Les Gorges rouges, Christine Balbo

Ed. Rhubarbe, avril 2014, 125 pages, 10 euros

Monde anxiogène

 



"Permettre aux esprits de s'ouvrir, aux idées de jaillir, aux routines de dépérir."
Cette parole prononcée par un des personnages des neuf nouvelles du recueil donne le ton. En effet, de nos jours,l'accès à la culture se fait essentiellement sur le web, marquant ainsi la fin de l'ère des livres, des visites au musées, des échanges entre personnes. Désormais, c'est l'écran qui joue le rôle d'intermédiaire, réduisant alors l'être humain à "un mouton noir d'Ouessant", cobaye sans trop le savoir d'une opération technologique qui le dépasse.
Dès lors, les personnages ont en commun d'être comparés de près ou de loin à un animal, non pas à cause de leur physique mais de leur capacité réduite à accéder à la réflexion, ou de leur profonde volonté de révolte qui ne peut s'exprimer que par la violence instinctive. Et quand l'un d'entre eux tente d'intégrer le monde dit de la connaissance, le milieu littéraire pour ne pas le citer, soit son prénom se réduit à une initiale, telle Vanessa, dans Les Gobelins, qui devient V devant les petits vieux lettrés en mal d'amusement, "ce V, vous savez, déploie ses ailes en liberté loquace", soit il est contraint de supporter une assistance hypocrite et superficielle, comme décrit dans la nouvelle In real life, où le lauréat d'un obscur prix littéraire fait bonne figure face à un parterre invité par une "Verdurin devenue Princesse".

"Je ne suis de nulle part (...) mais je suis des leurs" se dit la narratrice de la nouvelle éponyme du recueil. Ce désir, en commun avec les animaux, de vouloir appartenir à un troupeau, à un groupe, histoire d'avoir cette impression d'exister, d'en être. Certains, pour sortir du conformisme, en sont réduits à faire un acte violent ou à regretter un passé fait de violence latente. Alex, dans French Area Coordinator, détruit l'intérieur impeccable de la famille qui l'accueille à Camden, afin d'en finir avec "le déroulé morne et sans surprise d'un vieillard avant l'heure" qu'il croit être devenu.  Dans Le monte-escalier André, à la retraite, parti vivre sur une île bretonne, rêve de sa vie passée en région parisienne:
"Lui qui avait vécu les dernières années de sa vie active la peur au ventre, dans l'environnement urbain, regrettait à présent les invectives des sauvageons, les possibles lames qui lui auraient transpercé la bedaine comme il en avait été témoin à Champigny."

En lisant ces nouvelles, ce qui frappe, c'est la collision entre le réel et l'imaginaire. D'une situation tout à fait probable, le récit prend à chaque fois une direction tout à fait surprenante. Ainsi, l'accès à l'instruction numérique prend des tournures inquiétantes. Le scriptorium numérique est alimenté par un groupe de moines copistes d'un nouveau genre, brebis égarées de l'ère où le savoir se transmettait dans des salles de classe. Nourrir le monstre est un titre évocateur. Le web est un monstre boulimique ayant toujours soif de données, si bien que ses vassaux des temps modernes ont du mal à  renouer avec la vraie vie.  Dans La mise au vert, Corado et Terence, webmasters fusionnels, ont bien besoin d'air pur en famille pour se déconnecter du monde virtuel:
"Pourquoi les payait-on au fond? Pour tenir à jour deux sites web à peu près confidentiels mais prestigieux."
Inventer pour mieux aborder le réel. Car, il est évident que notre époque est une époque de fou, où nous, pauvres humains, sommes les perdrix affublées de lunettes opaques pour éviter de s'entretuer. "Si on les laissait faire, elles passeraient leur vie, leur courte vie, à se battre entre elles" explique le père d'Aleth, dans Un autre monde. Comme elles, aveuglés par l'écran, les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, nous ne sommes plus capables d'entretenir un dialogue constructif, sans sous-entendu, sans rapport de force caché. Le chamois sacrifié dans la dernière nouvelle est le symbole de la perte d'un temps où les hommes vivaient entre eux, sans intermédiaire.:
"Ils sont encore là et nous aussi, alors nous les survivons. On ne les touche pas."

Alors qu'arrive-t-il quand l'être humain est incapable de s'auto-gérer, emporté par la fièvre de la réalité virtuelle, incapable "d' envisager les conséquences de ses inconséquences" au point de mettre en danger son travail? Dans 23, rue des Palombes, Christine Balbo met en scène un Effaceur, un tueur  d'un nouveau genre, qui fait le ménage du web, à l'instar de sa voisine, Mme Santiago, qui fait le ménage dans l'entreprise, et vit encore dans la réalité quotidienne.

Le monde dépeint dans ce recueil est un monde "saturé de communication" dans lequel il est de plus en plus difficile d'y marquer son empreinte durable et réelle. Christine Balbo a pris le parti de l'humour "aigre-doux" pour décrire un monde imaginaire qui, au fil des pages, ne s'avère pas si fanstamagorique que ça. Ses personnages se sentent piégés dans une société qui les dépasse et, à défaut d'y trouver une volte-face, baissent les bras, ou ont un sursaut de lucidité.
Finalement, n'est-ce pas la lucidité qu'il faut à tout prix entretenir?

A découvrir!

Le Prix Ozoir'elles 2014 :
Voici la sélection officielle !
"Les gorges rouges" de Christine Balbo (éditions Rhubarbe)
"Caprice de la reine" de Jean Echenoz (éditions de Minuit)
"Derrière les grilles du Luxembourg" de Pablo Mehler (éditions Moires)
"Passage de l'amour" de Pascale Roze (éditions Stock).
Verdict au salon du livre d'Ozoir-la-Ferrière le samedi 29 novembre 2014 !