Aussi loin que possible, Eric Pessan

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Medium Grand Format, 140 pages, 13 euros.

Fuir.


Un matin, un regard entre eux a suffi. Antoine et Tony ont caché leurs sacs d'école dans le square attenant à leur cité, puis se sont mis à courir, ensemble, sans but.
Qu'est-ce qui a bien pu motiver cette course à pied improvisée? Aucun projet, aucune ruse, juste le fait d'être ensemble, de se comprendre sans se parler. Le corps qui prend son rythme, le cœur qui bat la chamade, le vent qui pique le visage, toutes ces sensations qui vous donnent l'impression d'exister, enfin!
"Je ne sais combien de temps encore on continuera. Sans doute aussi longtemps que les muscles de mes jambes seront plus forts que ma peur. Aussi longtemps que l'air parviendra à desserrer le nœud de mes angoisses, que des forces nouvelles viendront repousser la fatigue. On court, on voit des routes et des chemins et des sentiers et des traverses et des rues. On voit le monde si vaste se transformer en traits de vitesse à la lisière de nos yeux. On court, on gagne la lutte contre nos propres forces, on maintient la défaite à distance."

Les deux adolescents ont conscience des conséquences de cette fugue improvisée. L'absence au collège entraînera un coup de fil aux parents et, de là, s'enchaînera le fil des événements logiques en cas de disparition inexpliquée. Sauf qu'Antoine et Tony ne savent plus très bien s'ils comptent vraiment aux yeux de leurs familles. Celle de Tony se prépare à être expulsée de France à défaut de papiers en règle, celle d'Antoine gère par le silence et le non-dit la violence récurrente du père. Comment trouver sa place dans un foyer où on ne se sent pas bien?

"Tony a sa tristesse. J'ai ma colère", explique Antoine. Et elles sont assez fortes pour les faire courir loin de tout, jusqu'à la mer. Les kilomètres défilent et, au fur et à mesure, un sentiment de bien être et de liberté vient imprégner le cœur tourmenté des deux adolescents. Ce sont "deux rivières de treize ans qui se laissent entraîner le long d'une nouvelle pente".
Peu à peu, alors que leurs semelles claquent sur le bitume et  que se dessinent des paysages campagnards à l'horizon, Antoine et Tony ont l'impression grandissante d'être deux survivants d'une catastrophe programmée. Leurs corps réclament eau et nourriture. Il faut s'arrêter, voler dans une supérette et repartir à grandes foulées.

Tout en courant, Antoine tente de comprendre son geste. Cette fuite n'est finalement que la conséquence de drames quotidiens subis en silence, avec résignation. Fuir, c'est la volonté de ne plus être figé dans sa vie. Fuir, c'est choisir la liberté et reprendre possession de son corps. Et comme le marathonien au trentième kilomètre, c'est la tête qui décide s'il faut continuer à avancer ou s'arrêter. Les heures s'égrènent, puis la nuit, le jour suivant, et toujours cette fuite en avant sans vraiment savoir où toute cette aventure les mènera...

Aussi loin que possible est un roman coup de poing sur le mal être adolescent. Deux amis décident de fuir leur quotidien pour ne plus subir ce qui leur fait peur. Eric Pessan adopte un rythme narratif en concordance avec la course à pied: phrases brèves, puis longues, puis brèves; ponctuation changeante; chaque foulée est un pas de plus vers la liberté.
Antoine et Tony extériorisent leurs souffrances. La mer est une destination symbolique: c'est le lieu où l'on se sent incroyablement vivant.

Après Et les lumières dansaient dans le ciel (L'Ecole des Loisirs, 2014) et Plus haut que les oiseaux (L'Ecole des loisirs, 2012), Eric Pessan exprime une fois de plus les tourments de deux adolescents en rupture.

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