Chroniques de l'oiseau à ressort, Haruki Murakami

Ed. 10/18, (nouvelle édition) août 2014,  traduit du japonais par Corinne Atlan et Karine Chesneau, 847 pages, 9.9 euros

Au fond du puits pour y trouver du nouveau...


Toru Okada est un homme paisible. Depuis qu'il a quitté son emploi, il reste à la maison, fait ses courses, nage à la piscine, lit et se repose. Son épouse Kumiko, salariée dans une maison d'édition a accepté cette situation et n'y voit guère de reproches à faire. Tous deux louent la maison de l'oncle de Toru, à l'écart de la ville, dont la particularité est, qu'au fond du jardin, se trouve une allée commune aux autres maisons mais dont il faut escalader le mur pour y accéder.
C'est en cherchant son chat disparu depuis quelques jours que notre narrateur emprunte pour la première fois cette drôle de ruelle; à cet endroit il entend un chant étrange:
"J'entendais le cri régulier d'un oiseau, ki, kii, kiii, provenant des bosquets du voisinage, on aurait dit qu'il remontait un ressort (...) Je ne sais même pas à quoi il ressemblait. Mais ce volatile en avait cure, et venait tous les jours remonter les ressorts de notre petit monde paisible."
Au fond, se trouve une maison abandonnée dont le jardin a la particularité d'avoir un puits à sec. Toru se sent attiré par ce "gouffre", ce lieu de silence opaque et noir:
"Ce puits semblait abandonné depuis pas mal de temps comme tout ce qui se trouvait dans le périmètre de cette maison. Une sorte d'engourdissement généralisé semblait régner sur ces lieux. Peut être les objets inanimés devenaient-ils plus animés encore quand il n'y avait plus personne pour poser le regard sur eux."
Retrouver le chat devient secondaire, mais explorer le puits devient essentiel...
Très vite, le quotidien bien routinier de Toru semble  se fragmenter: son épouse disparaît du jour au lendemain sans raison apparente, les soeurs Malta et Creta Kano font leur apparition et entrent dans la vie de notre narrateur, enfin, la jeune voisine May Kasahara, semble elle aussi subjuguée par le puits.
"Comme si une force extraordinaire puissante avait arrêté le mouvement naturel des choses et forcé cet endroit à stagner", Toru sait qu'il doit aller au fond du puits pour trouver des réponses à ses questions. Enfermé là par sa voisine, sans aucune possibilité de remonter, Il fait l'étrange expérience du dédoublement de son être:
"Mon corps perdait progressivement de sa densité et de son poids, tel le sable emporté peu à peu par le courant (...) Et si mon corps n'était qu'une coquille provisoire destinée à abriter ma conscience? (...) Quelle étrange sensation pour moi d'être incapable de voir mon propre corps, alors qu'il était censé être là. Tandis que je restais immobile au milieu de l'obscurité, je devenais de moins en moins sûre de mon existence réelle."
Dans les ténèbres, Toru voit des choses, entend des voix, traverse la paroi pour se trouver dans un autre lieu. Quand enfin, il arrive à remonter du puits, une tâche bleue indélébile apparaît sur sa joue, ses certitudes ont vacillé, et il pense avoir une piste pour retrouver son épouse:
"La vérité n'est pas forcément dans la réalité, et la réalité n'est peut-être pas la seule vérité."

Chroniques de l'oiseau à ressort est un roman inclassable, dense, opaque et clair à la fois. Il est le symbole de l'univers de Murakami, le va et vient constant entre le monde réel et celui fantasmé. Les personnages secondaires sont à la fois bien présents et symboliques. Ils incarnent des "clés" d’accès à une future compréhension, tout comme les personnages récurrents (tel le nain ou le cow boy) dans la filmographie de David Lynch.
Four à chaux Tournai par P.Muzellec
La frontière entre les deux mondes est ténue; le puits est le chemin pour y accéder. Il faut libérer sa conscience pour trouver le monde englouti qui existe en chacun de nous, cet angle mort qui permettrait d'être réellement soi-même.
"Il y a une sorte de faille entre ce que je pense être la réalité, et ce qui est vraiment la réalité. J'ai l'impression que quelque chose se cache à l'intérieur de moi. Comme un cambrioleur entré dans la maison qui resterait dissimulé dans le placard. Parfois il sort et trouble mon ordre et ma logique intérieurs. De la même manière qu'un champ magnétique dérègle une machine."
Ainsi, la communauté, les gens, deviennent "une masse informe et vague", tandis que le nouvel entourage de Toru est bien présent.

Avec des allers retours dans le passé, le récit s'épaissit encore. En effet, tout à une signification: la perte du chat, le cri de l'oiseau, Kumiko disparue, la tâche bleue, la boîte de Mr Honda... La vérité est ailleurs, mais c'est le frère de l'épouse disparue, l'étrange Noboru Wataya, un "homme insaisissable" qui tire aparemment les ficelles de cette étrange aventure.
"Chaque fois que l'oiseau à ressort venait remonter les ressorts dans mon jardin, l'état de confusion du monde s'accentuait.(...) Son cri, audible seulement à certaines personnes, guidait ceux qui l'entendaient vers d'inéluctables catastrophes. Dans le monde de l'oiseau à ressort le libre arbitre n'avait aucun sens."

Finalement, ne serions nous pas que "de simples poupées mécaniques" dont les volontés seraient guidées par des forces supérieures? Ce roman ne donne aucune réponse; il est le témoignage d'une situation lambda, le basculement dans le fantastique, la possibilité d'une autre vérité, bref l'univers entier de Murakami en 847 pages.

Les raisins de la colère, John Steinbeck

Ed. Folio Gallimard,  1972, 640 pages, 9.4 euros


Ce roman ne mérite pas une chronique de sept mille caractères car il y a tellement de choses à dire, de sentiments à expliquer après cette lecture fleuve. Donc, je me contenterai de trois mots: famille, dignité, travail. Tous les membres de la famille Joad méritent le titre de héros. Man, la mère, est le ciment de la famille. Elle sait que lorsqu'il ne reste plus rien, il y a encore l'amour des siens.
Être séparés reviendrait à admettre que le peuple a perdu devant les propriétaires terriens: "nous sommes ceux qui vivront éternellement. On ne peut pas nous détruire. Nous sommes le peuple et le peuple vivra toujours."
Même son époux admet qu'elle soit le "chef de clan", la référence lorsqu'il faut prendre une décision de survie. Dans cette épopée tragique où les travailleurs cherchent désespérément un emploi dans un monde du travail miné par la spéculation et considérant peu les employés comme de nouveaux serfs, Steinbeck dresse un tableau effroyable de la misère, provoquée et entretenue par la Banque et les riches propriétaires. Le peuple est assimilée à une armée lâchée "sans bride ni harnais". Chassé de ses terres par le Tracteur, symbole civil du tank, il migre sur la route 66, "la route de la fuite" mais aussi de l'espoir de jours meilleurs en Californie. Or, cet espoir s'effiloche au fil du temps. "Dans l'âme, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines". La famille Joad et leurs compagnons de misère luttent non seulement contre la faim, mais aussi contre la perte de leur dignité. Etrangers, Hokies, dans leur propre pays, ils ne reconnaissent plus le monde dans lequel ils survivent au jour le jour.
A force de brimades, d'enfants mourant de faim, la colère gronde. Steinbeck les compare à une armée en marche: "et un jour, toutes les armées de cœurs amers marcheront toutes dans le même sens. Elles iront toutes ensemble et répandront une terreur mortelle."
A la fin du roman, le geste de l'oncle John envers son neveu est hautement symbolique. Il exprime à lui seul toute l'incompréhension d'un peuple qui ne veut que travailler, avoir un toit, et ne pas être considéré comme des bêtes ou des esclaves modernes. Cette fresque mérite une lecture plus qu'attentive car elle est le "porte parole" de ceux qui se taisent et subissent.

Plein gaz, Joe Hill et Stephen King

Ed. J.C. Lattès, janvier 2014, 96 pages, 6 euros

Duel version motards


Si vous n'avez pas lu le roman Duel de Richard Matheson, vous avez certainement vu le film éponyme de Steven Spielberg. Cela ne vous dit rien? Mais si, c'est celui où pendant 1h30 on voit un homme seul en voiture, poursuivi par un camion citerne, à travers une route désertique des Etats-Unis. On ne voit jamais l'allure du routier...

A quatre mains, le père et le fils ont décidé de rendre hommage au roman en proposant une version "motarde" du récit initial. En effet, les ingrédients sont les mêmes: un routier invisible poursuit une bande de motards avec son semi remorque, quitte à mettre parfois sa propre vie en jeu pour les tuer un par un.

La Tribu "Vivre sur la route - Mourir sur la route" se compose de onze motards pour la plupart anciens du Vietnam, autour de leur chef respecté  Vince. Ce dernier, dans l'espoir de devenir enfin un bon père, a accepté que son fils Race devienne un des membres. Mais la relation père-fils est très compliquée, surtout depuis que Race a voulu se faire de l'argent avec un médecin drogué producteur de méthamphétamines...
Justement, après un règlement de compte qui a très mal tourné, la Tribu décide de se vider la tête en avalant des kilomètres, sauf que....
Un routier que Vince avait repéré sur le parking du resto, les suit dangereusement. Quand il commence à envoler la queue de la Tribu, ceux de devant n'ont plus qu'à accélérer pour avoir la vie sauve...
En 96 pages, les deux auteurs ne laissent pas le champ libre à la réflexion. Cette nouvelle se lit vite et bien. Certes, on n'y retrouvera rien de neuf, sauf peut-être la raison pour laquelle le conducteur du camion se veut justicier fou. Certains y verront un coup de pub, d'autres un livre inutile. Or, si on évite l'extrapolation, on  comprendra simplement que c'est l'hommage de deux auteurs-motards à un classique de la littérature américaine.



La bouche qui mange ne parle pas, Janis Otsemi

 Ed. Jigal, collection Polar, septembre 2012, 176 pages, 8 euros

 Meurtres entre amis à Libreville


L'auteur, originaire du Gabon, dresse un "portrait cruel et sans complaisance du peuple de la rue, écartelé entre sa survie quotidienne et et les mirages d'une société toujours plus avide."

 

"On ne refait jamais sa vie, on la poursuit", c'est ce que se dit Solo lorsqu'il sort de trois ans de prison. Oh, il n'est pas bien méchant, il tente juste de survivre dignement de ses combines de voitures volées ou d'herbe. Car survivre honnêtement au Gabon semble simplement utopique...
Ce pays où les cinémas se transforment en églises, où les hommes politiques "traînent derrière eux une longue carrière politique et administrative faite d'intrigues et de complots", où les flics n'ont plus aucune déontologie,est devenu un "no man's land" où il ne fait pas bon de traîner.
Loin des pages idylliques de Libreville, l'auteur a fait le choix d'ancrer le récit dans la réalité de son pays. Il se sert de son intrigue et de ses personnages pour écrire une diatribe virulente contre la corruption régnante et le comportement de ceux qui l'entretiennent. L'intérêt personnel et politique est maître, quitte à sacrifier de pauvres enfants pour fabriquer des fétiches pour que des politicards superstitieux remportent les prochaines élections. Solo et ses copains sont malgré eux les victimes d'un système qui n'est que leur unique référent depuis leur enfance. 
Or, lorsque Solo se retrouve mêlé à une sombre histoire d'enlèvements , il sent qu'il a atteint "sa ligne de touche personnelle", trop c'est trop...
Les flics Koumba et Owoula sont des flics ripoux puissance dix. Leur devise: "la bouche qui mange ne parle pas" leur rappelle à chaque instant qu'un bon flic qui touche des pots de vin ou se partage le butin apprend à se taire...La fin du chapitre douze démontre que les valeurs de la police sont clairement inexistantes! 
Le lecteur se demande en fin de compte si la vie quotidienne Gabonaise ne se réduit pas à l'échafaudage de petites combines, de courses poursuites, de jeux de chat et de la souris avec les flics...
L'auteur dénonce le système politique en place, et en arrière plan pense que la population n'ose pas se révolter...La fin est sidérante dans le sens où le peuple naïf a besoin de temps en temps d'être rassuré sur le bon fonctionnement du système politique:"un os jeté au peuple pour préparer les élections législatives en perspective. Comme quoi, la politique est l'art de couper le sifflet aux grognons." Bref, un bon polar sans concession ni fioriture.

Enfants de la forêt, Béatrice Massini

Ed. La joie de lire, traduit de l'italien par Françoise Liffran, collection Encrage, janvier 2012, 200 pages, 16.5 euros

Lire = être libre.


Le thème des enfants livrés à eux-mêmes est peu usité en littérature. D'ailleurs, lorsqu'on évoque le sujet, une seule référence revient, Sa majesté des mouches...Contrairement à ce roman, Enfants de la forêt ne traite pas des rapports des enfants entre eux, mais d'un cheminement libérateur.

Sur une planète non précisée, chauffée par l'Aster le jour, mais ne connaissant pas de Lune la nuit, ravagée par l'explosion d'une bombe nucléaire, un semblant de société semble se reconstruire, dirigé par des Pionniers, communauté dont on ne sait rien, sauf que les enfants en ont peur. Ces derniers sont ramassés et regroupés dans une Base.

Livrés à eux-mêmes, négligés, ils sont surveillés jour et nuit par des caméras: "pas de lumières, pas de cabines, pas de bains, pas de cafétéria. Fixées sur des hauts pylônes, des caméras d'un modèle archaïque étaient un des rares signaux d'une présence adulte, qu'elle fut rassurante ou menaçante."

Seule la distribution d'un somnifère le soir et de rations alimentaires assurent leur survie.
Et pourtant, à l'arrivée de Tom, un petit groupe se forme à ses côtés, épaulé aussi par Hana. Tom possède un Tesson c'est à dire un souvenir, "une douleur de la mémoire d'avant": un livre. En faisant la lecture de contes à ses semblables, germe l'idée d'une fuite possible dans la forêt.
Sous les yeux des gardiens Jonas et Ruben, ils quittent le camp pour s'engouffrer parmi les arbres. Dès lors, leur vie prend une toute autre tournure: "ils étaient vivants dans le meilleur sens du terme (...),leur vie ne consistait pas à attendre le soir puis le lendemain, mais à agir, à créer."

Le livre a donné la force "de changer les choses", il a insufflé un mouvement libérateur, et la possibilité de se souvenir de l'existence d'avant. Cependant, la liberté à un prix...
Découverte jeunesse flirtant avec le thème apocalyptique si cher et si attractif à nos jeunes ados, ce roman procure une lecture agréable sans véritable fausse note sauf une petite faiblesse quant au traitement de la fin.
Plus généralement, on suit un groupe d'enfants passant de l'état quasi végétatif à la raison grâce à une fuite en forêt et la prise de conscience de l'objet livre. C'est un peu le mythe de la caverne revisité et remis au goût du jour, mais qui pose les bonnes questions quant à la place de la jeunesse dans la société et la richesse apportée par la lecture.

Un livre pour le jeunes (et moins jeunes) curieux!
A partir de 12 ans.

Ecriture: MARRE DE MES OREILLES! (4)





Nouveau rendez-vous de Fragments de lecture, Ecriture vous propose de découvrir chaque semaine un récit inédit. Ce mois-ci, Marre de mes oreilles ou l'histoire d'Héloïse et ses oreilles décollées...


 



CHAPITRE 4
Otoplastie

              Maman se met à rire :
-      Mais non, ma puce, c’est une expression. On dit « recoller les oreilles » pour que les enfants comprennent bien, mais sinon le nom utilisé en médecine est otoplastie.
-       Oto…quoi ? je demande, inquiète.
Alors elle prend son air sérieux de professeur de latin et de grec et ajoute :
-      otos en grec veut dire oreille. Donc une otoplastie est une chirurgie esthétique des oreilles, c'est-à-dire qu’un chirurgien opère l’oreille pour qu’elle soit encore plus belle. Mais si tu es d’accord pour que je prenne un rendez-vous, le médecin  ORL *, t’expliquera mieux que moi.
Ouh là là !!! Que des « gros » mots : chirurgie, otomachin, ORL, tout cela ne fait qu’augmenter ma peur, car, dans ma cervelle de petite fille de neuf ans, je ne comprends pas tout, c’est comme lorsque la maîtresse tente de m’expliquer les multiplications à deux chiffres ! Heureusement, voyant mon drôle d’air, elle tente de me rassurer :

-      Je suis sûre que tu trouveras sur Internet toutes les informations et les réponses à tes questions sur cette opération. Papa t’aidera à trouver le bon site. De plus, aller consulter un ORL ne t’oblige en aucun cas à te faire opérer.
-      A bien y réfléchir, tu as raison, maman. Je suis d’accord pour aller voir le docteur. Dis papa, tu veux bien m’aider ?

              Sur l'ordinateur, je tape comme mots clés : « auto » et « plastique ». Bizarrement, je ne tombe que sur des adresses de sites qui parlent de voitures….Papa arrive à la rescousse et rectifie mon erreur :
-      Mais non, Héloïse , tu as mal écrit c’est otoplastie et non pas « auto plastique » ! Cela s’écrit O-T-O-P-L-A-S-T-I-E
-      C’est bon, c’est bon, j’ai compris…..dis-je en râlant.
Finalement, avec cette orthographe, cela fonctionne beaucoup mieux, car je tombe sur des liens traitant tous de la chirurgie plastique des oreilles, bref j’ai le choix. Du coup, je clique sur un blog où une jeune fille présente  l'opération qu'elle a subie avec des photos de ses oreilles avant et après son intervention chirurgicale. Elle explique  sa journée à l’hôpital, ses pansements et la douleur. Au fur et à mesure de cette lecture, j’ai l’impression que tout cela n’a pas l’air si terrible que ça, moins terrible en tout cas que l’orthographe de ce nom barbare !
-      Alors rassurée ma puce ? questionne papa.

*ORL:Oto-Rhino-Laryngologiste

Une part de ciel, Claudie Gallay

Ed. Actes Sud, août 2013, 445 pages, 22 euros

Attend Curtil désespérément...


Un jour, début décembre, Carole reçoit une boule à neige par la poste. C'est le signe que son père, Curtil, est de retour; il va bientôt réapparaître au village natal en Savoie où son frère Philippe et sa sœur Gaby vivent encore. Elle, elle vit loin maintenant, à Saint Etienne, seule sans ses filles, parties en Australie, et un ex-époux qui avait besoin de voyager...
"Dès que je vois les cimes, j'ai le cœur qui se tend" se plaisait-elle à dire à son homme lorsqu'elle retournait chez les siens. Justement, peut-elle parler de famille? Son père disparaît et réapparaît, si bien que toute petite, elle a appris à "être nomade de lui"; sa mère est morte emportée par Alzheimer, et la fratrie ne se comprend plus. Alors, le père qui revient, c'est l'occasion de recoller les morceaux.
"Je suis née ici, d'un ventre et de ce lieu. Une naissance par le siège et sans pousser un cri. Ma mère m'a enterré mon cordon de vie dans la forêt. Elle m'a condamnée à ça, imiter ce que je sais faire, revenir toujours au même lieu et le fuir dès que je le retrouve."
Ce lieu c'est Val-Des-Seules où peut être une station de ski va voir le jour, très près à vol d'oiseau de la frontière italienne, si près que jadis, on raconte qu'Hannibal est passé par là avec ses éléphants.
Carole revient, loue un gite près de la scierie, et, en attendant le retour de Curtil, traduit un ouvrage de Christo, l'artiste qui voile la nature ou les monuments pour mieux les révéler.
Les jours s'écoulent, Curtil se fait attendre Une certaine routine s'installe; Carole réapprend à connaître Philippe et sa soeur Gaby qui vit avec une gamine de seize ans, la Môme, dans un bungalow de fortune. Chacun porte ses souffrances, ses non-dits, ses certitudes, mais s'ouvrir et en parler à l'autre, cela servirait à quoi?

Pour Carole, rester là c'est se mettre en danger, se remémorer le passé, l'incendie de leur maison, raviver son ancien désir pour Jean, le patron de la scierie. Pourtant, elle reste, pour cette répétition, cet intérêt qu'elle porte aux siens finalement.
"Être ici me rendait chaotique. C'était un processus."
Ce processus, c'est l'acceptation de soi, de sa nouvelle condition de femme quittée, indépendante. C'est aussi l'acceptation de "la part de ciel de l'autre", ce besoin qu'on a que certains fassent partie de notre vie. Enfin, c'est aussi l'acceptation de renoncer à l'enfance; comprendre qu'elle appartient au passé, indiscutablement:
"L'enfance merveilleuse, ces années qui donnent aux choses un goût si différent. C'était ça exactement. Cette part précieuse et que le temps nous gratte jusqu'à l'os."

Claudie Gallay nous offre un roman essentiellement tourné vers le dialogue et les échanges alors qu'il traite essentiellement des non-dits familiaux et de la difficulté de s'ouvrir à l'autre. Les personnages secondaires contribuent à l'atmosphère du thème, quant au décor hivernal il met en évidence paradoxalement la chaleur des liens fraternels.
Une part de ciel est centrée sur les gens, leurs secrets, et les liens indéfectibles entre eux.


L'amour est une île, Claudie gallay

Ed. J'ai Lu, octobre 2012, 413 pages, 6.9 euros

 

"L'amour est une île. Quand on part, on ne revient pas." 

 

J'ai eu du mal à entrer dans le texte, puis petit à petit, les chapitres m'ont apprivoisée.Claudie Gallay a voulu, je pense, écrire un roman total sur l'amour, le théâtre, la vieillesse, la souffrance. Choisir Avignon, en été, en pleine grève des festivaliers, ne fait que rajouter au climat poisseux et suffocant de ce livre.
L'héroïne, Marie, est une incarnation de la souffrance de vivre. Selon Odon, elle a un tempérament sauvage, "c'est un animal pris derrière les barreaux", "vivre la fait souffrir (...) et le plaisir l'amène au dégoût".
De manière récurrente, elle mord, elle se griffe pour faire "suinter sa colère qu'elle enterre profond en elle", pour se rappeler qu'elle est en vie mais que son frère, lui, est mort...Ambiance!
Au milieu de cette souffrance et des grèves, Odon et Mathilde se retrouvent dix ans après leur séparation, et leurs sentiments restent intacts. Les corps se cherchent toujours, mais la vie, les circonstances et le vécu font que beaucoup de choses ont changé. Mathilde est célèbre, Odon est un directeur de théâtre fataliste qui cache un lourd secret "littéraire" avec son ancienne maîtresse.
Et en pleine moiteur, durant cette oppression, des personnages plus rayonnants permettent d'équilibrer le roman. Isabelle est vieille maintenant mais elle a connu tous les grands du théâtre et de l'art. Elle dit: "vieillir, ce n'est rien quand on se souvient. C'est l'oubli qui fait la souffrance". Ses souvenirs hétéroclites permettent d'introduire un rayon de soleil dans la vie de Marie, qu'elle héberge le temps du festival.
Marie ou par qui le malheur arrive.....mais chut!
Les chapitres sont courts, les digressions nombreuses peut être pour mieux imprégner l'ambiance. La chaleur décrite donne l'impression d'un ralenti d'ensemble qui se ressent même dans le style de l'écriture. Les répétitions sont importantes et parfois pesantes, mais peut-être est-ce encore pour donner une impression de "sur place".
Les personnages sont entiers, notamment Marie, personnage écorché vif qui essaye de vivre à travers ce que son frère aurait pu devenir si...
Et enfin, il ne faut pas oublier Avignon et le théâtre, Avignon et son festival où les acteurs et les "hommes de l'ombre" ne vivent que pour lui et surtout veulent vivre correctement grâce à lui.
Bref, un roman étrange et pesant dans lequel Claudie Gallay a voulu rassembler toutes les émotions.

Les déferlantes, Claudie Gallay

Ed. J'ai Lu, juin 2010, 480 pages, 8.4 euros

Et derrière les lignes, l'ombre de Prévert...

 

Le premier chapitre vous emporte comme les vagues et le vent emportent les planches "évadées" d'un cargo au large. Le style m'a "happée": des phrases simples, dépouillées, dans des chapitres courts et puissants. Même ce que l'on devine à travers les mots prend toute sa dimension. La narratrice n'a pas de nom, mais on sait qu'elle a quitté le Sud pour ce bout de terre du Cotentin, la Hague, après la mort de son compagnon. En comptant les oiseaux et en les observant, elle lutte contre le manque, plus que l'ennui de son homme à jamais disparu: "ton corps de colosse était devenu une petite chose perdue au fond du lit." Dans son quotidien, elle croise une population de "taiseux"dont les caractères s'apparentent étrangement aux humeurs de la mer et au paysage environnant. Il y a Raphaël, le sculpteur, et sa soeur Morgane, Max le benêt, Mr Anselme, mémoire vivante de Jacques Prévert, Lili,et le trio improbable Théo, la vieille et Nan qui "croit que chaque visage inconnu est un rendu de la mer". Il faut le retour de Lambert, un homme plein de certitudes qui veut comprendre la mort de ses parents, pour que la narratrice comprenne qu'un drame s'est noué il y a quarante ans et que les gens se taisent: "cette histoire effleurait la mienne, en faisant vibrer tout le sensible". Lambert, par son errance dans le village, fait ressurgir les ombres du passé, tout comme "les vents (qui) soufflent les jours de tempête sont comme les tourbillons de damnés.". Les silences deviennent des insultes, les désirs "sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau la Hague. Une affaire de sens." Au fur et à mesure, la narratrice va se rapprocher de Lambert. Il lui ressemble tant! Au fur et à mesure, elle va comprendre toute l'histoire, et par un regard appuyé, un silence, elle fera parler les protagonistes. Le lecteur devine un peu avant la narratrice ce qui s'est passé, mais qu'importe! Pourvu qu'on ait l'ivresse de ce style au charme envoûtant!


Mer agitée à très agitée, Sophie Brassignac

Ed. Lattès, 250 pages, janvier 2014, 18 euros

Mer d'huile...


Quatrième de couverture:
"Sophie Brassignac signe un roman plein d'allant, où l'amour et l'humour courent comme un furet entre les membres d'une tribu déjantée."

L'amour certes, l'humour bof, la tribu déjantée passons...


William et Maryline ont transformé la maison familiale bretonne en maison d'hôtes. Finie la vie new-yorkaise, cette "vie de nantis qu'on prenait pour des voyous". Le guitariste d'un groupe de rock très connu et l'ex top-model se sont rangés des paillettes et vivent désormais loin des médias, avec leur fille Georgia , adolescente "aussi vindicative et procédurière qu'un condamné par erreur". Exception faite des quelques crises théâtrales de cette dernière, tout est calme à l'horizon, une mer d'huile. Certes les clients sont un tantinet pénibles, mais Maryline a l'habitude maintenant. William lui, se partage entre la maison et sa bande d'amis: Flag l'hypocondriaque chronique et Edouard Herr, l'antiquaire de la ville, homme étrange aux rêves dangereux.

Un matin, sur la plage, notre héroïne découvre le corps recroquevillé d'une jeune fille. Accident? Meurtre? En tout cas Maryline n'a pas la conscience tranquille car cette nuit là, son mari est rentré ivre et ne se souvient pas de tout... A elle de faire la lumière sur ce qui s'est passé, afin de se rassurer, même si elle reste persuadée que William "est incapable de nuire à qui que ce soit sauf à lui-même".
Dans le même temps, l'enquête policière commence, menée par Simon, le premier amour de Maryline. Leurs retrouvailles les bouleversent. Lui, a mis sa vie amoureuse en suspens depuis sa rupture avec la jeune femme, elle, n'avait jamais oublié cet "ange noir, brutal, addictif et dangereux", son premier vrai amour.

On sent très vite que l'enquête n'est qu'un prétexte et elle est mise au second plan. L'auteure se focalise sur les émotions contradictoires de Maryline qui aime encore William malgré ses failles, ses faiblesses, "parfois fuyant et guindé", mais se sent irrésistiblement attirée par Simon qui lui voue une passion sans bornes:
"Simon était quelqu'un à qui on appartenait ou rien, alors que William n'avait jamais eu aucun sens de la propriété."
Comment éviter l'inéluctable lorsque soi-même on ne fait rien contre?

Mer agitée à très agitée est un roman basé sur le faux-semblant. Le polar est secondaire, au détriment de la passion amoureuse. Or, il n'y a aucune vague déferlante à l'horizon. Les personnages secondaires sont ternes et ne mettent pas en valeur le trio William-Maryline-Simon. A défaut de houle, la mer reste lisse, car le lecteur reste sans cesse à la surface des événements et des émotions. La fin et l'épilogue sont déséquilibrés par rapport à la mise en attente du lecteur. Une phrase ou deux scellent des situations qui ont été mises en place sur plusieurs chapitres...
Enfin, William, le mari un peu paumé et trompé n'a aucun traitement de faveur. On ne connaît jamais le fond de sa pensée, petite marionnette fragile à qui on empêche de quitter son costume de rock star sur le retour.

Finalement, toujours se méfier des quatrièmes de couverture!



Vie animale, Justin Torres

Ed. Points Seuil, janvier 2013, traduit de l'anglais (USA) par Lætitia Devaux 140 pages, 5.7 euros

Le Bruit et la Fureur


Le Bruit c'est celui que fait la fratrie, narrateur inclus, dans la maison, dehors, bref tout le temps et n'importe quand. Ils sont trois, mais ne font qu'un:
"Nous trois.
Trois frères.
Trois mousquetaires.
Trois histoires."

Le Bruit c'est aussi celui des disputes et des réconciliations cycliques entre les parents, Ma et Paps, qui n'ont de parents que l'appellation mais se révèlent plutôt des compagnons d'infortune qui grandissent en même temps que leur progéniture. Maladroits ou parfois carrément décalés dans leurs gestes d'amour, ils restent cependant un pilier pour Joel, Manny et le narrateur.
La Fureur intervient lorsque les gosses ont faim et que leur mère ne se lève plus à cause du départ inopiné de Paps. La Fureur c'est aussi la violence dans les combats "fratricides" où tous les objets deviennent des armes potentielles:
"quand on se battait, on se battait avec des bottes ou des outils, des tenailles qui pincent, on attrapait tout ce qui nous tombait sous la main et on le jetait; on voulait plus de vaisselle cassée, plus de verre brisé.On voulait plus de fracas."
Le silence n'existe pas. Il est synonyme de néant et d'abandon. Cette famille existe car elle s'aime maladroitement en faisant du bruit et en se déchirant. Mais en grandissant, la fratrie tellement soudée se scinde, le narrateur ne se cache plus derrière ses frères: il "bombe le torse". Il devient un homme. Or celui qu'il devient ne correspond pas aux critères familiaux, et cette découverte provoque la fureur, non pas celle positive qui unifiait le clan familial, mais celle qui rejette et exclut...
Ce premier roman est un récit de bruit et de fureur, c'est aussi un chant d'amour envers une famille peu banale, et un appel déchirant de celui qui en est écarté.

NEWSLETTER (15)

 

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

Hubert Selby, filmé par Ludovic Cantais dans le cadre de son documentaire "Hubert Selby Jr, 2 ou 3 choses".
La Luna productions, Ludovic Cantais
Une soirée chaude du mois d'août 2013. Tandis que je zappais sans conviction, je tombe sur une émission d'Arte, où un homme voûté et tranquille tape avec un doigt sur un vieux modèle d'ordinateur. Je reconnais le vieil homme, c'est Hubert Selby Junior, surnommé "le scandaleux", l'auteur du Démon, lecture qui m'avait marquée quelques mois plus tôt. Ouf, je constate que l'émission vient seulement de commencer. C'est "Hubert Selby Jr, 2 ou 3 choses" de Ludovic Cantais. Pendant 53 minutes l'auteur de Last exit to Brooklyn se raconte lui et son univers qui lui valurent pas mal de problèmes. Passionnant...
Décembre. Les éditions Albin Michel annoncent la sortie en janvier 2014 du titre phare de l'auteur avec une nouvelle traduction. Traduire Hubert Selby Junior c'est accepter une typographie sans apostrophe mais avec des barres de fraction, c'est faire corps avec la langue orale très familière, le parler des rues de New-York, bref, un travail de Titan.
Hubert Selby Junior est le créateur d'un genre à lui tout seul. Il choque, il dérange, mais quel style, quelle réflexion en arrière plan!
Dans la République des livres, Jean-Pierre Carasso explique le travail laborieux d'une nouvelle traduction de Last exit to Brooklyn, avec sa collègue Jacqueline Huet. "Pour commencer, il nous a fallu, à Jacqueline Huet et à moi, consentir l’effort de surmonter une vraie répugnance à certains des traits les plus sordides des description", dit-il. Pas facile donc...
 http://larepubliquedeslivres.com/comment-jai-traduit-last-exit-brooklyn/
 Ici, un article sur son roman Le démon

Toujours, dans la littérature américaine, les Inrokuptibles, sous la plume de Clémentine Goldszal, consacre un article aux trésors oubliés de la littérature "made in USA". Ainsi, des auteurs méconnus jusque là et souvent morts, ont fait vendre des milliers d'exemplaires, car remis au goût du jour par les maisons d'édition. Karoo de Steeve Tesich, Le dernier stade de la soif de Frédéric Exley en sont des exemples.
Pourvu qu'il y ait encore de nombreuses pépites de ce genre pour les années à venir!...
http://www.lesinrocks.com/2014/01/13/livres/les-tresors-oublies-de-la-litterature-americaine-11459820/

L'info est tombée le 21 janvier dernier: le Grand Prix de la BD d'Angoulême 2014 ne sera pas français. En effet, les trois finalistes sont américain, japonais et britannique. Pas de cocorico donc. Certains disent que c'est la faute au nouveau mode de scrutin mis en place cette année. Affaire à suivre par ici, sur Bibliobs: http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20140121.OBS3125/le-grand-prix-d-angouleme-2014-ne-sera-pas-francais.html

 Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu et aimé:
- La 5ème vague de Rick Yancey (Robert Laffont)
- Ava préfère les hommes de Maïté Bernard (Syros) (Jeunesse)
J'ai terminé sans avoir vraiment accrocher Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac (Lattès)







Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine:
- Avenue des géants de Marc Dugain
- L'âme de Kôtarô contemplait la mer de Medoruma Shun (Regards Croisés).

Bon week end livresque, et faites du sport, c'est bien aussi!





RUE DES ALBUMS (33) L'enfant idéal de Laëtitia Bourget et Alice Gravier

Ed. Thierry Magnier, octobre 2013, 24 pages, 17 euros

Petit garnement!

 


Quand on est un enfant, on est centré sur soi, rien que sur soi. Alors lorsqu'un bambin haut comme trois pommes annonce "pour maman, je suis le plus câlin des petits garçons", et qu'il renchérit en ajoutant qu'il est aussi "fort comme un roc et rapide comme l'éclair", "pacha", "bricoleur professionnel", "joli coeur", "vrai loup de mer", mais aussi "sage comme une image" à l'école, ou "justicier" à la récréation, on sent qu'il y a comme une anguille sous roche!
En effet, les illustrations font le contre pied des affirmations de l'enfant. Chacune de ses expériences apporte son lot de désordre, de désobéissance, de situation extrême.
Selon lui, il est un enfant idéal, car tout ce qu'il fait, il le fait vite et bien. Aux yeux des adultes qui le prennent en charge, c'est autre chose.... Ainsi, le petit ange est  un petit garnement "des bacs à sable" qui s'endort paisiblement sur le banc de l'école...
Page après page, petit garçon vit des situations vraisemblables qui enrichit non seulement son expérience vécue, mais lui permet de s'ouvrir à la sociabilité. A son âge, on est volontaire et toujours prêt à découvrir!
Le jardinage, le bricolage, les jeux de récré, la surveillance, se terminent forcément par des catastrophes, mais pour le petit narrateur tout s'est bien passé.


Dès lors, on le concept de l'enfant idéal est totalement chimérique, car à cet âge, on vit l'instant car on est incapable d'avoir du recul sur le vécu, et tirer une leçon sur nos bêtises.
Cet album est intelligemment construit. Il oppose systématiquement le monde fantasmé de l'enfant avec celui de la réalité. Pourtant, le petit garçon n'est jamais représenté de manière négative. Les illustrations centrées sur ce qu'il fait et ce qu'il vit, montrent un enfant plein d'entrain faisant des bêtises "normales" pour un enfant de son âge. D'ailleurs les adultes en présence ne sont jamais vraiment en colère en sa compagnie.
Les dessins sont détaillés, très classiques et souvent drôles, mis en relief par un fond volontairement neutre.
Finalement Petit Monsieur Zéro Défaut est un enfant comme les autres!
A partir de 3 ans.

Le convoi de l'eau, Akira Yoshimura

Ed. Actes Sud Babel, octobre 2013, 176 pages, 6.6 euros

"Puissiez-vous vivre des jours paisibles"


Imaginez un hameau isolé au fin fond d'une montagne où les habitants vivent en autarcie depuis des décennies et selon leurs propres règles. Imaginez qu'ils soient contraints et forcés de partir car un barrage hydroélectrique doit noyer leurs habitations. Imaginez enfin, les ouvriers de ce barrage qui s'installent près de cet étrange village et se sentent inexplicablement attirés par les habitants...Yoshimura nous emmène au fin fond de la forêt et de la montagne, où la brume met des heures à se lever, où des sources chaudes abondent inexplicablement au milieu de la nature luxuriante. Et au cœur de tout ça, le narrateur, ancien détenu et meurtrier de son épouse, venu travailler comme ouvrier sur le chantier du barrage. A force d'observer les villageois qui ne se mêlent à personne, il ressent une forte attraction et une paix psychologique perdue depuis longtemps:
"j'avais l'impression qu'avec le départ de ses habitants je risquais de perdre le peu de tranquillité de cœur que je venais enfin d'acquérir."
 Il envie ces gens assez sauvages, en harmonie avec la nature et en paix avec ses morts...La narration fluide du texte permet de lire ce roman comme un conte. Certes, l'action y est peu présente, le temps s'écoule comme les gouttes de rosée tombent des feuilles, mais jamais je ne me suis ennuyée. l'auteur se plaît à comparer la civilisation, incarnée par les ouvriers, et les défauts qu'elle engendre, avec les villageois qui diffèrent en tout point de leurs "envahisseurs". Pas de combat, pas de joutes verbales avant l'évacuation, mais une leçon de vie et de valeurs que seul le narrateur semble comprendre et vouloir conserver. Le sujet est étrange mais admirablement construit et traité, le tout servi par une grande maîtrise stylistique. Un très beau livre.

Neige, Maxence fermine

Ed. Points Seuil, décembre 2000, 98 pages, 4.7 euros

Parenthèse floconneuse


Très court mais d'une incroyable richesse, les phrases à retenir se bousculent et mettent en avant une grande qualité de style alliée à une belle histoire saisie comme un conte. Yoko ne veut devenir ni guerrier, ni prêtre au grand désarroi de son père. Seule la poésie, celle des haiku, enflamme son cœur, tout comme la neige lui inspire de très beaux vers: "la neige est un poème. Un poème d'une blancheur éclatante". Or, la poésie n'est pas un métier, "c'est un passe temps", "un mystère ineffable" qui ne nourrit pas la bouche d'un homme. Cependant, Yoko est repéré par le poète de la Cour de Meiji. Ce dernier lui conseille de suivre l'enseignement du maître Soseki qui lui apprendra à mettre de la couleur dans ses haiku désespérément "transparents"...
L'histoire est belle, le récit est élégant. Il possède la douceur et la pureté d'un flocon de neige. Aucun "grain de sable" ne vient enrayer cette parenthèse ouatée,hommage à la poésie japonaise. Et pour conclure, ces mots glanés dans le chapitre 52: "il y a deux sortes de gens. Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d'autre que se tenir en équilibre sur l'arête de la vie."

Nosfera2, Joe Hill

Ed. JC Lattès, janvier 2014, 621 pages, 22.9 euros

Joe Hill est le fils de Stephen King...

Cauchemar éveillé


"Vic dormit.
Ses rêves se résumèrent à un défilé d'images incohérentes: un masque à gaz sur le sol en béton, un chien mort la tête écrasée sur le côté de la route, un massif de pins immenses auxquels étaient pendus des anges blancs et aveugles."
Victoria, Vic, petite fille de huit ans, a ses nuits peuplées de cauchemars étranges dont les significations lui échappent. De plus, depuis qu'elle a acquis son vélo cross, un Raleigh, elle possède la faculté de traverser le pays par le Raccourci, matérialisé par un vieux pont couvert. Ce passage n'est pas anodin: à chaque fois qu'elle l'utilise, une migraine effroyable la gagne, et elle perd des forces.
En grandissant, Vic utilise de moins en moins le Raccourci. Mais, un jour, elle se retrouve devant une maison abandonnée. Poussée par la curiosité, elle décide de l'explorer. Elle trouve, garée sagement dans le garage, une Roll Royce Wraith de 1938, immatriculée NOSFERA2. Tout a l'air tranquille, sauf que, soudain, Vic se rend compte qu'un enfant est enfermé à l'intérieur du véhicule... Poursuivie par le propriétaire, un certain Charlie Manx, et le petit garçon, elle ne doit sa vie qu'à l'incendie qu'elle a déclenché sur les lieux, mais aussi au courage de ceux qui l'ont recueillie dans la station essence voisine.
Ainsi, Charlie Manx est arrêté, emprisonné à vie pour rapt d'enfants, et sombre dans le coma...

Les années passent. Vic est désormais adulte, à la limite de la marginalité, maman d'un petit Wayne (Bruce Wayne en vérité). Elle gagne sa vie en décorant des motos, puis en étant l'auteur d'une série d'albums à succès. Or, la jeune femme vit un véritable enfer. Tous les jours, seulement entendue par elle, le téléphone sonne. Au bout du fil, les victimes de Charlie Manx la harcèle et lui demande de la rejoindre à Christmasland.

Un soir, Charlie Manx se réveille, et aidé de Bing, décide de reprendre ses activités: il enlève le fils de Vic pour l'emmener dans son monde, son "lieu spécial pour les enfants spéciaux", son extrospection personnelle: Christmasland.
Notre héroïne n'a plus le choix: il lui faut utiliser le Raccourci de sa jeunesse, aux commandes de sa Triumph, pour retrouver son enfant et mettre fin aux agissement de ce vampire des temps modernes.

Nosfera2 est un roman dense qui n'offre aucun temps mort. Il promène le lecteur aux frontières du fantastique, tout en utilisant le registre du polar. La traversée du pont couvert est un passage d'un monde à l'autre:
"Une espèce de lévitation à la fois palpable et irréelle au milieu des grésillements, des parasites. Cela ressemblait un peu à un assoupissement, au moment où l'on sombrait dans les replis du sommeil."
Don ou malédiction, le Raccourci devient le seul moyen pour Vic de retrouver à temps son fils.
Face à la Triumph de Vic, symbole de la modernité, la Roll Royce de Charlie Manx, voiture de collection, mais condition sine qua non pour que son propriétaire reste en bonne santé.
"La Rolls le rend jeune et fort. Elle le conserve. En échange, il perd sa capacité à ressentir du regret ou de l'empathie. Voilà de quoi son couteau l'ampute: son humanité."
Alors, se pose la question sur la nature du vieil homme. Quel monstre est-il réellement? Vampire? Pédophile? La vérité est bien plus dérangeante.
 Arguant le fait que "les fantasmes ne [sont] que des pans de réalité attendant d'être dévoilés", Joe Hill nous emmène dans un road movie littéraire, sur la route de Saint Nicolas. "La route de Christmasland est pavée de rêves": à nous lecteurs de l'emprunter au bon moment et accompagnée de Vic pour qu'elle ne devienne pas une autoroute filant droit vers l'Enfer.
Avec ce nouveau roman, Joe Hill marque son empreinte dans le monde du polar fantastique, et marche sur les pas de son illustre père.

Les portes de l'interdit, Franck Tallis

Ed.10/18, collection Grands Détectives, janvier 2013, 381 pages, 10.2 euros

Polar fantastique: la vie après la mort?


La couverture attire l'œil, la quatrième attise la curiosité, le titre suggère "le côté sulfureux" de l'intrigue....
Le 19ème siècle, ce n'est pas que la révolution industrielle, c'est aussi les progrès notables en médecine notamment en neurologie et en psychiatrie. Le Dr Charcot fit de l'hôpital de la Salpêtrière, autrefois hospice délabré, un hôpital "en voie de devenir une école neurologique de renom international."
La folie, le, mythe des Enfers, la possession, sont des sujets qui attirent bon nombre de lecteurs. Ici, l'auteur a pris les quatre thèmes et les a mélangés dans un immense "shaker à histoires"! En est ressortie une intrigue assez rocambolesque dont le héros, le docteur Paul Clément, est à la fois, chercheur, victime et sauveur...
Chez les Clément, on est médecin de père en fils, car "lui seul est capable de persuader la Mort de remettre sa venue à plus tard; lui seul possède ce pouvoir." Témoin d'une scène assez traumatisante de zombi sur une île des Caraïbes, Paul décide de ses consacrer à la conscience et notamment à la possibilité de celle-ci de perdurer chez les morts vivants.
Formé par le professeur Duchenne (qui a réellement existé), puis employé auprès du Dr Charcot, il continue ses recherches, mais voulant apporter la preuve de la possible existence de Dieu après la mort, et ainsi corroborer certains témoignages post-traumatiques, il décide de mourir trois quatre minutes avant que son collègue le réanime aux palettes électriques.
L'idée est belle, courageuse, hélas, son voyage post-mortem ne lui montre pas le Paradis mais lui ouvre les portes de l'Enfer. En revenant à lui, il ne sait pas qu'il a emmené un invité impromptu à ses côtés....
"Je ne vis pas une réplique de moi-même, mais un démon, une créature hideuse, lubrique, affichant un sourire mauvais, le bras levé haut, terminé par des griffes mortelles".
La lutte entre le Bien et le Mal commence.

Ce roman se lit jusqu'au bout même si il y a un amalgame de tout: état vampirique, possession, exorcisme, hystérie psychiatrique. Bref, le lecteur s'y mêle les pinceaux. De plus, on se heurte souvent à une prose hachée, qui passe du coq à l'âne sans raison apparente, ainsi qu'à des ellipses nombreuses et variées qui handicapent "la colonne vertébrale" de l'ensemble. Divisé en trois parties, "damnation, possédé, rédemption", le lecteur suit le parcours chaotique du Dr Paul Clément. Or, la dernière partie est de trop et ne fait que réitérer la volonté du succube de l'emporter sur les hommes.
On retiendra de ce livre la volonté d'une frontière floue entre le scientifique et le sacré, et une étude fort intéressante de l'Eglise Saint-Sulpice et des gargouilles de Notre Dame de Paris.

A la découverte de Lola Frizmuth (2 tomes), Aurélie Gerlach

Ed. Gallimard Jeunesse, collection Scripto, 2012 et 2013

Lola Frizmuth est dans la place! Impertinente, drôle, insupportable, Lola vit d'incroyables aventures  au pays du Soleil Levant tout en gardant son flegme et ses répliques "qui tuent". Entourée de personnages décalés,  elle incarne l'adolescente d'aujourd'hui dont la vie dépend de son portable et de son "côté populaire". A ne pas manquer!

TOME 1: Où est passée Lola Frizmuth?


Ça commence fort par une série de SMS entre Lola et sa soeur Madeleine...Tout de suite, le ton est donné: drôle, pétillant, impertinent.
Lola est en terminale, a rencontré (soi-disant) le grand amour en la personne de Tristan qui a eu la fâcheuse idée de déménager au Japon avec ses parents. Trop de pression (dur dur d'être une fashion victime au bahut), trop de problèmes (elle a floué ses copines qui la poursuivent désormais avec un compas à la main!), elle décide de rejoindre le pays du soleil levant sans en informer personne.
Dans l'avion, son voisin échange les cartes sim de leurs portables respectifs. Ce ne serait pas si grave si le voisin en question n'était pas un yakuza poursuivi par les siens... Dès lors, commence pour Lola une incroyable aventure, accompagnée par un jeune homme rencontré à l'ambassade et depuis secrètement amoureux d'elle, Lionel Bresson de Rousselles...
"Oui, il se trouve que j'ai un goût pour le mauvais goût" assène d'entrée Lola. Et pas qu'un peu à vrai dire. Lola est une tête à claques, un genre de Paris Hilton sans la fortune derrière, parfois bête comme ses pieds, mais avec la réplique qui tue (comme on dit).
Le roman est construit avec des changements de narrateurs. Ainsi, le style d'écriture s'adapte en fonction de la personnalité de chacun, mais il s'avère qu'on tombe sur des passages franchement drôles lorsque c'est Lola qui se raconte.
Affublée d'un père se prenant pour un Rambo-bavarois, une mère décalée, et une sœur disons hystérique, on comprend mieux les prédispositions de l'héroïne pour l'attitude Kamikaze, car Yakuzas ou non, son principal objectif est de récupérer sa carte sim, puis son téléphone rose à paillettes en édition limitée pour ne pas la citer.
Enfin, régulièrement, le lecteur a droit à une retranscription de SMS entre les protagonistes...
Le livre plaira beaucoup aux ados car il est dans l'air du temps, se lit facilement et adopte avec une incroyable facilité le langage "djeune". Certes, l'intrigue reste simplette mais on sent vite que l'intérêt de ce roman est ailleurs. Simplement, le dernier quart de l'ouvrage reste poussif, on sent que l'auteur a du "remplir" pour tenir jusque l'épilogue qui, lui, est très moyen. Attention cependant au style: à force de trop en faire cela risque de lasser quelques lecteurs: mieux vaut la mesure et le bon goût que la démesure verbale qui peut sombrer dans la caricature.
Lola Frizmuth reste néanmoins un personnage frais et drôle dont on suit les galères avec plaisir.

Onlitplusfort.skyrock.com


TOME 2: qui veut la peau de Lola Frizmuth?


Après avoir vaincu le gang de Yakuzas, Lola a décidé de suivre un groupe de rock très populaire au Japon, les Amour Boréal, en devenant une de leurs danseuses.
Retour au Japon donc. Cette fois-ci, Madeleine, la sœur de Lola et Lionel, son amoureux "coincé" mais trop mignon ont fait le déplacement car notre héroïne doit se produire sur scène.
Or, Lola ne serait pas Lola si, en plein concert, sa chute provoquée par une collègue jalouse, n'avait pas fait tomber le chanteur du groupe, et provoque une série d'incidents en cascade et l'évacuation des fans...
C'est en se cachant avec Maki, son ennemie, pour éviter les remontrances des représentants de la Tommy Corporation, qu'elle est témoin d'une scène pour le moins compromettante: un des membres des Amour Boréal en train d'évacuer un corps sans vie! Ni une, ni deux, Lola filme la scène, mais comprend très vite que sa vie est en danger.
Commence alors un jeu du chat et de la souris en territoire Tokyoïte puis à la campagne. Sans portable pour qu'on ne retrouve pas sa trace, Lola est cachée par Hisami la Geisha, "une artiste comme elle, qui a voué sa vie à l'art japonais, porte un mépris sans bornes aux groupes de pop modernes et aux idoles éphèmères."
Pfff, Lola et la tradition semblent être une initiation difficile surtout quand on a deux bras gauches... Alors, pour passer le temps, elle s'adonne à l'art du Haïku dont elle donne une définition pour le moins surprenante:
"Les Haïku, en gros, c'est un peu les ancêtres des tweets, sauf qu'on les met pas sur Internet."

"Long est le voyage
Sur la route de Tokyo
Sans ma PSP

Ô fraîche rosée
D'un amour tout juste éclos
me voili-voilou :D

Funeste destin
Qui m'entraîne dans le sillage
de Maboule-man

Le vieux Samouraï
Au sabre plus affûté 
Que sa petite cervelle."

Il n'y a pas que le président de la Tommy Corporation qui voudrait retrouver la petite française, sa sœur et son amoureux aussi. Madeleine s'avère être une "Lola deux fois plus agitée du bocal, qui aurait troqué son cœur d'or contre un penchant contre le despotisme le plus impitoyable."
Quant à Lionel Bresson de Rousselles, il est repéré, et après un changement radical de look, il devient la nouvelle coqueluche pop des jeunes nippones en devenant Ryô Shan!

La course poursuite se fait sur un rythme trépidant parsemé d'humour et de "pépites" de répliques "qui tuent" façon Lola Frizmuth. Assez manichéen dans la trame (les méchants d'un côté, les gentils de l'autre), Lola doit faire face à une entreprise puissante et prête à tout pour sauver son secret de clones de chanteurs à succès qu'elle cache dans la cave de l'usine...

Ce tome 2 est dans la lignée de son grand frère: drôle, impertinent, avec une intrigue minimale mais servie par une écriture impitoyablement dynamique. Ce sont les personnages et leurs dialogues qui donnent corps au roman. Lola Frizmuth est la véritable colonne vertébrale du récit. Sans elle, tout s'effondre comme un château de cartes. Cependant, elle n'est jamais agaçante et incarne à la perfection l'adolescente d'aujourd'hui engluée dans des histoires qui la dépassent. Son humour corrosif reste sa façon à elle de relativiser...

A quand le tome 3?

http://onlitplusfort.skyrock.com/tags/6icw5HSQ14x-Ou-est-passee-Lola-Frizmuth.html

Ecriture: MARRE DE MES OREILLES! (3)



 

Nouveau rendez-vous de Fragments de lecture, Ecriture vous propose de découvrir chaque semaine un récit inédit. Ce mois-ci, Marre de mes oreilles ou l'histoire d'Héloïse et ses oreilles décollées...



CHAPITRE 3

Tout problème a une solution



                                                         Lecture, histoire, récréation, calcul, cantine…le reste de la journée s’écoule paisiblement. Les activités de classe et les jeux avec Fanny me font oublier pendant un moment ma tristesse et la méchanceté de Léa. D’ailleurs, cette dernière ne s’occupe plus de moi pour l’instant, préférant jouer à l’élastique et donner des ordres à sa « cour ». En effet, à se comporter ainsi, elle me fait penser à la Reine de France entourée de ses favorites,  comme Madame Morand nous l’a appris en histoire. Telle la reine Marie Antoinette, Léa dicte ses choix et sa cour n’a pas le droit de refuser…Cependant, il arrive toujours un moment où ce maudit groupe reprend son activité préférée : se moquer des autres, et même si au bout d’un certain temps, elles finissent par se lasser, c’est toujours pénible de se sentir la tête de turc.

              Depuis les moqueries survenues à la piscine, Léa et ses sbires semblent m’avoir oubliée. Je me faisais des illusions, car, le soir, à la sortie, alors que je franchissais la grille de l’école, cette chipie crie bien fort à mon attention :

-      Ne cours pas Héloïse car sinon tu risques de t’envoler avec tes oreilles !

J’ai trop honte.

Le soir, à la maison, maman me surprend en train de me scruter devant la glace :

-      Mais bon sang Héloïse quel est ton problème ?

-      Regarde maman, pourquoi tu m’as faite avec des oreilles décollées ? Je ressemble à Dumbo l’éléphant et les filles se moquent de moi à l’école ! elles disent qu’elles sont énormes, elles ont raison… je suis affreuse !

-      C’est quoi cette bêtise ? tu es très jolie ma chérie. Tu sais, il y aura toujours des enfants qui trouveront un défaut aux autres et s’en serviront pour se moquer.

-      Oui, mais là c’est vrai, je m’en rends compte maintenant, dis-je en pleurant.

Tout doucement, maman s’approche de moi et m’entoure de ses bras. Son odeur douce et rassurante m’envahit. C’est tellement bon…tout en me faisant un câlin, elle me dit dans le creux de l’oreille :

-      Rassure-toi ma chérie, moi aussi j’ai eu le même petit problème que toi quand j’avais à peu près ton âge. Car contrairement à ce que tu penses cela arrive à beaucoup de petites filles et de petits garçons d’avoir les oreilles décollées. Lorsqu’on a commencé à se moquer de moi à l’école, mamie Claudine m’a emmenée chez un spécialiste pour me les faire recoller.

-      Recoller ? Recoller ? Tu veux dire avec de la colle ? Bizarre, bizarre, la technique !