Pourquoi il faut encore lire Hervé Guibert (1955-1991)

Pourquoi il faut encore lire Hervé Guibert (1955-1991)D’Hervé Guibert, on se souvient surtout de « l’écrivain du Sida » ayant fait un passage remarqué à l’émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1990. On se souvient aussi d’un écrivain dérangeant ayant mis en scène son corps décharné, sans tabou, et ayant raconté sans fard, dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, les pratiques sexuelles de Michel Foucault (alias Muzil).
Or, avant d’être très médiatisé, Guibert écrivait depuis longtemps. Certes, son succès était plutôt d’estime, mais lui, qui, tout jeune déjà se voulait être différent des autres, avait déjà entrepris à travers son œuvre une vaste démarche de transgression dans laquelle seule la vérité dans ce qu’elle a de plus cru et de plus inavouable pouvait apparaître.
C’est pourquoi, il est judicieux de mettre toute sa pudeur de côté lorsqu’on entreprend la lecture de ses romans. En effet, Guibert considéra sa maladie mortelle comme « une aubaine », un tremplin pour mettre en avant ce à quoi il travaillait depuis toujours. Selon Martine de Rabaudy qui lui a consacré un article dans l’Express du 6 décembre 2001, le sida « était l’expression spectaculaire de son désir de mourir », désir omniprésent, et symbolisé par les capsules de digitaline volées à sa grand-tante préférée.

Dès lors, se sachant condamné, l’écriture va devenir un élément essentiel et inhérent à sa survie : « si je n’écris plus, je me meurs », écrit-il dans son journal intime. Ce procédé devient le leitmotiv des trois œuvres considérées comme LE triptyque de ses années sida, dans lesquelles il incarne son propre personnage principal. A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le Protocole Compassionnel et l’Homme au chapeau rouge dévoilent un auteur malade mais qui n’a pas perdu de sa verve habituelle. Le sida devient « le reportage de sa vie », voire un personnage à part entière.
La maladie est née de son « désordre » sexuel, son « sang amorce un processus de faillite » dont l’issue est inéluctable. Rappelons-nous qu’à l’époque de sa contamination, on racontait tout et n’importe quoi sur le virus. Pour oublier les visites quotidiennes à l’hôpital, le traitement lourd et souvent avilissant, Guibert décide « d’écrire jusqu’à épuisement » son « livre condamné ». Ainsi, il pense que son « compagnon de route » perd pendant un temps de sa voracité :
« le sida est une maladie merveilleuse. Et c’est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d’ébloui dans son atrocité, c’était certes une maladie inexorable, mais elle n’était pas foudroyante, c’était une maladie à paliers, (…), une maladie qui donnait le temps de mourir, le temps de découvrir le temps, et de découvrir la vie ».
Sans cesse, Guibert opte pour une prose provocante, parfois très crue. Mais lorsqu’il s’agit des mots, son style devient plus doux :
« c’est quand j ’écris que je me sens le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux ».
Il emploie ses nuits d’insomnie à construire la trame de son prochain roman : « j’écris un livre, dans le vide, je le bâtis, le rééquilibre, pense à son rythme général et aux brisures de ses articulations, à ses ruptures et à ses continuités, à l’entrebâillement de ses trames, à sa vivacité, j’écris mon livre sans papier ni stylo (…) jusqu’à l’oubli ».
Albert Camus disait « il faut imaginer Sisyphe heureux », par extrapolation, il faut imaginer Hervé Guibert heureux, car l’écriture de ces trois dernières œuvres lui a permis de remplir le contrat moral dans le rapport qu’il avait de sa conception de la littérature. D’ailleurs, peu à peu, la maladie passe au second plan pour ne devenir qu’un fait routinier. Et même si « le sida microscopique et virulent, mange l’homme, ce géant », Guibert devient « un trompe la mort » défiant cette dernière par l’écriture, symbole de survie.
En voyageant, en acquérant des œuvres d’art (sujet de l’Homme au chapeau rouge), il oublie le rétrovirus et regarde devant lui…
L’épilogue, le lecteur le connaît car Guibert va mourir des suites d’une tentative de suicide en décembre 1991, car la triste réalité va l’emporter sur le reste : « j’ai l’impression d’être un éléphant ligoté, j’ai l’impression que le duvet m’écrase et que mes membres sont en acier, même le repos est devenu un cauchemar, et je n’ai plus d’autre expérience de vie que ce cauchemar là »
De l’homme qui ne veut plus se regarder dans une glace tant son corps ressemble à celui « d’un vieillard de quatre-vingt quinze ans », il faut garder le souvenir d’un ange blond, très beau, immortalisé par de multiples photos noir et blanc.
« Guibert crâne, Guibert défie, Guibert gémit, toujours Guibert écrit » explique Martine de Rabaudy, mais c’est à Arnaud Genon, dans un article publié en mars 2012, qu’on doit cette conclusion :
Guibert « aura remis au goût du jour cette idée que la littérature n’est pas une activité confortablement bourgeoise et consensuelle mais qu’elle peut, voire même doit être avant tout, une expérience fondamentalement existentielle ».
C’est pourquoi, plus de vingt ans après sa disparition, il est toujours utile de lire Hervé Guibert.

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