L'autre Simenon, Patrick Roegiers

Ed. Grasset, août 2015, 304 pages, 19 euros.

Christian S.


Simenon, c'est Georges, le père de Maigret, l'écrivain belge d'écriture française, auteur prolifique et amateur de femmes.
L'autre Simenon est forcément moins connu, et pour l'Histoire, il vaudrait mieux qu'il n'ait pas existé. Cet autre qu'on ne nomme pas mais que la mère de Georges préférait, c'est Christian, le cadet. Lui, l'enfant "respectueux et obéissant" alors que Georges avait un caractère "impétueux et indocile". Henriette, la mère, "était froide comme la pierre. Pas de tendresse. Pas d'affinité. Pas un baiser". Tout juste supportait-elle son aîné qui l'aimera toute sa vie en la haïssant aussi. A force de couver Christian, ce dernier est entré dans la vie adulte, sans arme, sans conviction, sans projet bien défini.
"Christian avait le sentiment de grandir à côté de lui-même. Il traversait la vie comme la ville, sans la regarder. La vie n'avait pas de vie. Il n'aimait pas la façon dont il pensait et n'avait aucune envie d'agir."

Naturellement, avec un tel tempérament, il devint une proie facile pour Degrelle, le fondateur du parti rexiste en Belgique, l'extrême droite Wallonne. A la veille du second conflit mondial, il était bon de se faire bien voir du grand frère allemand:
"Son nom rayonnait sur les routes de campagne et sur les murs de briques rouges des maisons, et même dans le ciel, peint sur les nuages, où s'affichait en lettres majuscules:
DEGRELLE C'EST L'AVENIR
ET L'AVENIR, C'EST DEGRELLE!"
A défaut de plan de carrière bien défini, il se dévoue corps et âme pour la cause rexiste, alors qu'à la même période, son frère Georges est parti vivre en France où il connaît ses premiers succès littéraires. Au départ, les agissements de son cadet ne le perturbaient pas, lui qui, par le passé, avait déjà écrit une série d'articles antisémites nommés "le péril juif!". Et puis, l'écrivain avait d'autres chats à fouetter, notamment trouver un point de chute digne de ce nom, et assouvir ses élans quotidiens de "chair fraîche".

"C'est le propre des illuminés de se faire duper. Christian était pris de vertige. Sa tête tournait. Il avait chaud à la figure. Degrelle lui avait tapé dans l’œil."
Lorsque la guerre fut déclarée, Degrelle devint un sbire pour Hitler. Il voulait faire de la Belgique le petit frère de l'Allemagne nazie. A défaut de se révolter contre les idées révoltantes que le parti véhiculait, Christian préféra garder sa nature soumise et respectueuse. En plus, le parti lui permit de gravir les échelons de l'administration. Jour après jour, il s'enfonça dans la collaboration active sentant que lui aussi aurait son heure de gloire, tout comme son écrivain de frère. Hélas, à défaut de se servir de la plume comme arme, il se porta volontaire pour une expédition punitive qui devint vite tristement célèbre sous le nom de tuerie de Courcelles:
"C'était un pas décisif vers l'Enfer. Il était conscient de ce qui se préparait. Il avait signé sa condamnation à mort."

Jusque là Christian n'était pas un problème pour Georges. Et même si durant la guerre, on ne sait pas vraiment quelle fut la position politique du père de Maigret, les agissements du cadet devinrent une source de problèmes au point qu'il demanda les conseils d'André Gide pour savoir comment agir. La proie facile de jadis était devenu un assassin recherché.

L'autre Simenon est une mine d'informations pour le lecteur novice (comme moi) qui ne connait que vaguement l'histoire familiale de Georges Simenon. Patrick Roegiers, par une alternance de chapitres, oppose les deux personnalités qui, malgré tout, se retrouveront dans les tourments de l'Histoire. 
L'auteur a pris le parti de raconter les événements sous couvert d'anecdotes. Le ton employé est souvent en décalage avec la gravité du récit raconté, comme s'il fallait mettre obligatoirement de la distance  entre le fond et la forme. Jeux de mots, réflexions, tentatives d'humour sont autant de procédés qui pourront agacer, alors qu'ils allègent sensiblement un contenu sérieux et effrayant.
L'autre Simenon est l'itinéraire pourri d'un enfant gâté qui prouve combien  "chaque famille a un cadavre dans l'armoire" (Georges Simenon, Les Soeurs Lacroix, 1938)