Millefeuille, Leslie Kaplan

 Ed. P.O.L, août 2012, 256 pages, 16 euros

Prix Wepler, Fondation la Poste


Jean-Pierre Millefeuille est veuf, père d’un homme qu’il ne comprend pas (ou ne désire pas comprendre), agrégé de littérature à la retraite, et qui, pour passer le temps, s’est lancé dans une étude des rois dans le théâtre Shakespearien.
Millefeuille est aussi un homme pétri de contradictions : il recherche la compagnie des plus jeunes alors qu’il a de plus en plus de mal à supporter leurs mentalités, il aime être entouré alors qu’il recherche autant la solitude… En fait, il ne se suffit qu’à lui-même, entretenant constamment un dialogue avec son moi, sûr d’être au-dessus de la mêlée. Or, un matin, en se levant, il se rend compte qu’il est mortel !
« Il pensait à la mort parce que c’était logique d’y penser, mais on ne pouvait pas, lui en tout cas ne pouvait pas, se représenter un monde où il ne serait pas ».
Egocentrisme de celui qui ne conçoit pas de ne plus faire partie du grand jeu de la vie ? En fait, c’est plus complexe que cela : Millefeuille, au fil du temps, se sent de plus en plus « vacant, vide et désolé ».
« Quelle horreur, finir. Quelle horreur ne pas finir. Finir, finir, finir. C’est impossible de finir. C’est les fous qui ne finissent pas. Je suis épuisé, dit Millefeuille. Repos ».
Il avance sciemment des promesses qu’il ne tiendra pas, il croise un ancien collègue qu’il croit devenu fou, il est persuadé que le SDF qui erre dans sa rue détient la vérité universelle… Tous ces petits événements de retraité lui projettent en fait son futur déclin. Mais Millefeuille est persuadé qu’il est « hors norme », qu’il ne peut pas vieillir autant que ses semblables.
L’auteur a su rendre la banalité du quotidien d’une vie qui s’achève et en faire une pépite. C’est le livre sur le « rien que très banal », avec des scènes drôles souvent involontaires qui flirtent avec le tragique. Car l’attitude de Millefeuille est souvent tragique, autant que l’est celle de ceux à qui il consacre son étude.
« L’adversaire avec lequel il se débattait n’était autre que lui-même, bien entendu, mais en un sens il fallait s’en méfier d’autant plus ».
Le véritable ennemi, ce n’est pas la vieillesse, mais lui-même !
« Je suis seul, se dit Millefeuille. Personne ne me comprend ».
« Les œuvres consolent, elles ne sauvent pas, elles sauvent de l’oubli, mais elles sauvent qui de l’oubli ? »
Leslie Kaplan a écrit un livre juste sur l’histoire d’un homme qui est dans l’impossibilité de concevoir un monde où il ne serait pas. L’inconstance de son caractère liée à sa vieillesse le fait parfois « tourner bourrique » et l’angoisse. Enfin, l’idée omniprésente de la mort lui donne des envies de tuer, et fait remonter en lui « toutes les contradictions » de sa vie.
Millefeuille a peur d’être oublié et il ne le supporte pas. Il craint la solitude et la recherche à la fois. La foule l’insupporte et le silence l’inquiète.
Chaque chapitre raconte une journée de ce retraité en quête de réponses. Finalement, c’est son ami Joseph, qu’il croit sénile, qui s’approche peut-être le plus de la définition de la vieillesse : « je ne suis pas fou, je suis un résistant ».
Leslie Kaplan offre un très beau roman, sublimant avec intelligence la banalité du quotidien, en mettant en scène un homme en conflit permanent entre la routine et les événements minuscules, et le fait que lui veut rester le plus vivant possible.

Ce qu'on peut lire dans l'air, Dinaw Mengestu

 Ed. Albin Michel, août 2011, 300 pages, 22.3 euros

Jonas, le narrateur, est en pleine crise existentielle : son mariage avec Angela est un échec, et, depuis le décès de son père immigré éthiopien, le questionnement sur ses racines refait surface. « Ayant grandi dans l’ombre de l’accent suraigu et de la grammaire bancale de [ses] parents », il considère son diplôme de littérature anglaise et son statut de professeur comme un succès personnel et la preuve que la réussite est accessible à tous. Or, depuis quelque temps, il se sent étranger dans son propre pays. A force de lui demander quelles sont ses origines, ses élèves ont forgé en lui la conviction que, bien qu’il soit né sur le sol américain, il ne l’est pas totalement. 
Marié uniquement pour « camoufler les faiblesses mises à nu dans leur relation », Jonas se voit reprocher par son épouse son mutisme et sa neutralité à toute épreuve. En effet, depuis tout petit, Jonas a appris à se faire oublier ; il s’est forgé une carapace face aux disputes incessantes de ses parents Yossef et Mariam, qui, séparés pendant trois ans, n’ont pas réussi à reconstruire une vie de couple digne de ce nom :
 « les disputes naissaient de leur propre force, naturelle, autonome et n’obéissaient qu’à leurs propres règles, à leurs propres normes ». 
Alors, pour avancer, en guise « d’autothérapie », Jonas décide de raconter le périple familial, sauf qu’il l’étaye de détails précis mais faux, et surtout il force le trait de chaque personnage afin de donner une dimension tragique à l’ensemble.

Ce choix est surtout un choix salvateur : « seule la fiction me permettait de m’évader assez longtemps de moi-même pour me sentir pleinement à l’aise ».
Il utilise ainsi « les fantasmes éculés » de l’américain moyen concernant l’immigration et l’Afrique, pour offrir à son auditoire subjugué (ses élèves) un récit profond où son père, modeste fermier éthiopien qui rêvait d’Occident, devint un immigré « bien sous tous rapports » au lieu du père brutal et indifférent qu’il a connu. De cette invention, Jonas trouve peu à peu l’apaisement…

Au delà de la couleur de peau, la question de l’identité et des racines persiste, devenant parfois si obsédante qu’elle occulte le quotidien et plonge celui qui se la pose dans des affres de souffrances professionnelles et affectives. Mengestu offre un roman intelligent, contemporain, avec un point de vue unique, tout cela servi par une prose à la fois « lisible » et étrangement profonde sur la difficulté de communiquer et d’accepter son identité.

Lame de fond, Linda Lê

Ed. Christian Bourgois, août 2012, 296 pages, 17 euros

Van est mort, renversé par une voiture conduite par son épouse. Pourtant, l’acte ne fut pas prémédité. Il n’est pas non plus le fruit de la colère, de la haine ou de la vengeance. C’est simplement la conséquence d’une rencontre X à un moment T.
Lou et Van étaient mariés depuis vingt ans. Elle, la fille de bonne famille reniée par une mère raciste depuis qu’elle a osé se marier avec un asiatique, lui, le correcteur de manuscrits auprès des éditeurs, véritable « ayatollah du purisme » en début de carrière, mais de plus en plus laxiste… De ses origines, il n’en parlait jamais, mais se plaisait à dire qu’il ne se sentait « ni vietnamien, ni français, mais toujours dans une position ambigüe ».
Ensemble, ils ont eu Laure, aujourd’hui adolescente rebelle comme on l’est à cet âge où on se cherche, en conflit récurrent avec son père : « il voulait que je sois à son image, une dévoreuse de classiques, qui écrit dans un style châtié, ne trébuche pas sur l’imparfait du subjonctif, fait des citations textuelles ».
Cette famille comme il en existe tant, traverse les années avec son lot de soucis, de heurts, de joies aussi, mais toujours  soudée. Or, un jour, Van reçoit une lettre d’une certaine Ulma, et cet envoi provoque en lui un véritable « tsunami » émotionnel.
« Il lui fallait du nouveau, quand notre vie conjugale n’engendrait que du déjà vu. Il lui fallait de l’insolite, qui l’aurait régénéré. La lettre d’Ulma, coup de tonnerre dans un ciel apparemment serein, le contraignait à sortir de sa coquille ».
Qui est cette Ulma ? Ancienne maîtresse, amie, membre de sa famille ? Personne ne sait, mais Lou constate les dégâts :
« Sans Ulma, et le cortège de perturbations qu’elle charriait derrière elle, nous aurions calfaté les voies d’eau et nous aurions tracé notre route malgré les aléas. Elle, apparue, Van se détachait de moi. Je ne pouvais rien contre cette vague venue des profondeurs, ni contre l’usure des sentiments de Van pour moi ».
Maintenant Van n’est plus. Ces quatre personnages (dont le trépassé) expliquent l’un après l’autre leur histoire, leurs relations, leurs sentiments, et dénouent au fur et à mesure le fil de l’intrigue. Le roman, construit en quatre parties, au cœur de la nuit / aube / midi / crépuscule, sonde l’intimité et donne corps à la relation entre Ulma et Van. Ce dernier, autrefois « ni prosaïque, ni chimérique » devient un « rêveur lunaire » au contact de la jeune femme. Lou et Laure reconnaissent cette influence mais n’ont pas su la jauger au bon moment.
Toute en délicatesse, adaptant sa prose à la voix qui se confie, Linda Lê offre le récit d’une histoire d’amour peu banale aux résonances familiales et lointaines, le rassemblement « de deux fragments d’un même vase qui s’ajustaient merveilleusement l’un à l’autre », et dont le lecteur termine la lecture avec le sentiment d’avoir lu de très belles pages.

Elodie Cordou, la disparition, Pierre Autin-Grenier

Ed. Du Chemin de Fer, 2010, 55 pages, illustrations de Ronan Barrot, 14 euros

Mais pourquoi Elodie Cordou a-t-elle disparu, se demande le narrateur, ami de toujours et surtout, le dernier à l’avoir rencontrée ?
Elodie est la beauté faite femme : « une sorte de grâce naturelle qui réside dans sa douceur et se dégage de toute sa personnalité et son charme indéfinissable est aussi mystérieux que celui d’une musique, comme l’éclat même d’une beauté simple et sans apprêt ». Cette beauté cache un caractère entier, sans concession, « un tempérament fougueux et combatif », « aux réserves d’énergie inépuisables ». Dès lors, il est difficile de croire à un suicide. Il faut chercher une explication ailleurs, le seul problème c’est que tout ce que le narrateur sait est de l’ordre de l’anecdotique, du rien, en fait.
Issue d’une famille de notables, cette dernière voyait d’un mauvais œil son goût immodéré pour la peinture considérée comme « une folie salvatrice et, de toutes les folies, la plus folle ». Prêts à tout pour conserver leur image, ils n’ont pas hésité à véhiculer sur Elodie des rumeurs de folie, de dérèglement mental, propices à expliquer le fait qu’elle se soit toujours sentie « aimantée » par la peinture :
« Ses dérèglements supplémentaires à l’extrême trahissaient bien chez elle un dérèglement de l’esprit, voire un déséquilibre mental qu’il convenait non seulement de stigmatiser mais auquel il ne serait peut être pas vain de songer à porter remède de la façon la plus radicale qui soit, dans l’intérêt général et si l’on voulait assurer la suprématie des coffres-forts sur les versatiles rêveries de son tempérament romanesque et frondeur à la fois ».

Elodie Cordou folle à lier ? Le narrateur n’y croit pas non plus. Par contre, il sait qu’elle portait le mensonge en horreur : « elle ignore le mensonge ; Elodie Cordou ignorait jusqu’à l’étymologie du mot mensonge ». Alors, il pense qu’elle a fui une famille trop pesante et des rumeurs extravagantes. Etant l’antithèse d’« un mouton résigné que l’on mène par le licou à l’abattoir », Elodie Cordou se cache peut-être, profitant pleinement de sa passion dévorante.
Finalement, on ne sait rien. Ce rien est le dernier mot de ce superbe texte dont les toiles de Ronan Barrot donnent une connotation noire et rouge. Les visages saisis par l’angoisse ou le calme, la suspicion ou le désarroi, sont autant de portraits possibles d’Elodie Cordou à jamais insaisissable qui a choisi le retrait du monde plutôt que d’affronter la méchanceté de ses semblables. Pierre Autin-Grenier a écrit un récit à la résonance étrangement surréaliste dans le choix de son personnage. Il y a du Nadjachez Elodie.

NEWSLETTER (11)




 

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

C'est la dernière de l'année 2013, et comme c'est la mode en ce moment, je vous propose une courte liste de romans parus cette année (en poche ou grand format) et qui, à mon humble avis, méritent d'être lus:
- La contrée immobile , Tom Drury
- Deux étrangers, Emilie Frèche
- La constellation du chien, Peter Heller
- Monde sans oiseaux, Karin Serres
- Esprit d'hiver, Laura Kasischke
- L'invention de nos vies, Karine Tuil
- Volt (recueil de nouvelles), Donald Ray Pollock
- Mudwoman, Joyce Carol Oates
- Faber le destructeur, Tristan Garcia
- La saison de l'ombre, Léonora Miano
Et une mention spéciale pour la Revue Brèves, qui, avec de petits moyens, publie des recueils de nouvelles.


L'avantage des fins d'année c'est que tous le médias y vont de leur top10, de leurs rétrospectives diverses et variées... Dès lors, il ne reste plus qu'à "pêcher" ici ou là les articles qui valent le coup.
Ainsi, le Monde.fr propose Les 13 moments forts de l'actualité culturelle, et, en y regardant de plus près, chacun y trouvera son compte!
http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/12/25/les-13-moments-forts-de-l-annee-culturelle_4335861_3246.html


Les Inrockuptibles préfèrent proposer une liste de 10 séries télévisées qu'il s'agit de voir ou de connaître tout au moins de nom pour ne pas passer pour un blaireau devant la machine à café!
http://www.lesinrocks.com/2013/12/26/cinema/2013-les-10-meilleures-series-lannee-11454138/
Perso, mes deux coups de cœur reviennent à House of Cards et Top of the Lake.



Cette semaine, Vanity Fair propose un Portrait en creux de Michel Houellebecq, Prix Goncourt, écrivain inclassable dont le mérite est que tous, y compris ceux qui ne l'ont jamais lu (comme moi par exemple), ont un avis définitif sur l'homme.
 http://www.vanityfair.fr/le-fumoir/decryptage/articles/les-absences-de-michel-houellebecq/1947

Enfin la seule info non littéraire de la semaine qui mérite d'être notée, est la sortie du film d'animation en 3D Albator. Qui mieux que Milca, sur son site, Sur la plage ou presque, peut vous en parler?
 http://surlaplage.fr/2013/12/albator/


Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé:
- L'homme qui avait soif, Hubert Mingarelli (à paraître chez Stock)
- Meto, Yves Grevet (Trilogie jeunesse chez Syros)
- Chroniques de l'oiseau à ressort, Haruki Murakami (Points) 


Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- La mécanique du bonheur, David Bergen
- Mortelles voyelles, Gilles Schlesser
Et une mention spéciale à un très bel album qui arrive en troisième position, Les perles de Jade, Gaëlle Callac.



Sur ce, bon week end livresque et à l'année prochaine avec de petites nouveautés!


RUE DES ALBUMS (28) Le slip de bain, Charlotte Moundic et Olivier Tallec

 Ed. Flammarion collection Père Castor, mai 2011, 40 pages, 13.5 euros

Coup de coeur!



Michel alias Michouchou passe "contraint et forcé" une semaine de vacances chez ses grands parents à la campagne. Il y rejoint ses trois cousins, des meneurs-nés, d'où son étrange sentiment que ce sera "les pires vacances de sa vie". Sous la forme d'un journal, il raconte les détails de ses journées, et finalement le lecteur se rend compte que les moments en famille sont loin d'être pénibles, sauf peut être l'épreuve du plongeoir de dix mètres qui fera de lui un Grand et non plus une "mauviette".
Or, tout se complique lorsqu'on doit gérer aussi un slip de bain bien trop grand...

La force de cet album, c'est son style "dans l'air du temps"mêlant introspection sérieuse d'un enfant de huit ans et réflexions pleines d'humour, le tout en un langage parfaitement adapté au jeune lecteur. De plus, les illustrations sont belles, et en harmonie avec le texte. Bref, un petit bijou à lire et à relire.
A partir de 8 ans.


 Description de l'ouvrage par l'éditeur:
Tout était réuni pour que ces vacances d'été soient les pires de la vie de Michel. Alors ce slip de bain n'a rien fait pour arranger les choses...
Cet été, comme sa famille déménage, Michel part une semaine chez ses grands-parents. Sauf que voilà, c'est l'été de ses 8 ans, et dans la famille, l'été des 8 ans on doit sauter du plongeoir de 3 mètres. Michel a la trouille et, pour couronner le tout, Maman a mis dans sa valise un slip de bain trois fois trop grand pour lui ! Le dernier jour, avec son slip de bain rafistolé par Mamie, Michel ne peut pas se défiler, surtout devant les cousins ! Heureusement, au moment fatidique, sa dent tombe dans l'eau. Profitant de la diversion, Michel saute sans que personne ne voie ses fesses. Finalement, ces vacances étaient loin d'être les pires de sa vie. Michel aimerait avoir les mêmes l'année prochaine, avec juste un slip de bain à sa taille...

RUE DES ALBUMS (27) Le mystère des contes croqués, Carolina d'Angelo

Ed.Passe Partout, mai 2013, traduit de l'italien par Florence Camporesi, 24 pages, 13 euros

 Oh le gourmand!


Cet album fait directement référence aux contes populaires de la littérature et à la culture littéraire du 16ème siècle, c'est pourquoi un enfant de 3 à 6 ans ne pourra pas le comprendre sans quelques précisions.
 

Blanche Neige est effarée, on lui a volé sa pomme! Elle hurle à plein poumons si bien que son cri traverse le livre et vient réveiller son propriétaire, la petite Jeanne. Cette dernière se rend compte que, lorsqu'elle dort, il se passe des choses bien étranges dans sa bibliothèque: un mystérieux voleur affamé passe de conte en conte pour rafler la nourriture mise à disposition!
Cendrillon n'a plus de citrouille, Hensel et Gretel cherchent désespérément leur maison, Jacques recompte ses haricots magiques...bref, personne n'est épargné!
Mais qui est ce brigand qui "avec l'agilité d'un félin se glisse dans les contes de fées pour se rassasier?" Jeanne comprend vite que le seul livre muet est le responsable. Qui ne dit mot consent, pourrait-on dire! En plus, il s'agit de Gargantua et Pantagruel, l'oeuvre de Rabelais mettant en scène deux ogres, alors...
Simplement, Jeanne, va réfléchir à une solution au lieu de se débarrasser du recueil responsable.
Page après page, le lecteur trouve des personnages de contes désœuvrés, à qui on a retiré l'essence même de leur condition d'existence . Les illustrations filent la métaphore de l'ogre en proposant un voleur réduit à un seul visage contenu dans un livre dont il faut une grue pour pouvoir le déplacer.
L'idée est bonne, l'ensemble est cohérent, mais l'intrigue est peu adaptée pour des enfants en bas-âge. Mieux vaut avoir un peu de références littéraires pour bien apprécier les tenants et les aboutissants de cette affaire rocambolesque!
A partir de 5 ans avec un adulte.

Découvrir José Saramago (4) Caïn

Ed Points Seuil, février 2012, 180 pages, 6.3 euros

 Réquisitoire athée 


Saramago ne s'est jamais caché de sa sa haine viscérale de la religion. Déjà, dans "l'évangile selon Jésus Christ", il n'hésitait pas à prêter entre Jésus et Marie Madeleine une relation charnelle... Ce qui peut choquer le lecteur catholique, c'est le caractère caustique voire outrancier de certains des propos tenus dans cet ouvrage. Ainsi, il n'hésite pas à qualifier Abraham de 'fils de pute", Dieu apparaît comme un vieillard colérique et fourbe, un assassin assoiffé de sang tuant des innocents à Sodome...Saramago prend le parti de Caïn, le fratricide. Il pose la thèse selon laquelle Caïn a été obligé de tuer son frère à cause de Dieu qui ne le mettait jamais en valeur. Caïn est le premier révolté de la planète. Il n'est pas responsable de son geste criminel, mais Dieu oui, et il n'hésite pas à le lui dire. Dans ce texte polémique, Caïn, par un jeu de présents alternatifs, devient le témoin des grands événements de la Bible qui sont autant de preuves de la cruauté du Créateur. Ainsi, "l'histoire des Hommes est l'histoire de leurs mésententes avec Dieu, il ne nous comprend pas et nous ne le comprenons pas." Lillith devient une grande nymphomane, Isaac est sauvé grâce à Caïn, car l'ange arrive en retard à cause "d'une aile droite qui n'était pas synchronisée avec la gauche", Moïse tue les admirateurs du veau d'or...Bref, Caïn devient le témoin privilégié d'un holocauste géant. Dès lors, ce livre "sue par tous les pores" de l'athéisme caustique et grinçant de son auteur, au point de réduire la bible à un gigantesque Holocauste à la gloire d'un Dieu "sourd", à qui "on adresse des supplications de toutes parts, des pauvres, des malheureux, des malchanceux implorent tout le secours que le monde leur a refusé et le seigneur leur tourne le dos". Pour conclure, cette lecture, souvent drôle, au style si particulier de l'auteur (pas de majuscule au nom propre, pas de dialogue à la ligne) est un réquisitoire athée contre la religion qu'il ne faut surtout pas prendre pour une analyse objective et impartiale du texte biblique.

Découvrir José Saramago (2 et 3) Tous les noms/L'aveuglement

Ed. Points Seuil, février 2001, 271 pages, 7.2 euros

Histoire d'une idée fixe

 

Monsieur José est un homme discipliné; fonctionnaire à l'état civil, le mot loisir lui est inconnu. Sa seule préoccupation est le travail bien fait. Mais Monsieur José a quand même un petit vice: il collectionne les fiches d'état civil des personnes célèbres de son pays. C'est lors de ses recherches qu'il tombe par hasard sur la fiche d'une femme inconnue. Dès lors, cet incident le plonge dans l'aventure et l'inconnu. Sa vie bien rangée déraille car il prend des libertés avec sa hiérarchie, s'autorise à mentir aux peu de personnes qu'il côtoie pour arriver à ses fins: retrouver cette mystérieuse inconnue.
Comme d'habitude, Saramago à trouver un sujet aux confins de l'absurde pour dénoncer la stupidité et le jusqu'au boutisme de l'administration. D'un point de vue humain, il démontre qu'un événement quelconque peut perturber gravement la vie de celui qui n'a pas de vie à proprement parler sauf celle de la routine quotidienne, et le sortir de sa solitude.
Celui qui n'a jamais lu Saramago sera un peu déconcerté par son style unique (très peu de point, passage du style direct à l'indirect sans aller à la ligne) mais ce style bien particulier donne un souffle à l'oeuvre et un semblant de vie au protagoniste.
Ce n'est pas le premier Saramago à lire (l'aveuglement du même auteur est encore mieux) mais il mérite une attention particulière.


Ed. Points Seuil, mars 2000, 366 pages, 7.6 euros

Vers la rédemption

 

Au prime abord, le style est déroutant: très dense, ponctuation réduite au minimum, passage du style indirect au style direct simplement signifié par une virgule....mais bizarrement, le lecteur s'adapte vite. On se rend compte que ce style est au service du contenu: intense. Dans cette histoire, l'aveuglement de la population est à la fois un châtiment , mais aussi une rédemption. Un peu comme dans "la route" de Mac Carthy, on se rend vite compte que l'Humanité perd ses marques lorsqu'elle est confrontée à l'instinct de survie. Mais finalement, ce livre pose la question essentielle: ne faut-il pas mieux être aveugle dans un monde devenu fou, plutôt que voir l’indicible? Bref, un très beau livre.

Découvrir José Saramago (1) Les intermittences de la mort

Ed. Points Seuil, février 2009, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, 261 pages, 7.1 euros
 

Au fait, c'est comment la vie sans la mort?

 
"Le lendemain, personne ne mourut", telle est la première phrase de ce curieux roman dans lequel la mort (avec une minuscule, elle y tient) joue avec les nerfs des vivants que nous sommes. Dans un pays sans nom, la mort décide pendant sept mois de ne plus faire mourir les gens. Pays béni des dieux ou puni? En tout cas, les futurs trépassés sont en "état de vie suspendue": pas tout à fait mort et plus assez vivant...S'ensuivent des organisations inédites à laquelle le gouvernement doit faire face: aider les pompes funèbres à ne pas déclarer faillite, agrandir les hôpitaux pour accueillir des lits, et honteusement, payer la maphia (avec ph au lieu de f pour ne pas confondre avec l'autre) à transporter les "futurs morts" à la frontière. En effet, une fois passée la frontière on recommence à mourir normalement, d'où la mise en place d'un honteux trafic engendrant la culpabilité des familles se débarrassant de leurs proches trop encombrants. Mais cette vie sans mort efface les fondements religieux, et là Saramago s'en donne à cœur joie. Ainsi, il donne la parole à un délégué des religions du secteur catholique: "le Paradis, paradis ou enfer, ou rien du tout, ce qui se passe après la mort nous importe bien moins qu'on ne le croit généralement, la religion est une affaire terrestre, elle n'a rien à voir avec le ciel, Ce n'est pas ce qu'on nous a habitués à entendre, Il fallait bien dire quelque chose pour vendre la marchandise attrayante, cela signifie-t-il qu'en réalité vous ne croyez pas en la vie éternelle, Nous faisons semblant."Un jour, la mort décide de tout rétablir "à la normale" mais propose aux gens de les prévenir une semaine avant leur décès afin qu'ils puissent régler leurs affaires...Le plus surprenant, c'est que la mort devient un personnage qui doute, qui parle avec sa compagne la faux et qui envoie du courrier à ses futurs clients! Le renvoi systématique d'une de ces lettres violettes va plonger le lecteur dans une fantasmagorie où la mort va commencer à apprécier la vie. Parabole certes, mais écrite avec un réel talent et un style unique (phrases longues et dialogues enchaînés) qui n'empêche pas une lecture facile et agréable.

Mortelles voyelles, Gilles Schlesser

Ed. Points seuil, janvier 2012, 276 pages,7 euros

Si Rimbaud m'était conté...


Quand on a des parents littéraires, on risque de porter un prénom étrange! C'est le cas d'Oxymor Baulay, qui passe son temps à expliquer aux gens pourquoi il porte ce prénom bizarre... Oxymor, donc, est journaliste. Lors d'un reportage en immersion chez les SDF, il se voit confier contre des cigarettes un bien étrange manuscrit. En effet, tout comme Pérec avait écrit "La Disparition" en bannissant la lettre A, l'auteur de cet étrange récit a banni le Y en le remplaçant par des I, ainsi que l'auxiliaire ETRE. Après lecture, Oxymor, en fin limier, sait que ce livre aura un succès fulgurant en librairie, mais surtout le texte lui procure un étrange malaise, car "le texte oscille entre ombre et lumière, parfois plat comme une crêpe, parfois flamboyant." Sans hésitation, il pense que l'histoire contient "un soupçon de Céline, une once de Lautréamont, un zeste du Code Civil cher à Stendhal." Ce qui est le plus grave, c'est qu'Oxymor pense que le texte ne fait que relater des meurtres qui se sont véritablement passés en 1979!
Aidé d'un commissaire à la retraite, d'une maîtresse fantasque, et d'un trio d'Oulipiens allumés, Oxymor décortique le roman et se rend compte que le célèbre poème de Rimbaud "Voyelles" est au centre de l'énigme. Jamais ennuyeux, souvent captivant, je me suis plongée avec délices dans cette enquête littéraire où le héros manie la langue française avec panache sans pour autant être "lourd", ainsi que les figures de style et de rhétorique. Ainsi, on redécouvre l'oxymore et ses compagnes, suivis à chaque fois d'un exemple bien concret pour permettre au lecteur de ne pas se sentir perdu. Le mieux, c'est que l'intrigue tient très bien la route.L''enquête vire à l'explication Rimbaldienne, tout en gardant les ingrédients nécessaires au bon polar: des indices, des meurtres, des policiers qui ralentissent l'enquête, des personnages secondaires douteux... Bref, tout y est,pour la plus grande joie des littéraires!

Un café maison, Keigo Higashino

Ed. Actes Sud, Babel noir,novembre 2013,traduit du japonais par Sophie Refle, 334 pages,8.7 euros

Le café tue!


"Une femme qui ne lui donnait pas d'enfants était pour lui une présence aussi superflue qu'un bibelot."
Lui, c'est la victime Yoshitaka Mashiba. Bel homme aux multiples conquêtes, marié depuis un an, sa maîtresse le retrouve mort dans son salon. Aucune trace de coups, aucune trace de vol. Très vite, les légistes apprennent aux inspecteurs Kaoru Utsumi et Kusanagi que la cause du décès est due à l'arsenic.
La police métropolitaine de Tokyo décide d'orienter leur enquête vers l'épouse du défunt, Ayané Mashiba. En effet, cette dernière absente à l'heure des faits, semble pour le moins étrangement calme.
Toujours disponible, d'humeur égale, elle va jusqu'à protéger sa collègue de travail et maîtresse de son mari, une certaine Hiromi.
L'enquête avance à petits pas. On apprend que l'arsenic a été versé dans le café; ne reste plus qu'à trouver qui en est l'auteur. Seule la connaissance poussée de la personnalité de la victime permettra de nommer ses ennemis potentiels.
Keigo Higashino est un maître du polar statique. Tout se passe dans les attitudes, les haussements de sourcils, les descriptions des sentiments. Les rebondissements sont décrits avec un style tellement linéaires qu'ils en perdent leur statut de rebondissement!
Dans ce récit, c'est l'ami scientifique des inspecteurs, Yokawa, qui se détache du lot. Comme beaucoup de japonais, c'est un amoureux du café. Possédant une imagination fertile, et doué pour l'analyse, il n'hésite pas à orienter comme il faut l'enquête.
Les personnages de Hiromi (la maîtresse) et de Ayané (l'épouse) sont troublants. A la fois consciente et asservie par la personnalité complexe de ce Yoshitaka à la recherche de femmes solitaires dans le seul but d'assurer sa descendance...
A défaut d'être emporté par le rythme, le lecteur appréciera les analyses intrinsèques des statuts de criminels, victimes et policiers faites par l'inspecteur Kusanagi. En effet, selon lui, les criminels sont:
"des êtres détachés de la vie, presque clairvoyants. Mais ils partageaient un autre caractère, celle de vivre à deux doigts de la transgression, comme si une simple feuille de papier était tout ce qui les séparait de sa folie."
Un polar curieux, bien ficelé, et quelque peu déroutant.

La mécanique du bonheur David Bergen


Ed. Albin Michel, octobre 2013, 304 pages, 22 euros

Retour à l'essentiel


Chroniqueur influent et célèbre, Morris a tout: la richesse, une épouse indépendante, trois enfants, et la facilité de mettre en fiction sa vie privée sur le papier afin d'engranger de plus en plus de lecteurs.
Or, tout bascule le jour où on lui apprend le décès de son fils Martin en Afghanistan. Morris n'arrive pas à faire le deuil tant il culpabilise sur le fait, lui le pacifiste convaincu, d'avoir conseillé à son garçon révolté de s'engager dans l'armée. Depuis, Morris n'arrive plus à sortir la tête de l'eau: sa femme Lucille le quitte, ses filles l'évitent, et le journal qui l'emploie l'invite à prendre un congé longue durée. Ainsi, notre protagoniste, livré à lui-même, entreprend un travail laborieux d'introspection. Lui qui croyait tout savoir sur la vie, et vivait de certitudes, se remet en cause, aidé par la lecture de Cicéron et Platon. En effet, ces philosophes lui permettent de considérer la vie avec "un oeil désarmé": être riche et célèbre est une fausse belle vie; la vraie belle vie est d'être sage et vertueux...
La perte de son enfant le hante; il cherche en vain des coupables, mais surtout, il a peur d'oublier ce qu'était Martin:
"Il y avait des moments dans ses journées où il était coupé dans son élan pour son incapacité à se rappeler correctement Martin, à le garder au premier plan, à le retenir dans son esprit et dans son cœur et, quand il échouait, quand il s'apercevait qu'il avait été, l'esprit d'un instant, joyeusement distrait, il se sentait coupable et repoussait sa joie."
En fait, Morris refuse de vivre normalement, refuse que la vie reprenne le dessus sur le deuil. En correspondance avec une certaine Ursula qui, elle aussi, a perdu son garçon en Afghanistan, il avoue qu'il est un homme "à l'arrêt":
"Je suis un survivant. Je vais persister. Je vais continuer à penser et je vais continuer à agir",
car seule l'action et les projets lui permettront d'avancer. Ce sont les rouages de la mécanique du bonheur.
Malgré le thème principal, on ne sombre jamais dans la sinistrose. En effet, l'entourage de Morris est bien plus positif que lui, bien moins tourné vers le nombrilisme qu'il incarne, et pourtant eux aussi, tentent de tourner la page.
Les dialogues sont "le nerf central" du roman, et donnent de la dimension à l'ensemble. Les échanges et les rencontres permettent à Morris de reconsidérer sa culpabilité, et d'entrevoir une porte de sortie. Finalement, ce père est juste un homme qui a besoin 'être rassuré quant à son rôle de père et d'époux.
La mécanique du bonheur s'attarde sur un moment critique de la vie, et avec beaucoup d'ironie, explique que la complexité humaine est sans limites.

Une partie de chasse, Agnès Desarthe


 Ed. Points Seuil, août 2013, 162 pages, 5.7 euros

Le roman s'ouvre sur un monologue surprenant: celui d'un jeune lapin, caché dans son terrier, qui refuse sa condition d' animal à la courte espérance de vie et qui veut, coûte que coûte, lutter contre la loi de son espèce et vieillir. Il sort à l'air libre et rencontre quatre chasseurs.
"Trois hommes. Il est le quatrième. C'est une partie de chasse. Rigolade, bière, sang chaud, odeurs de chiens, de cuir, d'acier, de bois."
Tristan est ce quatrième homme. Il connaît peu ses compagnons d'un jour. Il a accepté l'invitation à la demande de son épouse Emma qui désespère de ne pas le voir s'intégrer aux habitants du village. C'est vrai que Tristan est un contemplatif. "Il se sent à la fois plein et vide. Plein de sensations et vide de mots. Il lui manque un accès qu'il se représente comme une passerelle." Attention, ce n'est ni du dédain ni de la condescendance, simplement, habitué depuis l'âge de six ans à remplir des tâches d'adulte, il a fait du silence et de l'observation des compagnons de route.
Les voilà partis à quatre, à l'aube, dans la campagne, à l'affût. Tristan tire sans le vouloir sur un lapin. Il cache sa proie encore vivante dans sa gibecière, se refusant d'admettre qu'il a sacrifié l'animal à l'autel de l'intégration par ses semblables. Ils avancent, les chiens devant, l'arme chargée, mais très vite l'épopée tourne court: un des quatre chasseurs, Dumestre, tombe dans un trou. Tristan reste près de lui, tandis que les deux autres partent chercher les secours. Or, dans le même temps, la météo s'en mêle, "une catastrophe surnaturelle "s'annonce, "car dans quelques heures le haut aura rejoint le bas, le bas remplacera le haut", et le chaos va prendre le dessus."
Réfugiés dans un terrier de fortune, Dumestre et Tristan vont parler ou plutôt, Tristan va se souvenir de son enfance, de son adolescence et de la mort de sa mère avec qui il vivait en vase clos, petit serviteur d'une femme issue de la haute société qui avait fait de son lit son dernier logement.  Pendant que la parole se libère, les éléments se déchainent et emportent tout.
Au sein d'une nature hostile, à un moment clé de leur existence, les personnages tentent de faire le point sur ce qu'ils ont vécu. Après le déluge, ils savent que plus rien ne sera comme avant; une page de leur histoire sera tournée. Pour Tristan, ce sera la page de l'enfance. Il lui faudra affronter désormais les aléas de l'âge adulte avec ce qu'ils comportent d'inquiétudes et de compromissions.
Agnès Desarthe considère le jeune lapin chassé au début du roman comme le fil d'Ariane de son récit. En entretenant un dialogue imaginaire avec son bourreau (Tristan), il pose un véritable questionnement sur la notion d'espèce et d'intégration. Ainsi, ce qui pourrait paraître pour un procédé lourd  ou maladroit, s'avère être une idée pertinente.  Ainsi, l'être humain n'est qu'un animal parmi d'autres, sûrement plus fragile que d'autres espèces de par sa nudité, mais aussi de par ses passions et son passé. Le bruit et la fureur de l'ouragan qui touche le village et la campagne environnante ne sont que la métaphore des bouleversements irréversibles qui se jouent dans l'esprit du personnage central, un jeune homme en train de vieillir.

La fabrique des monstres (Les Etats-Unis et le Freak Show), Robert Bogdan



Alma editeur, octobre 2013 ,traduit de l'anglais (USA) par Myriam Dennehy, Alma Editeur, octobre 2013, 283 pages, 29 euros

 

Les monstres humains ont toujours été un objet de fascination. Dès l'Antiquité, Pline l'Ancien, dans son livre VII des Histoires naturelles, consacrait à la tératologie (étude scientifique des malformations congénitales) une partie importante, en répertoriant tous les cas recensés dans les écrits grecs et latins.

Robert Bogdan n'est pas un amateur. Sociologue de formation, il s'est imposé comme l'un des pionniers des "disability studies" c'est-à-dire les sciences du handicap. Son ouvrage ici présenté ne se veut pas être un catalogue des difformités  humaines existantes ou ayant existé, mais plutôt une analyse sociale complète du phénomène appelé Freak Show aux Etats-Unis.

Pour certains, le Freak Show s'assimile à une "pornographie du handicap", un spectacle dégradant, mais qui a permis de "comprendre certaines pratiques sociales, de retracer l'évolution du concept d'anormalité et de théoriser le regard que nous portons sur la différence." Pour les autres, le phénomène ne renvoie pas à un individu mais à une fonction qui lui est assignée dans le contexte de sa monstration. En bref, le Freak est un individu portant une anormalité physique et qui s'en sert pour vivre en l'exhibant publiquement.

Avec la fondation de l'American Museum en 1840, le Freak Show va devenir petit à petit une véritable institution.  Il a même droit à une définition:

"mise en scène d'individus présentant des anomalies physiques, mentales ou comportementales, qu'elles soient réelles ou simulées, en vue du divertissement ou du profit."

Désigné d'abord comme un spectacle de raretés, ou un cabinet de curiosités, il exhibe trois types de monstres: le monstre dit naturel, le monstre artificiel, et enfin le monstre factice. Parfois, la mise en place d'un artifice est nécessaire pour rendre crédible la monstruosité.

Ce genre de spectacles doit aussi son succès à l'essor de la photographie. En effet, les Freaks étaient représentés sur cartes postales. Les prises de vue étaient réalisées par un photographe officiel, Charles Eisenman, qui recourait très souvent à la mise en scène pour donner de la dimension au Freak qu'il photographiait…

Au 19ème siècle, le Freak Show était un spectacle tout à fait fréquentable. Bon marché, il permettait aux gens de classe moyenne de se divertir et de découvrir des curiosités, mais au début du 20ème siècle, l'exploitation du handicap physique ou mental est remis en cause. En effet, les individus exhibés ne sont-ils pas exploités finalement à leur insu? Sont-ils vraiment d'accord de la mise en scène qui se joue autour d'eux?

Robert Bogdan reprend une expression usité par les spectateurs, à cette époque, sur ce divertissement:

"la promesse du dehors surpasse la performance du dedans."

Car force est de constater que le bluff est devenu une culture: on invente de fausses biographies, de fausses identités. On ajoute de l'exotisme à l'ensemble pour attirer le client, on invente même des causes à la monstruosité: un choc traumatique durant la grossesse par exemple. Ainsi, les idiots microcéphales deviennent des sauvages de Bornéo, les hommes atteints d'hypertrichose sont qualifiés d'homme à tête de chien, ou les individus souffrant d'acromégalie deviennent des géants.

Robert Bogdan ponctue son analyse d'exemples célèbres et de photographies, permettant ainsi au lecteur de se faire une idée de la dimension pathologique et sociale du phénomène.

Acquérant une réputation de plus en plus sordide, le Freak Show "contre-attaqua" en donnant une respectabilité à leurs salariés. Il fallait à tout prix chasser l'idée selon laquelle le Freak était une victime potentielle, une personne exploitée dans l'intérêt de banquistes peu scrupuleux. Dès lors, certains monstres célèbres firent parti du bottin mondain. Ce fut le cas du général Tom Pouce , ou des sœurs siamoises Daisy et Violet, stars du Music Hall. Parfois, même, ils gagnaient en respectabilité, tels les siamois Chang et Eng, véritables bourgeois, ou bien, il étaient photographiaient en costume d'apparat dans un véritable décor victorien, avec leur famille.

Seulement, cette riposte n'eut pas complètement l'effet escompté. Les progrès de la médecine, l'évolution des mœurs, mais aussi, les nouvelles revendications des Freaks demandant légitimement à être reconnus comme artistes, accéléra le déclin du Freak show. Les Freaks factices comme les hommes tatoués, les charmeuses de serpents ou les faux-sauvageons ne réussirent guère à inverser la tendance.

La fabrique des monstres est un livre passionnant à plus d'un titre, car il pointe du doigt l'hypocrisie généralisée de l'époque concernant l'opinion à porter sur ce phénomène. Même la médecine ne savait pas trop quelle attitude adopter. Surtout, et Robert Bogdan insiste plusieurs fois sur ce point, il ne faut pas considérer le Freak en tant qu'individu mais en tant qu'institutionnalisation mise en scène dans les Freak Show. En effet, il ne faut pas oublier que quantités de personnes atteintes de malformation ou autre difformité ont mené une vie normale et ont fondé une famille.

Enfin, la lecture de cet essai permet de mieux saisir le contexte social de l'époque. Le Freak Show renvoyait à une "représentation de soi, une manière de se mettre en scène, un point de vue" face à ce qui n'est pas normal et qui se voit. L'hypocrisie était peut-être moins présente.

Pour conclure, une anecdote: Otis Jordan surnommé "l'homme grenouille"  par le Sutton  Sideshow qui l'emploie, en 1984, est interdit de spectacle suite à la plainte déposée par une militante qui a dénoncée son exploitation, sans pour autant avoir pris la peine d'en discuter avec lui. A cela, il explique à l'auteur:

"Ca me sidère. Comment peut-elle dire que je suis exploité? Bon sang! Elle préférait peut-être que je vive des allocations?"

Alors, le Freak est-il un métier finalement?

NEWSLETTER (10)

 

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

Le milieu littéraire est submergé de prix divers et variés, en veux-tu en voilà, si bien que même le lecteur le plus aguerri s'y perd. A force, trop de prix tuent les prix, et par dessus tout tuent les livres. La question est de savoir si ceux qui mettent en place ces prix sont de véritables philanthropes amoureux de la littérature, ou de pauvres hères, institutions ou magazines en mal de publicité.
Ainsi, il existerait environ 2000 prix littéraires en France, des plus obscurs aux plus illustres, bref le bandeau rouge fait vendre. Pour vous dire, même le lycée de ma ville a crée son prix ... Toujours est-il qu'il s'agit de faire le tri. En fait,  c'est comme les blogs dits littéraires, il y en a pour tous les goûts! A quand un prix du "roman le plus pourri"?
Pour vous instruire, je vous joins le lien d'un article du Monde.fr expliquant clairement pourquoi les bandeaux rouges sont si importants:
http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/11/04/prix-pourquoi-ca-marche-encore_1435261_3260.html

Et pourtant, alors que chacun y va de sa jaquette personnalisée, les librairies ferment. Il est trop facile et réducteur de dire que tout est de la faute d'Amazon, et bien hypocrite celui qui n'a jamais cliqué sur le site pour acheter
un livre dont il avait absolument besoin.... N'empêche qu'en 2014, la perte sèche sera de 80 librairies en moins. Pierre Assouline, dans la République des livres, y a consacré un article:


Internet ne remplacera jamais un vrai libraire, vous savez celui qui a lu le roman avant vous et qui vous en parle avec les yeux brillants et les mots qui lui manquent (si, si, j'en connais!)! Alors pour eux, pour nous aussi, entrez dans une librairie et demandez "qu'avez vous lu de bien ces temps-ci", et vous comprendrez.

Emma Aurange sur le site Myboox, nous propose un top 5 des BD à mettre sous le sapin. Documenté et complet, il donne de bonnes idées avant les fêtes

C'est l'info "people littéraire" de la semaine: un tome 4 de la trilogie Millénium serait en cours de préparation pour 2015. Or les sources divergent: pour les uns, le manuscrit existait déjà dans l'ordinateur de Stieg Larsson, pour les autres, il a fallu trouver un écrivain capable d'écrire la suite et ce serait l'auteur de la biographie de Zlatan...Au secours!
Pour vous faire une idées, les articles de Bibliobs et Myboox à ce sujet (dont tout le monde se fout finalement)


Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé:
- Parade de Yoshida Shuichi (Philippe Picquier)
- La voix de Arnaldur Indridason (Points Seuil)


Enfin, sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- L'appel du coucou de Robert Galbraight (Grasset),  dans REGARDS CROISES avec Christine Bini
- Métamorphoses de François Vallejo (Viviane Hamy)

Bon week end livresque et joyeux Noël amis lecteurs!