2084: la fin du monde, Boualem Sansal

Ed. Gallimard, collection Blanche, août 2015, 288 pages, 19.5 euros.

Et le monde devint l'Abistan...


1984, c'est le roman de George Orwell, la mise en place de Big Brother et la fin du monde connu.
2084 est aussi une dystopie. Sauf que Big Brother s'appelle Abi, qui est le messager du grand Yölah sur Terre. L'action se passe sur un territoire unique, appelé Abistan, où l'on parle un idiome unique, l'abilang. Depuis quand ce pouvoir existe-t-il? Impossible à dire, car en Abistan, le temps s'est figé. Tout juste sait-on qu'il y a eu un avant car des archéologues ont découvert d'étranges vestiges, mais la nouvelle a vite été étouffée.

Le Char, l'immense guerre sainte, a permis la naissance de l'Abistan. Depuis, le système contrôle tout, les escadrons V ont la possibilité de scanner les pensées des abistanais et vérifier si ce sont de bons croyants. En effet, la religion mène la danse. On ne parle ni de Coran, ni de Bible, mais du Gkaboul, qui codifie chaque existence, de la naissance à la mort. Vivre comme le préconise le Gkaboul, c'est accepter une non-vie:
"Dans le monde d'Abi le bien et le mal ne s'opposent pas, ils se confondent puisqu'il n'y a pas de vie pour les reconnaître, les nommer et construire la dualité, ils sont une seule et même réalité, celle de la non-vie ou de la morte-vie."

L'Abistan est un espace clos dans lequel on peut circuler si on a une autorisation de pèlerinage. Les réfractaires aux codes, les dissidents, sont soit exécutés dans les stades, devant la foule nombreuse et convoquée, soit enfermés dans des sanatoriums isolés dans les montagnes. C'est le cas d'Ati, qui, au fin fond de sa retraite forcée, a eu le temps de penser au Système. La révolte le titille, mais qu'est-ce la révolte dans un monde figé?
"Révolte contre quoi, il ne pouvait l'imaginer; dans un monde immobile, il n'y a pas de compréhension possible, on ne sait que si on entre en révolte, contre soi-même, contre l'empire, contre dieu, et de cela personne n'était capable, mais aussi comment bouger dans un monde figé." (..) "Franchir les limites, c'est quoi, pour aller où?"

 En sortant de sa peine, Ati se rend compte qu'il vit dans un monde mort. Cette prise de conscience le condamne; il est le clairvoyant qui refuse l'amnésie et la religion. "La religion c'est le vraiment le remède qui tue". C'est ce qui permet de museler les Abistanais et les rendre tels qu'ils sont: soumis.
"Ce que son esprit rejette n'était pas la religion, mais l'écrasement de l'homme par la religion."

A force de trop vouloir bien faire, de tout vouloir surveiller, le Système s'est intoxiqué. Elle est atteinte d'une maladie auto-immune que même les fous d'Abi, les malabars dont on soupçonne que leur cerveau est retiré à la naissance, ne pourront juguler. Les milliers portraits d'Abi suffiront-ils à endiguer l'étincelle de vie provoquée par Ati et son ami Nas, l'archéologue à l'origine d'une découverte qui pourrait tout remettre en cause?

Le monde décrit par Boualem Sansal est noir très noir. Les êtres humains obéissent à une hiérarchie invisible et sanguinaire. Les femmes sont des objets voilés, la pensée dissidente est interdite, foulée aux pieds, la moindre désobéissance vaut une exécution publique. On est au-delà de la Charia, même si ce terme n'est jamais employé.
Parfois, les situations décrites sont si insensées qu'on frôle le grotesque. Le "plus c'est gros, plus ça passe", fonctionne à merveille. Le libre arbitre, la réflexion n'existent plus. Bienvenue en Abistan!

Dans plusiseurs entretiens, dont celui consacré au Monde des livres (daté du 11/09/15) Boualem Sansal explique qu'il a tiré son inspiration des actualités:
"Il me semble que je propose une hypothèse quasiment surréaliste, tirée de ce que j'observe."
Son livre est aussi largement inspiré de ses observations faites en Algérie, et des dérives islamistes qu'on y rencontre.
En tout cas, le monde décrit dans ce roman fait froid dans le dos.
Est-il probable un jour? Vaste débat...