Corps désirable, Hubert Haddad

Ed. Zulma, août 2015, 176 pages, 16.5 euros.

A corps perdu.


"Ainsi s'était-il mis à aimer Lorna d'une passion entière la seconde qui suivit la découverte d'un grain de beauté sur sa nuque, en bas de l'oreille gauche (...) Cédric fut saisi d'une terrible incompréhension comme si le sens de l'univers lui était soudain révélé sans autre développement"
Avant son terrible accident et les conséquences qui en découlèrent, Cédric ne s'était jamais posé la question sur l'essence même de l'amour. Aime-t-on le corps de l'autre ou son âme?

Paralysé de la tête au pied, mais encore doué de parole, il accepte le pari fou proposé par le professeur Cadavero (au nom bien étrange décidément) et financé par son propre père, magnat d'une multinationale pharmaceutique: trouver un nouveau corps sur lequel on lui greffera sa tête. Pour le cobaye, ce projet est avant tout fictionnel, tiré sûrement d'une surdose de lecture gothique, mais il s'avère que l'équipe médicale a vaincu tous les écueils qui empêchaient auparavant ce genre de transplantation horrifique. A bout, fatigué de n'être qu'"un espace suspendu au croc d'une vertèbre cervicale", il espère que l'intervention le délivrera enfin du vide qu'est devenu sa vie en le propulsant vers l'au-delà...

Au moment de l'accident, Lorna annonçait à Cédric sa volonté de rompre, afin de ne pas subir une routine qui serait fatale à leur couple fusionnel. Dorénavant, son vœu n'a plus de sens, et si Cédric survit à son opération, pourra-t-elle encore l'aimer puisque son corps lui sera inconnu?
Pour le corps médical "ce que chaque être humain a d'unique tient dans un crâne (...) la conscience, la personnalité"; vision un peu réductrice pour aboutir à ses fins, mais qui ne résout en rien le vague à l'âme émotionnel du patient! Certes, l'intervention est un succès, certes, notre héros malgré lui peut de nouveau bouger, mais il doit désormais vivre avec un corps qui n'est pas le sien. Vivre, aimer, bouger avec les membres d'un autre et une cicatrice au cou qui rappelle la trace de corde d'un pendu.
"Puisque l'âme et le corps sont une même substance, que demeurait-il de lui?"

Comme les têtes de Géricault, Cédric est désormais un sujet d'étude exceptionnel. Son greffon est unique, son nouveau corps répond très bien aux stimuli, mais sa vie affective est en lambeaux: "ce qui se produisait en lui pouvait s'approcher d'une psychose blanche, sorte de schizophrénie factuelle". Même Lorna est perdue: pourra-t-elle aimer ce corps inconnu qui est Cédric sans l'être vraiment?
C'est en voulant se cacher que le patient va enfin donner un sens à son nouveau statut et mesurer l'ampleur de sa condition...

Corps désirable est un récit qui utilise un angle d'attaque extravagant pour proposer une réflexion bien réelle sur l'incarnation du désir et ses failles. La personne aimée l'est-elle pour son âme, son caractère, ou pour son corps? Dès lors, le lecteur se surprend à se poser intimement la question et à construire sa propre argumentation. Et n'est-ce pas là l'objectif premier d'un roman, à savoir provoquer chez le lecteur une réflexion, un questionnement, dont le récit ne fournira que des pistes de solution possibles?

Objectif réussi en tout cas!

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