Le garçon incassable, Florence Seyvos

Ed. Points Seuil, août 2014, 192 pages, 6.3 euros

Henri et Buster


Merci à Hélène Fournier, traductrice littéraire, de m'avoir conseillé la lecture de ce livre.


Roman ? Récit de vie? Là n'est pas l'important. On entre dans la lecture du Garçon incassable comme si on entendait la narration  de Florence Seyvos chuchotée derrière notre oreille, cet enchevêtrement de sa mémoire, de ses expériences.
Parce qu'elle désire écrire sur l'acteur Buster Keaton, "l'homme qui ne rit jamais", la narratrice se perd dans les rues d'un quartier huppé de Los Angeles. De cet homme en noir et blanc, on retient souvent le masque sérieux alors qu'il est un homme-projectile, désarticulé et pourtant incassable. Mais qui était-il vraiment? Perdue dans les méandres de sa mémoire, elle se souvient d'un autre homme incassable, son oncle Henri, "une vie pour rien" comme le disait sa grand-mère, parce qu'il n'était pas devenu comme les autres suite à un accident de naissance. Mais, c'est un autre Henri qui, finalement, va être plus présent dans sa vie. Cet Henri là, elle le rencontre en Afrique, à l'âge de onze ans. C'est le fils du nouveau compagnon de sa mère:
"Henri s'est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C'était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout à coup un vaisseau s'est rompu dans sa tête."
La famille recomposée organise sa vie autour de ce petit bonhomme boiteux, au bras gauche atrophié, qui, toute sa vie, restera en esprit un petit garçon à l'intérieur duquel, chagrins, douleurs et brimades "glissent comme une rafale de vent sur son visage."
Buster Keaton partage avec Henri une enfance brutale. Chez l'un, elle se résume à servir d'enfant projectile pour les spectacles de ses parents, pour l'autre, elles sont d'interminables séances de kinésithérapie paternelle rythmées par Wagner. De cette souffrance est née une solitude qui ne les quitte jamais, parfois muée en ennui:
"L'ennui d'Henri est comme un motif discret répété tout le temps sur un papier peint, on ne voit plus que lui."

Adulte, Keaton devient la star qu'on connaît. N'empêche que règne chez lui un certain degré d'insoumission, un décalage par rapport à son entourage, comme le résume très bien une scène d'un de ses films Go West (1925):
"Le monde se vide autour de lui (...) Quand il marche, il semble toujours à contre-sens et tout le monde le bouscule."
Cette vie à rebours des autres, Henri la vit aussi, sans s'en rendre compte. Son existence est entièrement balisée de trajets routiniers, d'emplois du temps bien précis entre son travail au CAT, son logement au foyer et ses sorties au cinéma:
"Henri est sorti de l'enfance. Il en est sorti pour arriver nulle part, dans une adolescence qui n'en sera pas une et ne le mènera jamais à l'âge adulte. Sa vie se déroulera désormais dans un éternel état intermédiaire. Un état où les éclats de joie sont de plus en plus rares. Ils sont remplacés par le plaisir et la satisfaction."
Et si les autres ne suivent pas les règles, le jeune homme croit qu'il est de son bon droit de les punir...

Buster Keaton
Ces deux êtres si différents ont pourtant bien des points communs. Et la narratrice, avec une écriture à la fois obstinée et pleine de pudeur, fait le parallèle entre ces deux fils de vie qui semblent se rejoindre à l'horizon des souvenirs. Doit-on penser pour autant que ces deux êtres "incassables" sont tristes? C'est leur inadéquation avec le monde qui les entoure qui les rend forts. Le doigt pointé sur eux glisse sans les affecter.
A trop se sentir différent, Buster Keaton s'est mis à boire avant de relancer sa carrière. Henri, lui,
continue de mener sa petite vie, entre une famille aimante, et son quotidien occupationnel.

Florence Seyvos signe un texte délicat sur la différence et l'acceptation de la différence. Dans une société centrée sur le regard de l'autre, il est bon de produire des récits de cette envergure permettant de recentrer les priorités. Qu'en est-il de cette narratrice qu'on sent fragile, parfois tourmentée mais toujours aimante?
Jamais burlesque, jamais tragique, Le garçon incassable est une ligne de deux vies, un fragment de bonheur de lecture qui vient contredire l'expression de la grand-mère, "une vie pour rien."

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