REGARDS CROISES (13) Mr Mercedes, Stephen King

  Ed. Albin Michel, janvier 2015, traduit de l'anglais (USA) par Océane Bies et Nadine Gassie, 550 pages, 23.5 euros.
 

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

Sous le parapluie de la déception.

Chaque année, la sortie du dernier roman de Stephen King est précédée de quantités de commentaires, de posts, d'articles même de la part de lecteurs qui ont lus le roman en langue originale, et s'impatientent de la parution en France. Mr mercedes n'a pas dérogé à la règle. Outre le fait qu'une grande chaîne de magasins avait anticipé sa sortie en le proposant avant tout le monde, les grands admirateurs de King s'interrogeaient encore et encore sur le choix de la couverture et son virage à cent quatre vingt degrés concernant l'intrigue.
La couverture et la quatrième de couverture sont plutôt réussies, le concepteur ayant été attentif aux symboles contenus dans le récit. Il pleut des gouttes de sang, ce qui, dans un roman de Stephen King, n'étonne personne. De toute façon, le dos du roman est explicite: on a affaire à un tueur de masse qui se sert d'une voiture comme d'une arme. Alors comment tenir plus de cinq cents pages, quand vous apprenez dès le premier tiers que le tueur en question, un certain Bradley Hartsfield, a pris tant de plaisir à commettre son assassinat qu'il n'a plus vraiment envie de recommencer?

Mr Mercedes est véritablement un roman policier. King met de côté les ficelles dont il est coutumier pour s'attaquer au polar. La colonne vertébrale du roman est somme toute classique: un flic à la retraite dépressif qui n'arrive pas à décrocher, un gamin paumé installé dans une relation plus que glauque avec sa mère qui perd pied, une belle femme divorcée, riche de la dernière heure, et tout autour quelques jeunes gens, personnages secondaires, sans qui rien n'avancerait. 

Bill Hodges est l'archétype même du flic américain qui reste policier même mis à la retraite après de bons et loyaux services. Décoré pour ses nombreux états de service, le tueur à la Mercedes reste quand même l'affaire qu'il n'a pas réussi à élucider. Pourtant, dans sa carrière, il en a vu des timbrés:
"Au cours de toutes ces dernières années passées dans les forces de police, Hodges a vu des choses dont il n'oserait parler à personne qui ne les auraient également vues. De tels souvenirs toxiques le poussent à croire que son correspondant pourrait très bien dire la vérité, tout comme il dit certainement la vérité quand il affirme ne pas avoir de conscience."
Et qui est ce correspondant mystérieux qui l'invite à chatter sur un obscur réseau social appelé "Sous le parapluie de Debbie"? Mr mercedes bien sûr!  Car ce jeune homme, à force de surveiller le flic, aimerait tant le pousser au suicide comme il a réussi à le faire pour Olivia Trelauwney, la propriétaire de la Mercedes qui a causée tant de victimes...
Ce jeu du chat et de la souris prend du temps, si bien qu'on se demande si l'intrigue ne va pas s'éterniser en longueur, devenir trop lâche, ce qui, chez l'auteur, est mauvais signe. L'enquête privée de Hodges part dans tous les sens, lui permet même de trouver un regain de virilité avec la soeur d'Olivia, Janey, dont il n'arrive pas à comprendre comment elle peut être attirée par un sexagénaire bedonnant et négligé. Passons.

Alors, au fil des pages, on attend la critique sociale de King, celle qui est toujours pertinente, lucide; celle qui pointe du doigt les hypocrisies de l'Amérique contemporaine et les petits arrangement entre amis; celle finalement qui devient, en filigrane, le véritable sujet du roman. Eh bien non, tout juste peut-on lire ceci:
"Tous les préceptes moraux sont des illusions trompeuses. Même les étoiles sont des mirages. La vérité c'est l'obscurité et la seule chose qui importe c'est de prendre son manifeste avant de s'y enfoncer. Inciser la peau du monde pour y laisser une cicatrice. Ce n'est que ça, après tout, l'Histoire: du tissu cicatriciel."

A force de provocations, parce que Hodges sait appuyer où ça fait mal, le désaxé Bradley Hartsfield se met en tête de laisser une trace indélébile, comme les kamikazes du 11 septembre, mais en mieux, forcément. Dès lors, le polar devient de plus en plus linéaire, ne laissant aucune place à l'imagination ou au retournement de situation. Hodges s'efface peu à peu au profit de "son équipe de choc" composée du voisin qui lui tond sa pelouse, Jerome, et de la nièce de Janey, Holly, une quadra aussi timbrée qu'attachante. Forcément, Hodges n'y connaît rien en informatique, seuls les "jeunes" peuvent s'en sortir dans ce domaine et l'aiguiller dans son enquête! Beau cliché.
Le lecteur lit donc au moins 350 pages de course contre la montre, aux chapitres de plus en plus courts qui amènent vers une situation finale très convenue.

Vous l'aurez compris, Mr Mercedes ne fera pas parti de mon Panthéon personnel de l'auteur. Peut-être que nous, lecteurs de Stephen King, sommes devenus très exigeants et avons du mal à accepter de sa part un roman policier honnête, sans fioritures, superficiel. 
Car, c'est cela qui manque cruellement à ce dernier roman, de la profondeur. Même la fin est prévisible. On se croirait dans un épisode de série policière du dimanche après-midi: on regarde sans savoir vraiment pourquoi puisqu'on devine déjà la fin. Mr Mercedes donne cette impression désagréable qu'il ne sera vite lu, vite oublié, jamais cité comme référence.
Allez, oublions Mr Mercedes et  attendons tranquillement le nouveau titre de 2016!

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2015/02/regard-croises-13-mr-mercedes-de.html

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