Madeleine Férat, Emile Zola

Ed. Le Livre de Poche, 1976, 349 pages, 5 euros.

Trio amoureux


Ecrit en 1882 en réaction à une pièce de théâtre refusée, Madeleine Férat reste un roman méconnu d'Emile Zola, englouti par les tomes puissants des Rougon-Maquart, édités par la suite.
Déjà, on y retrouve les obsessions qui feront le succès du romancier: l'imprégnation, la fatalité et le déterminisme.

Fille unique d'un veuf, Madeleine a été choyée durant toute son enfance, et bien après le décès de son père, une rente annuelle lui permet de pouvoir vivre correctement sans dépendre d'un homme. Toutefois, après avoir fui les avances de son vieux tuteur, elle s'entiche de Jacques, médecin militaire en attente de son départ pour la Cochinchine. Pendants un an, à Paris, ces deux-là vont vivre un amour au jour le jour, avec la certitude qu'il sera sans lendemain, tout au moins pour le jeune homme. Car, au fil du temps, en même temps que la certitude qu'elle se "vend" pour Jacques, Madeleine se rend compte qu'elle est tombée amoureuse et que cet amour n'a pas d'avenir:
"Peu à peu, elle accepta sa position. Son esprit se salissait à son insu, elle s'habituait à la honte (...) Elle ne l'aima jamais avec passion; elle reçut plutôt son empreinte, elle se sentit devenir lui, elle comprit qu'il prenait une entière possession de sa chair et de son esprit. Maintenant, il lui était devenu inoubliable."
Le départ de Jacques pour l'Asie se fait finalement au bon moment. La vie continue et Madeleine rencontre Guillaume de Viarmes qui, comme elle, est orphelin de parents. Pour lui, cette rencontre est un coup de foudre, la certitude d'avoir rencontré son jumeau féminin; pour elle, Guillaume lui assure la sérénité et l'assurance qu'elle peut aimer sans avoir la culpabilité de dépendre matériellement d'un homme. "Je me livre, je ne me vends pas!" se rassure-t-elle après avoir quitté ses bras.
C'est donc tout naturellement que les jeunes époux rejoignent la Noiraude, la demeure de Guillaume. Là, y vit aussi la vieille Geneviève, la nounou du maître des lieux, protestante austère et aigrie, chuchotant à longueurs de journées des versets de la Bible.
La vie est douce à la Noiraude, "il leur suffisait de vivre seuls, face à face, et de se donner le calme de leur présence." Les années s'égrènent paisiblement, ponctuées par la naissance de leur petite Lucie.

Forcément, ce roman n'aurait aucune force s'il décrivait le quotidien terriblement routinier de ce couple. Alors que tous deux croyaient Jacques mort dans le naufrage du navire l'amenant en Cochinchine, ce dernier revient sur Paris et renoue avec Guillaume. Or, ce dernier ne sait rien des anciennes amours de son épouse. Pour Madeleine, cette réapparition est un choc. Tous ses sentiments qu'elle croyait avoir perdus remontent à la surface:
"Les traces de la liaison qui l'avaient rendue femme, survivaient à son cœur. Elle demeurait l'épouse de Jacques, bien qu'elle n'éprouvât plus pour lui qu'une sorte de haine sourde."
Par acquit de conscience, elle avoue tout à son époux, et cet aveu est le point de départ de la déliquescence de leur bonheur. Guillaume ne supporte pas le passé de sa bien-aimée, Madeleine culpabilise de ses souvenirs avec Jacques, et, dans l'ombre, Geneviève guette la chute de la jeune femme qu'elle considère comme "une créature de Satan."

Zola raconte "l'amertume écœurante des doux souvenirs" d'un couple qui s'aime et qui ne sait plus comment s'aimer. Pourtant, le retour de Jacques n'est pas un obstacle en soi, mais il devient l'élément perturbateur qui va provoquer une série de troubles chez les personnages principaux. Madeleine va s'enfoncer dans la culpabilité, tandis que Guillaume va se persuader que sa fille n'est pas de lui, y voyant une ressemblance physique avec son ami, et ne se sent pas capable d'affronter les tourments de son épouse:
"Dès les premiers jours de leur liaison, elle l'avait fatalement dominé, par son tempérament plus fort, plus riche de sang. Comme il disait autrefois avec un sourire, il était la femme dans le ménage, l'être faible qui obéit, qui subit les influences de chair et d'esprit."
On lit des pages saisissantes sur la possibilité de l'imprégnation, cette croyance consistant à faire des pensées de l'esprit quelque chose de plus fort que l'hérédité. Lucie ressemble à Jacques puisque Jacques n'est jamais sortie de l'esprit de Madeleine!
"Il pensait à nouveau à cet étrange adultère moral dont sa femme avait dû se rendre coupable en laissant l'imagination prendre les baisers de son mari pour les baisers de son amant."

Un lecteur résolument moderne y verra de l'exagération dans la description des sentiments ainsi que cette inaptitude à continuer de s'aimer malgré la résurgence du passé. Néanmoins, si on replace le roman dans le contexte littéraire de l'époque, on y retrouve la puissance narrative et les thèmes majeurs qui feront le succès des Rougon-Macquart.
Zola refuse la fatalité. Il préfère à la place le terme de déterminisme, donnant de fait une importance à la causalité et au passé.
Madeleine Férat est un roman captivant dans lequel le lecteur est le témoin-voyeur de la déliquescence d'un couple. Enfin, l'auteur nous livre un trio de personnages secondaires - Monsieur de Rieu, Hélène et Tiburce - particulièrement délectable dans la description de leurs vices. Quant à Geneviève, figure implacable de l'austérité, de la religion et de la frustration, elle ajoute une dimension tragique à l'ensemble du roman.

A découvrir.