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Les lumières de Central Park, Tom Barbash

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, octobre 2015, 300 pages, 22.9 euros.
Recueil de nouvelles.

Lignes de vies.


 Tom Barbash part d'un constat simple: les êtres humains ne sont pas faits pour vivre seuls. Ils ont besoin de partager leur vie avec quelqu'un même si la relation est biaisée dès le départ.
Qui plus est, l'union de deux solitudes peut prendre différentes formes:  par exemple, une mère et son fils, une responsable d'un accident de voiture avec les parents de sa victime, ou encore un prof de tennis avec son protégé...

Les lumières de Central Park est un recueil de treize nouvelles qui se veut être le miroir des différents liens qui peuvent unir deux êtres. Sans jamais sombrer dans le pathos, Tom Barbash raconte les familles recomposées, les deuils, les amours naissantes et mourantes, les amitiés qui s'érodent avec le temps. A chaque fois, le lecteur sent un voile d'empathie et de bienveillance se poser sur ces récits de vies aux bords si anguleux qu'on pourrait s'y blesser très facilement.

"Je me suis autorisée à croire que c'était possible. Je pouvais percuter un arbre, un rocher ou une congère avec suffisamment de violence pour que quelque chose se brise en moi. J'allais rester ici, descendre la pente sombre et raide à toute allure jusqu'à ce que ça se perde", se dit la narratrice de Comment tomber. A-t-elle le droit de reconstruire sa vie après une rupture amoureuse douloureuse? Faut-il souffrir pour avoir l’impression d'exister?
Justement, cette notion de douleur est récurrente dans le recueil. Non pas cette souffrance physique consécutive à une blessure, mais la douleur de l'âme, bien plus lancinante et plus difficile à guérir. Parfois, on tente de fuir pour l'oublier l'espace d'un instant, comme Dex, contraint de vivre avec Russell, son nouveau beau père bling bling:
"Et je cours et je suis seul, et c'est tout ce que je peux faire pour ne pas m'effondrer." (Janvier)
A contre courant, certains préfèrent ne rien changer, pire, faire semblant, histoire d'oublier un temps le vide qui accompagnera désormais leur existence. Dans La soirée des ballons géants, Timkin ne renonce pas à la soirée organisée dans son appartement, alors que sa femme l'a quitté deux jours plus tôt, comme si la séparation n'était pas véritablement actée. Timkin tente de prolonger sa vie d'avant, cette sensation d'être deux et de s'adapter à chaque instant:
"C'était comme dans un film, avant que quelque chose de terrible n'arrive, avant l'onde créée par une rupture d'iceberg ou avant une vague scélérate."

La rupture est un autre thème largement traité par Tom Barbash. C'est le mot qui fait peur dans le couple, dans la famille. Il est la néfaste promesse de jours sombres seul avec soi-même, à se demander quelle est notre part de responsabilité. De plus, les conséquences peuvent prendre différentes tournures. Dans La rupture, une mère s'immisce dans la vie privée de son fils unique pour oublier qu'elle est désormais seule, tout en se revendiquant ce droit:
"Elle se plaisait en sa compagnie et, ces derniers temps, elle avait commencé à comprendre que c'était ainsi qu'on était récompensé de tout le travail qu'on avait fait, par ces années d'amitié. On regardait ses enfants devenir le genre de personne qu'on aimerait connaître."
Dans Lettres à l'académie, un entraîneur de tennis mis de côté, inonde de lettres le père de son ex-protégé, en se croyant étroitement lié à lui:
"Sachez que vous ferez toujours partie de ma neurochimie, cette partie de moi qui chante, pleure et appréhende pleinement les choses de la vie."

Enfin , la traduction toujours aussi délicate et fluide d'Hélène Fournier met en lumière la misère sociale et les liens familiaux qui, lorsqu'ils sont toxiques, produisent des êtres cabossés par la vie alors qu'ils n'ont pas encore atteint la trentaine. De fait, sans le vouloir vraiment, imbibés par leurs souvenirs, leur quotidien, et par l'environnement où ils évoluent, ces personnages font de leur existence une fatalité qu'il faut supporter à défaut de vouloir se donner les moyens de la transformer. De là, ils deviennent spectateurs de leur propre existence, et sont à l'image du paysage qu'ils traversent:
"Le ciel est toujours gris et bas quand j'atteins le sommet de la butte et passe devant deux petites exploitations agricoles de Buffalo Street; des silos à grains vides et délabrés, deux ballots de foin posés là, telles des voitures mises au rebut. Il fait tellement gris par ici que nous en oublions à quoi ressemble le printemps, et que nous nous demandons s'il arrivera même un jour." (Spectateur)

La plus belle nouvelle du recueil, L'anniversaire, résume à elle toute seule l'incroyable complexité des émotions qui nous submergent. Il suffit d'un traumatisme pour que le passé reflue, et se posent les questions de la responsabilité, du pardon, et du droit d'être heureux, malgré tout.

Les lumières de Central Park est un recueil de nouvelles publiées au départ séparément dans des revues américaines. Pourtant, on y trouve un vrai fil conducteur, un fil d'Ariane qui les unit, faisant de Tom Barbash un auteur à l'écoute de ses personnages décrits à un moment crucial de leur vie. Il raconte tous ces bobos de l'âme qui font de nous ce que nous sommes, en utilisant des angles d'attaque différents. Hélène Fournier, traductrice littéraire entre autres de Dan Chaon, a fourni un travail de ciseleur, proposant une traduction au plus juste des émotions décrites, au plus proche des histoires racontées.

A découvrir!

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