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Trois frères, Peter Ackroyd

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (GB) par Bernard Turle, janvier 2015, 288 pages, 19 euros.

"Enfin ma vie commence."


Un soir, au retour de l'école, Harry, Daniel et Sam ont vainement attendu le retour de leur mère Sally, en goûtant à la table de cuisine. Leur père, Philip Hanway, était déjà parti au travail comme gardien de nuit. Jamais ce dernier leur expliqua ce départ inattendu. C'était arrivé, voilà tout.


La fratrie, née le même jour à un an d'intervalle, grandit dans une maison triste et fit de l'absence maternelle, une force, une arrogance pour s'en sortir et quitter enfin le quartier de Crystal Street à Camden Town. Seul le petit dernier, Sam, sembla souffrir plus que les autres. D'un naturel doux et rêveur, l'école ne devint pas pour lui un tremplin vers la réussite, mais plutôt une obligation, considérant que la vie pouvait s'accomplir autrement que par la voie professionnelle.

La majorité et les études ont vite eu raison des liens unissant les frères. Harry, journaliste en devenir, n'hésite pas à dire qu'il est orphelin; quant à Daniel, il exècre le quartier où il est né, s'y sent "comme un prisonnier de guerre qui organise son évasion". Son salut, il le doit aux études littéraires et à son admission à Cambridge. Sam reste vivre avec son père, passant ses journées à errer dans les rues, à la rencontre des indigents:
"Avec eux, il n'était ni gauche, ni timide (...) ils l'acceptèrent vite. Or, c'était ce qu'il avait toujours appelé de ses vœux.: être accepté. Il ne voulait pas être distingué, être pris en pitié ou traité avec condescendance."

Peter Ackroyd écrit l'ascension fulgurante mais calculée de Harry et Daniel qui, sans le savoir, vont fréquenter et croiser les mêmes personnages, l'un dans un cadre professionnel et l'autre dans des circonstances intimes. Parfois, ils ont l'impression de croiser Sam "plongé dans son monde intime de rage et d'affection dont les autres étaient exclus", ou alors ce dernier croit voir ses grands frères, fort de sa capacité à voir "ce qu'il veut voir" ou "ce qu'il a l'intention de voir." Seulement, lorsqu'il rencontre de nouveau sa mère, Sam décide de renouer les liens, entrant ainsi dans le monde interlope londonien.

Car Trois frères est aussi un roman sur Londres. Les rues, les quartiers, les pubs et les restaurants sont autant de lieux favorisant les échanges, les entorses à la loi. Les personnages de l'auteur sont offerts en pâture à la capitale qui broie ses habitants en les mettant d'abord à l'honneur puis en les clouant au pilori.
Le marchand de sommeil Asher Ruppta, le propriétaire du journal le Chronicle Martin Flaxman, le prostitué bohème Spakler, sont autant de figures qui naviguent entre deux sociétés dont la frontière est formée de secrets honteux et de menaces floues.
Alors, certains portent un nom qui en dit long sur ce milieu louche et florissant: Rackham, Salomon le Roublard ou encore Le Choucas qui doit son surnom à un augure de mort. Qui le voit est promis à des problèmes...
Harry, Daniel et Sam vont faire partie de la toile d'araignée géante tissée par le récit. Au fil des chapitres, les liens se forment, les relations se dessinent, néanmoins tous ne sont pas prêts à perdre leur âme pour se garantir une place au soleil.
Dès lors, le Londres décrit par Ackroyd ressemble furieusement au Londres de Dickens dans La Maison d'Âpre-Vent, que Daniel décrit dans une de ses chroniques littéraires:
"Londres devient une sorte d'univers carcéral où tous les personnages sont menottés aux murs. Si ce n'est pas une cellule, c'est un labyrinthe dans lequel rares sont ceux qui parviennent à retrouver leur chemin. Tous sont des âmes errantes."
A l'image de Sam qui erre dans un paysage souvent fantasmé qui convient à son caractère solitaire, chaque protagoniste va faire corps avec la ville et sera rejeté, abandonné, pour en avoir trop demandé.

Trois frères est une féroce satire sociale, sans concession, qui raconte avec des mots simples, et grâce aussi à une traduction extrêmement fluide, l'ascension et la chute d'une fratrie.

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