Retour à Little Wing, Nickolas Butler

Ed. Autrement, août 2014, traduit de l'anglais (USA) par Mireille Vignol, .... pages, 22 euros

Amitiés indéfectibles


"Quand j'avais nulle part d'autre où aller, je revenais ici. Quand je n'avais rien, je revenais ici. Je revenais ici et je créais quelque chose à partir de rien. (...) Et à chaque fois que je revenais, j'étais entouré de gens qui m'aimaient, qui tenaient à moi, qui me protégeaient sous une espèce de cloche de tendresse. C'est ici que j'entends tout: le monde qui palpite différemment, le silence qui résonne comme un accord joué il y a une éternité, la musique dans les trembles, les sapins, les chênes et même les champs de maïs."
Ici c'est Little Wing, petite ville imaginaire du Wisconsin, où ont grandi quatre amis: Ronny, Lee, Hank et Kip, qui malgré des parcours différents ont préservés une amitié indéfectible:
"Ces hommes qui se sont toujours connus. Ces hommes qui sont tous nés dans le même hôpital, qui ont été mis au monde par le même obstétricien. Ces hommes qui ont grandis ensemble (...) ont développé un langage bien à eux, une communication par signes invisibles, comme des bêtes sauvages. Et parfois, être ensemble tout simplement leur suffit."
Désormais, trentenaires, ils se voient de moins en moins souvent. En effet, Lee, star du rock, écume le monde, Kip a fait fortune à Chicago comme trader et s'est mis en tête de rénover la vieille fabrique de Little Wing. Seuls Hank et Ronny sont restés sur place. Hank est un fermier endetté, quant à Ronny, un AVC dû à son alcoolisme a eu raison de sa carrière de rodéo.
Et pourtant, malgré la distance, les mondes différents qu'ils côtoient, les réussites ou non de l'un ou de l'autre, c'est toujours une réelle joie de se revoir. Little Wing, véritable personnage du roman magnifiquement décrit, est le catalyseur. "A l'époque, ce n'était qu'un bled du Midwest ayant connu des jours meilleurs avec une fabrique en ruine à côté des rails de chemin de fer rouillées.", mais maintenant elle est le véritable point d'ancrage de ces hommes, l'impression tenace qu'à cet endroit la vie leur paraît "plus réelle, plus véritable, plus authentique, plus viable."

Certes, chacun n'est pas attaché à leur ville pour la même raison, mais cela fait le ciment de leur amitié. La géographie commune, les souvenirs communs, unissent tant bien que mal des personnalités différentes. Seul Hank n'a jamais quitté Little Wing, marié à Beth, profondément attachée elle aussi au coin, car "plein de repères qu'[elle] a appris à aimer." Lorsque Lee est de retour, c'est la fête et le couple s'étonne chaque fois que la vie de star n'ait pas écorné leur amitié. Hank et Lee surveillent Ronny pour qu'ils ne replonge pas dans les vapeurs de l'alcool, et l'aide au quotidien, car la vie est désormais pour lui "comme une route qui va nulle part". Seul Kip semble avoir quelque chose à prouver, aussi bien à la ville qu'à ses amis. Le rachat de la fabrique désaffectée est un pari qu'il se donne après une vie de paraître à Chicago:
"Je croyais que la fabrique, ce projet, serait le catalyseur et changerait tout pour moi. Je croyais que ça me donnerait quelque chose de concret et de réel à entreprendre. Je croyais que si je revenais ici et ressuscitais ce truc, la ville nous accepterait, m'adopterait."

Ce roman pourrait être parfaitement bucolique si les aléas de la vie, al vie de couple, la maturité, n'apportaient pas son lot de questionnements. Ainsi, les amours contrariées, les projets avortés, les vieilles rancunes refont surface. Hank, Lee, Ronny et Kip vont devoir s'accrocher  pour préserver intact leur amitié commune, quitte parfois "à transformer sa maison en château fort contre toutes les ordures et laideurs du monde." Heureusement, ils sauront trouver en eux des ressources inespérées pour sortir grandis de cette expérience inédite.

Nickolas Butler raconte cette amitié indéfectible et ce profond attachement à une ville par le choix d'une narration chorale. Chaque chapitre donne la parole à un des personnages, mais aussi à leurs compagnes, afin d'avoir notamment un point de vue féminin sur les événements en cours. Les réflexions sur l'amour, l'amitié, les écueils de la vie sonnent juste, si bien que le lecteur devient un peu lui aussi un habitant de Little Wing.
Ce premier roman est maîtrisé de bout en bout, porté par quatre personnalités différentes qui font la richesse de l'ensemble. Le chanteur Lee est le porte-parole de leur attachement:
"Le succès de Lee ne nous avait pas surpris (...) Il écrivait des chansons sur notre coin du monde (...) Ses chansons étaient nos hymnes, nos porte-voix, nos micros, nos poèmes de juke box. Nous l'adorions."
Alors oui, on peut dire que l'auteur propose une version très réductrice de la société en mettant en scène des personnages qui ne se sentent bien que "dans leur coin du monde", mais cela est cohérent avec son idée intime selon laquelle la géographie commune, le lieu de notre enfance sont des points de repères essentiels à l'âge adulte.
Retour à Little Wing est un vrai plaisir de lecture, au style abouti et cohérent, dont on tourne les pages au ralenti afin de prolonger notre rencontre avec le récit.

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