La terre qui penche, Carole Martinez

Ed. Gallimard, collection La Blanche, août 2015, 368 pages, 20 euros.

La Dame Verte.



Cette terre qui penche sur laquelle il est impossible de cultiver autre chose que du raisin pour y fabriquer le vin, abrite en son sein une rivière sacrée, la Loue, dont les colères aussi dangereuses qu'imprévisibles ont forcées le respect des riverains. C'est en ce lieu aussi qu'on retrouve le domaine des Murmures, qui en 1361, est dirigé par Haute-Pierre.

Blanche a grandi sans mère, emportée par la peste noire. Depuis, son père noie son chagrin en multipliant les conquêtes, les bâtards, et en se défoulant sur la gamine à coups de badine. Car Blanche parle trop, même pendant son sommeil, et il pense que la violence lui apprendra le silence:
" Ma tête se vide par ma bouche, tout s'échappe, par flots, je revis chaque journée, bonheurs et peines, je régurgite tout ça sans en avoir conscience.(...) Durant mon sommeil, je torture sans retenue qui m'a contrainte, et nombreux sont ceux qui me contraignent dans ce château de mon père où les filles n'ont qu'à bien se tenir."

Alors quand son père l'emmène avec lui, parée comme jamais elle ne l'a été, elle se demande si elle ne va pas être offerte en sacrifice au diable filou qui joue encore avec les nerfs des humains après les avoir fait souffrir à travers le mal noir. Et puis, Blanche est rousse, n'est-ce pas là un signe du malin?
En fait, son père veut s'en débarrasser en la promettant en mariage au fils de Haute-Pierre, le beau Aymon. Sauf que, sous ses airs angéliques, Aymon est un esprit simple, un peu sauvage, comme lorsqu'il se mêle à la meute:
"Il n'est pas redevenu homme et il me semble qu'il n'en a jamais été un. Ses longues boucles blondes lui couvrent le visage et trempent dans l'eau sale qu'il lape bruyamment dans leur gamelle avant de se ruer de nouveau sur l'une des bêtes..."

Dans le domaine des Murmures, Blanche va s'épanouir en y trouvant la douceurs, l'attention et l'harmonie qui lui ont tant manqué auprès de son père. Elle se sent irrésistiblement attirée par la Loue, la rivière qui borde le château et dont on raconte qu'elle est sacrée. A force d'y plonger, n'a-t-elle pas rencontré la Dame Verte, la maîtresse des lieux, celle qui affirme: "je suis la Terre qui penche et la rivière qui court", "je suis une très ancienne croyance que le Dieu unique a détrôné au cœur des hommes" ?

"Les secrets de famille sont des fantômes, on les enterre, mais ils nous hantent. Si je doutais de mon existence, je dirais même que ce sont les seuls vrais fantômes. Mais peut-être ne suis-je qu'une simple histoire de famille qui se cherche désespérément un sens..."
La petite fille et la vieille âme se font écho, et tentent de comprendre leur histoire. Les souvenirs sont perfides et la mémoire ne garde pas toujours l'essentiel. Alors, il faut trouver quelqu'un qui racontera l'idylle entre Martin et Marie et la naissance de Blanche.
"La mémoire est une alchimie merveilleuse, certains souvenirs nous donnent l'illusion du réel. Pourquoi retenons-bous cette minute plutôt qu'une autre? Ce minuscule détail-là?"
Gorges de la Loue (Doubs)
Ainsi, souvent les souvenirs délicieux s'avèrent n'être que "des trompe l’œil de fortune, bricolé(s) à partir de lambeaux de sensation."

Blanche,  surnommée le Chardon, l'Oiselot ou la Minute, va trouver auprès de la Loue la réponse à se questions, mais à quel prix? Car la rivière se fâche souvent, son sang vert n'en finit pas de bouillonner toujours dans ses profondeurs...


Carole Martinez retrouve les terres du domaine des Murmures, deux siècles après. Le monde s'y
reconstruit après le fléau de Dieu, et sur la Terre qui penche, mieux vaut fuir le diable filou que l'affronter, quitte à subir les sautes d'humeur de la Loue:
"Après les orages, les gens d'ici remontent la terre, à la hotte et au seau, ils refaçonnent les coteaux, replantent les ceps, réparent le pays pour qu'il s'incline à nouveau."
Les murmures sont-ils des morceaux de souvenirs épars? A mi chemin entre le conte fantastique et merveilleux, Carole Martinez enrichit son récit de mystère et de poésie. Blanche est l'éternelle enfant avide de connaître ses origines, et même sa vieille âme n'y pourra rien changer.
Les deux voix, si éloignées pourtant par le temps qui passe, se confondent finalement pour n'en former qu'une, universelle et chatoyante, curieuse et bien avisée.

La terre qui penche est un bien joli roman, replongeant le lecteur dans le Moyen-Age, ses coutumes et ses croyances, avec un récit à la fois brutal, doux et sensuel.

A découvrir.