Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

Ed. Le livre de poche, 190 pages, 5.1 euros.

NON-LIEU. Ce mot résonne encore dans la tête de Thérèse Desqueyroux alors que la calèche l'emmène à Argelouse auprès de son enfant, Marie, et de son époux, Bernard Desqueyroux, qu'elle a tenté d'empoisonner à l'arsenic. Pourtant, c'est le faux témoignage de ce dernier qui lui a évité la condamnation pour meurtre.

Le père de la jeune femme a été clair: "tu feras tout ce que ton mari te diras de faire. Je ne peux pas mieux dire." Sa liberté a un prix, et non des moindres. Se plier aux règles de la belle-famille, accepter l'effacement et l'anéantissement au profit "du don total à l'espèce" et à "la perte de toute existence individuelle." En l'innocentant, Bernard a gagné. Cet homme qui n'a jamais compris son épouse, va pouvoir en faire ce qu'il veut, prétextant l'honneur familial.
Thérèse sait qu'elle va devoir payer pour son geste.

Sur la route du retour, elle tente de se souvenir en quelles circonstances elle a épousé un Desqueyroux. Pourtant, elle était plus riche, avait le sens des affaires, et aimait son indépendance. "Peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu'un refuge?" Et puis, épouser Bernard, c'était aussi faire d'Anne, sa meilleure amie, une belle-soeur.
"Elle se "casait", elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait" Mais de quoi, exactement?

Alors qu'elle a tenté de le tuer, Thérèse se rend compte qu'elle n'a jamais haï son mari. Seulement, après ses couches, la vie lui était devenue insupportable:
"C'était là le tragique; qu'il n'y eut pas une raison de rupture; l'événement était impossible à prévoir qui aurait empêché le choses d'aller leur train jusqu'à la mort."
L'incompréhension avec sa belle-famille s'installe, au point qu'ils ne semblent plus parler le même langage. Peu à peu, son époux devient un étranger à ses yeux:
"Mais du premier coup d’œil, il lui paraissait tel qu'il était réellement, celui qui ne s'était jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d'autrui; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l'adversaire voit."

Or, maintenant, à Argelouse, les rôles se sont inversés. Thérèse attend la sentence de Bernard. Plus rien ne sera jamais comme avant. Au nom du silence et de l'honneur familial, et parce que la famille pense aussi qu'elle n'est pas une bonne mère pour Marie, Bernard décide de la "séquestrer" dans une seule pièce de la maison. Le domestique Balion et son épouse veilleront sur elle, tandis que Desqueyroux vivra ailleurs.
Bernard a enfin eu le dessus sur cette femme énigmatique et insatisfaite, car "qu'y-a-t-il de plus humiliant d'avoir épousé un monstre lorsqu'on a le dernier mot?"
Pour Thérèse, l'enfermement, l'abandon, est pire que la condamnation. C'est l'incarnation de l'effacement et de l'anéantissement qu'elle redoutait tant...

François Mauriac dresse le portrait d'"une créature odieuse", antithèse d'une femme ayant "le cœur sur la main":
"Les cœurs sur la main n'ont pas d'histoire, mais je connais celle des cœurs enfouis et tout mêlés à un corps de boue."
Qui est donc cette femme sans morale, sans foi, avide d'une autre existence fantasmée par ses échanges avec un presque inconnu, et qui voit en la cigarette le seul moyen possible de calmer sa douleur enfouie?
Le face à face Bernard-Thérèse, dans leur maison vide, nous vaut quelques pages d'une profondeur admirable, car Mauriac confronte deux visions radicalement opposées. Bernard Desqueyroux a offert une liberté pour mieux la reprendre ensuite. Thérèse Desqueyroux a tenté de sacrifier une vie pour "fuir un isolement sans consolation."

On sort "retournée" de cette lecture intense et de ce portrait de monstre tourmenté.

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