REGARDS CROISES (9) Le complexe d'Eden Bellwether, Benjamin Wood

Ed. Zulma, traduit de l'anglais (RU) par Renaud Morin, août 2014, 512 pages, 23.5 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

  C'est en rentrant le soir chez lui qu'Oscar entend pas hasard l'orgue de la chapelle du King's College. Irrésistiblement attiré par la mélodie, il entre et fait ainsi la connaissance d'Eden et de sa sœur Iris, qui l'accompagne au violoncelle.
Eden Bellwether est un organiste brillant et passionné par la vie du musicien Mattheson. Grâce à la musique, il sait transmettre les émotions les plus variées, et heureusement, car dans la vie, il est surtout un homme à la personnalité trouble, narcissique, peu enclin à l'empathie.
Mais, Oscar est aussi subjugué par Iris, même s'il se sent très mal à l'aise dans l'environnement de la jeune femme aux antipodes du sien: fils d'ouvrier, il travaille depuis l'âge de dix-sept ans comme aide-soignant dans une maison médicalisée pour personnes âgées, tandis que la fratrie Bellwether est issue de la bourgeoisie anglaise, le mot besoin ne fait pas partie de leur vocabulaire, et surtout Iris est étudiante en médecine.
Pourtant, il est accueilli et intégré au sein d'un nouveau  groupe d'amis composé de Yin, Marcus et Jane, la petite amie d'Eden.
Très vite, Oscar se rend compte qu' Eden possède une personnalité à part, et qu'il exerce une influence notable sur le groupe. Sûr de ses connaissances, il est persuadé que la musique en général et surtout l'orgue en particulier peut avoir un effet hypnotique tel qu'il peut soulager voire guérir des blessures ou maladies. Fou ou génie, difficile à dire tant le jeune homme sait être persuasif:
"A nouveau, la sombre mélodie du clavicorde, suivi par le violoncelle, puis la chaleur et les voix, et l'impression de partir à la dérive. Comme si une sorte d'éther l'anesthésiait, peu à peu."
Fort de son pouvoir, gourou de ce comité restreint,  Eden s'obstine à vouloir prouver que son talent a un effet thérapeutique. Cette obsession a une influence directe sur son comportement et son rapport aux gens. En effet, il est à la fois un homme distant et terriblement possessif.
Afin d'éclaircir la situation, mais aussi pour qu'Iris cesse d’idolâtrer son frère, Oscar demande l'aide d'Herbert Crest, psychologue de renom et spécialiste du comportement. Justement, le cas d'Eden l'intéresse fortement. Pragmatique, il accepte de servir de cobaye, car, atteint d'une tumeur cérébrale, il se sait condamné, et considère l'expérience qui lui est proposée comme un moyen de démontrer que la musique et l'hypnose ne sont que des thérapies temporaires, des sources d'apaisement de la douleur. C'est aussi le moyen de prouver à l'entourage du jeune homme qu'Eden est un manipulateur et non un guérisseur
"Je crains que nous ne soyons que des grains de sable. Des grains de sable dans le colossal mécanisme d'adaptation que ton frère s'est construit."

Le complexe d'Eden Bellwether est un roman difficile à résumer, tant le récit est intense, ponctué à la fois de coups d'éclat et de défaite, de mise en attente et d'accélération du schéma narratif. Pour un premier roman, on ne peut que constater une certaine maîtrise de la narration.
Dès le début, l'auteur donne le ton  en apportant une dimension tragique à l'ouvrage. En effet, la prolepse cachée dans le prologue interpelle le lecteur et attise sa curiosité. Dès lors, en avançant dans le récit, on sait que les activités d'Eden auront des conséquences inattendues et dramatiques.

De plus, l 'art de l'ellipse est utilisé avec une réussite consommée et entretient le suspens ainsi que le climat de manipulation entre les protagonistes, si bien que le lecteur doit redoubler de vigilance pour ne pas se perdre dans la trame narrative et se sentir perdu au milieu d'une page. A défaut d'entendre la musique baroque et hypnotique jouée par Eden, on est subjugué par la complexité du récit qui offre une intrigue aux rebondissements multiples et des personnages à la personnalité changeante, gravitant autour d'un Oscar tour à tour incrédule puis perplexe. Benjamin Wood joue avec nos nerfs, prolonge l'attente du dénouement, nous manipule finalement avec une facilité déconcertante.
Eden est une personnalité à part, à la fois pesante et indispensable  pour ses proches. Pour attirer l'attention et mettre fin à son complexe qu'on pourrait finalement qualifier d'infériorité (quoique), il croit avoir trouvé le secret de la vie et de la mort, véritable sorcier qui ose se confronter à Dieu.
L'écrivain  explore dans un registre original  les thématiques étroitement liées de la folie et du génie, en démontrant à quel point nous sommes démunis lorsque nous sommes confrontés à des personnalités hors du commun et "hantées" par une idée fixe.
Le complexe d'Eden Bellwether est une brillante histoire de manipulation à la fois sur la forme et sur le fond, et accueille Benjamin Wood dans le cercle restreint des jeunes auteurs prometteurs.

L'article de Christine Bini sur le blog La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2014/09/regards-croises-9-le-complexe-deden.html
 


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