes de ses défaites" lui apprend à apprécier le cocon familial rempli de ces "heures sans fond" lorsque l'être aimé s'absente pour travailler.
"Tous les matins qui m'éloignent de toi sont des nuits", pense Walther...
"Ici ça va", "la vie marche devant. Elle ne cesse de grandir."
Le temps passe, les saisons se succèdent et influencent les réflexions du narrateur. L'errance géographique puis la succession des saisons ponctuent la narration. L'espace et le temps, choses immuables de l'existence sont les boussoles d'un Walther qui se cherche puis enfin se trouve.
On est frappé par cette écriture poétique qui parfois se contente de phrases nominales. On est frappé par l'auteur qui use sans abuser de l'art de l'oxymore et de l'ellipse pour expliquer son monde.
Thomas Vinau conclut son livre par une réflexion sur le livre et l'écriture, véritables solutions:
"L'écriture est pour moi un moyen d'être compatible avec l'existence. De me concilier avec le monde. De me réconcilier. Un moyen d'avoir une prise sur lui."
Un petit bijou littéraire à s'offrir.

Profanes, Jeanne Benameur

Ed. Actes sud, janvier 2013, 240 pages, 20 euros

 "Sauver du vivant"

"La souffrance est une terre silencieuse
On y marche pieds nus."

Victor Lassale ne compte plus les années de tristesse et de chagrin. A défaut de les apprivoiser, il a appris à vivre avec. En tant que chirurgien à la retraite, il sait pertinemment qu'à quatre vingt dix ans ses jours sont comptés, même si son intellect reste intact.
La solitude, il connaît, depuis que son épouse Anna a rejoint sa lointaine terre canadienne avec leur fille. Lui qui lit tous les soirs l'Ecclésiaste n'a jamais trouvé du repos dans la religion. Au contraire il exècre cet opium des peuples dans lequel s'était réfugiée sa femme. Il reste convaincu que seul l'humain peut sauver l'humain. C'est pourquoi, pour ses vieux jours, il décide de s'entourer de quatre personnes issues d'horizons différents, engagés pour lui tenir compagnie et ajouter de la vie dans son immense demeure. Tous possèdent un seul point commun, une relative distance avec la religion:
"Chez chacun des quatre il a flairé le terreau d'une histoire. Quelque chose qui pourrait l'éclairer. Chez chacun d'eux, la lutte, solitaire, pour la vie. Et aucune religion à laquelle se raccrocher (...) Aucun des quatre n'avait la foi domptée par la religion. Les quatre doutaient. Mais ils luttaient, il le savait."
Dès lors, s'organise un ballet immuable autour d'Octave. Marc, Béatrice, Hélène et Yolande entourent chacun leur tour le vieil homme de leur attention, et parfois de leur simple présence. Petit à petit, des liens se nouent et le propriétaire des lieux se sent prêt à affronter son douloureux passé...
Partant du principe que son étrange démarche va "sauver du vivant", et que leurs quatre souffles deviendra le souffle de sa propre vie, on assiste à une démonstration de force de l'humanisme sur le reste.
L'écriture est soignée, souvent redondante, comme si l'auteur n'insistait jamais assez sur les croyances et les rejets de chacun. Chacun des personnages incarne le profane qui erre sur une "route blanche"à la recherche d'un équilibre de vie. La grande maison d'Octave devient un ailleurs possible, un refuge.
Au détour d'un paragraphe, le narrateur change souvent. Le vieil homme intervient. Il est à la fois spectateur et acteur de ce qui se passe. Cet enchevêtrement narratif tisse les liens étroits entre ces cinq adultes pour ne plus, à la fin, qu'être une seule voix.
Octave dit:
"Le chagrin a été ma seule boussole si longtemps. Maintenant ils sont là, tous les quatre. C'est la seule carte du monde à laquelle je puisse me fier. Une carte, mouvante, vivante."
La vie est un temple et la croyance en son prochain une richesse.

Le cas Eduard Einstein, Laurent Seksik

Ed. Flammarion, août 2013, 304 pages, 19 euros

"Mon père n'a pas de vérité"

 

On ne peut pas être doué en tout. Chez Einstein, l'amour paternel existe mais il est incapable de le restituer en gestes, en attention, en paroles réconfortantes. Alors, quand son fils Eduard, celui aux "grands yeux clairs toujours perdus dans le vide", doit être enfermé en hôpital psychiatrique, il laisse le soin à sa première épouse Mileva de gérer "le ressort cassé":
"Il affrontera seul la catastrophe. Ce drame est une affaire personnelle, quelque chose qui concerne le ressort. Le ressort est cassé."
Et puis le contexte historique et politique ne joue pas en la faveur du génie des mathématiques:
"Il était l'objet des plus violentes controverses. Il était encensé, adulé, haï."
Alors, lorsque s'ouvre la possibilté de fuir le vieux continent pour l'Amérique, sa responsabilité de père envers un fils malade ne fait pas pencher la balance. Exprimer ses sentiments est trop difficile pour Albert. Certes, lorsqu'il écrit à son vieil ami Michele Besso, "le point fixe de son existence", il s'épanche un peu, mais rien ne le fera revenir. D'ailleurs, la faiblesse d'esprit ne vient-elle pas des Maric, la famille maternelle? "Esprits dérangés", "vies dévastées", "âmes oubliées", peut-être, mais fous certainement pas!
Alors Mileva, divorcée et seule, rythme sa vie en fonction des entrées et sorties de son fils à l'hôpital, en fonction de ses crises délirantes où il entend hurler les loups, se sent pourrir de l'intérieur, ou croit qu'une femme s'est emparée de l'intérieur de son corps.
Eduard s'exprime, on peut même dire qu'il est atteint de logorrhée mais ses propos sont vite confus et incohérents. Toujours est-il qu'il voue une haine sans nom à son père depuis qu'il a osé abandonné sa mère, son frère et lui:
"Hors mon père, je n'ai pas d'existence légale (...) Il n'y pas de place dans ce monde pour un autre Einstein."
Einstein est sûrement un mauvais père à cause de ses absences mais ne serait-il pas plutôt un père apeuré qui ne comprend pas la maladie psychique de son fils?


Laurent Seskik, déjà biographe d'Einstein, décortique l'histoire familiale intime de cette famille écartelée, perdue, en vie aux moments sombres de l'Histoire. Il ne juge pas, il expose les faits. La fiction lui permet même de donner la parole à l'enfant malade, qui se morfond dans sa folie et son internement.
Personne ne peut appréhender la folie véritablement. La schizophrénie endeuille les familles de celui qui en est atteint avant même qu'il ne meurt. Car, quand on perd la raison, que reste-t-il de l'enfant, de l'adulte qu'on a été ou qu'on aurait voulu devenir?

NEWSLETTER (6)

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

 Cette semaine, on parle encore et toujours de la trilogie Fifty Shades, et encore une fois non pas pour ses qualités littéraires (car, sinon il y aurait page blanche) mais pour la quantité de microbes que les exemplaires de bibliothèque transportent! Au programme, des traces d'Herpès!!!
C'est le pourquoi docteur? du Nouvel Observateur qui en parle ci-dessous:
 http://pourquoi-docteur.nouvelobs.com/De-l-herpes-sur-50-nuances-de-Grey--4348.html

Attention enquête sérieuse, et non histoire belge, histoire d'augmenter le nombre de mes visites...

Le site Myboox nous a livré deux infos pour le moins insolites, mais qui démontrent une nouvelle fois que les maisons d'édition sont capables de publier n'importe quoi pour vendre!
Mon premier est un best of des perles des sites de rencontre (on s'en fout) et le second et un conseil de lecture visant à traumatiser votre enfant (si ce n'est pas déjà fait) Bizarre non?

http://www.myboox.fr/actualite/sites-de-rencontre-un-livre-rassemble-les-perles-des-contributeurs--28045.html

http://www.myboox.fr/actualite/comment-traumatiser-votre-enfant-le-petit-guide-indispensable-du-parent-indigne-c-28041.ht


Plus sérieusement, comme c'est bientôt le Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil (du 27/11 au 02/12), les professionnels ont attribué leurs Pépites pour l'année 2013! C'est par ici:
http://www.salon-livre-presse-jeunesse.net/laureats-des-pepites-du-salon-2013/
et mention spéciale pour un album chroniqué sur ce blog dans RUE DES ALBUMS:




"Présidé par Alexandre Jardin et fédérant l’ensemble des libraires jeunesse du réseau des 215 Espaces Culturels E.Leclerc, le jury du premier Prix Landerneau Album Jeunesse a distingué Julien Béziat pour son album Le mange-doudous, publié le 10 octobre 2013 dans la collection Pastel de l’école des loisirs."








Amateurs de BD, le tome 22 de XIII est enfin en librairie! 
Intitulé Retour à Greenfalls, le synopsys ressemble à s'y méprendre à un épisode des Feux de l'Amour
L'esprit initial de l'intrigue n'est-il pas dénaturé?
"dans cette petite ville où Jonathan Mac Lane a été assassiné. XIII est tombé aux mains de la fondation Mayflower et,sous hypnose, se retrouve pressé de questions : il serait le dernier descendant de la branche des Aventuriers
du Mayflower et connaîtrait l'emplacement de certains documents qui rendraient leurs droits aux Puritains ! Betty, elle, traverse les États-Unis pour découvrir les secrets du père adoptif de Jason. Sa quête la mènera, elle aussi, à Greenfalls..."



 


 Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé: 
- De là on voit la mer de Philippe Besson (Julliard)
- Marilyn Monroe, La Cicatrice de Claude Delay (Fayard)
Par contre j'ai beaucoup de mal à continuer la lecture de Un café maison de Keigo Higashino (Actes Sud noir) car il ne s'y passe pas grand chose.


 


Pour conclure, j'ai assisté à une rencontre littéraire de très grande qualité avec Camille Laurens, Prix Fémina 2000 pour Dans ces bras là, et qui a publiée en 2013, un essai très intéressant sur la répétition, intitulé Encore et Jamais (Gallimard)
Saviez vous qu'elle a écrit une chanson d'Indochine dans l'album Paradise?


 


Enfin, sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- Docteur Sleep de Stephen King in REGARDS CROISES avec Christine Bini
- Faber, le destructeur de Tristan Garcia

Bon week end livresque, ou si vous sortez, couvrez-vous bien, l'hiver vient!

RUE DES ALBUMS (17) L'argent, Marie Desplechin et Emmanuelle Houdart


Ed. Thierry Magnier, octobre 2013,53 pages, 21.9 euros
 

Il s'agit bien là d'un album exigeant et ambitieux. Comment présenter l'argent, ce fameux argent qui fait tourner le monde et les têtes?
 C'est à partir des illustrations d'Emmanuelle Houdart que Marie Desplechin a pensé son texte. Elle a donc décidé de parler de l'argent et ses influences au sein d'une même famille. Pourquoi la famille? Parce que c'est le premier lieu du commerce et des échanges.
Dans cette famille, il y a  de tout: des très très riches, des Robins des Bois modernes, des pauvres par choix, des travailleurs pauvres, des malhonnêtes… Tous vont se rencontrer à l'occasion du mariage de Virginie et Ernesto (seul portrait présenté en duo d'ailleurs), qui pour le coup, est un vrai mariage d'amour, puisqu'Ernesto cache à sa bien aimée les richesses de sa famille. L'union, pour eux, est évidente, puisque, disent-ils, "nous pensons pareil, nous aimons pareil, nous espérons pareil."
La perspective de cette fête délie les langues; chacun y va de son monologue, de son propre rapport à l'argent, et parfois même de son rapport au lien amoureux. Dès lors, Marie Desplechin propose douze portraits, tous liés et différents à la fois, et commence par le pire, l'oncle Edward, un homme si riche qu'il se prend à la fois pour un des maîtres du monde, et pour un bienfaiteur de l'Humanité. Son cynisme n'a d'égal que sa solitude, car à force de se méfier de tous, il reste un homme sans amitié et sans amour, car "celui qu'[il veut], [il] l'achète."
Crânement opposée à lui, sa sœur Bonnie, "vigie de l'argent", "la pieuvre", "bête répugnante et dangereuse qui glisse partout ses tentacules immondes". En tant qu'hacker, elle tente de répartir les richesses: "L'argent est comme l'eau, il est fait pour aller d'un village à l'autre. S'il cesse de couler, il stagne, il se met à sentir mauvais, et après on attrape le choléra."
Seulement, le simple fait de posséder plus que la moyenne peut provoquer  des  comportements excessifs, tel celui de l'oncle Franz, préférant l'indigence et la misère plutôt que le luxe et le profit:
"Mais cette vie, je l'ai décidée. Je la partage avec ceux que les hommes ont abandonnés. Je me suis mis dans les mains de la Providence."
Et autour de cette fratrie, se greffent d'autres portraits ayant tous un lien différent avec la notion de richesse et de pauvreté. Chaque personnage est nuancé; sa perception de la vie, souvent bâtie par l'expérience passée, est mis en dimension par les illustrations d'Emmanuelle Houdart. Un simple coup d'œil suffit pour comprendre celui qui monologue. En effet, l'illustratrice a le goût des détails, des attributs symboliques qui apportent une identité à la personne. Ainsi, Camil, le père de la mariée, travailleur pauvre est dessiné avec des pattes d'animaux; Frantz se voit attribuer un pigeon, Arturo, le père du marié, un aigle…
Pourtant, les visages, de profil en général, restent assez durs, presque sans émotion. Ils sont au-delà. Ce qu'ils sont ne passent pas par les traits, ni le regard, mais par leur accoutrement. L'oncle Edward apparaît comme un vampire prêt à dévorer un bébé dans une boîte…
L'argent est un album extrêmement  travaillé sur le fond et la forme. Sa grande taille lui permet de donner de l'ampleur non seulement aux textes, mais aussi aux dessins. Finalement, il s'agit d'une rhétorique sur un sujet précis et universel qui peut tout fausser, même les relations humaines. Il donne la parole aux puissants, aux miséreux, aux dégoutés, aux profiteurs, aux vengeurs, et permet ainsi au lecteur d'avoir un point de vue d'ensemble sur le thème.
Seul bémol, pour bien comprendre ce livre, le jeune lecteur aura au moins douze ans.