Billet d'humeur (12) L'écriture et le vide



Chaque livre que je commence est pour moi un instant rare, le moment suspendu d'une promesse faite souvent par le nom de l'auteur ou le titre. Au fil des années, j'ai appris à ne plus croire les quatrièmes de couverture ; ils ne servent qu'à me donner une idée, à me situer. Je tente de m'éloigner de la logique publicitaire et des citations "coup de poing".

Je tourne les pages, je corne celles qui contiennent une phrase, un passage, ou ce que j'aime appeler une fulgurance littéraire. Oui, je corne les pages comme d'autres soulignent au crayon à papier ou annotent dans la petite marge. Et contrairement à ce que je peux lire régulièrement sur les réseaux sociaux ou entendre lors de diverses rencontres littéraires, cela ne fait pas de moi une ennemie du livre, ou pire encore une mauvaise lectrice.

Mais qu'est-ce qu'un mauvais lecteur dans le fond? Est-ce celui qui saute des passages, qui lit en diagonale, ou qui lit la fin avant le reste? Lire est un acte profondément intime, et chacun a ses propres tics de lecture. Peu importe comment le lien se créé entre le roman et son lecteur ainsi que les fils ténus qui le relieront à son souvenir de lecture.
Le récit avance, des connexions se font, des références de lectures antérieures apparaissent parfois, des hypothèses sur la suite des événements aussi. Chaque page est une découverte, un horizon de possibilités infinies et variées. Elle peut être celle du basculement (David Vann l'a exploité dans Sukkwan Island ou Arnaldur Indridason dans Betty), de l'ennui, d'une mise en attente ou d'une explosion de mots sans cesse renouvelée jusqu'à l'épilogue.

Écrire un article sur son impression de lecture n'est pas un exercice simple en soi. Comment préserver et partager la substantifique moelle? Il doit être une synthèse à la fois éclairée et éclairante de ce qui ressemble à une tempête sous le crâne du lecteur-rédacteur. Ce n'est pas facile de faire un tri, car le tri n'est jamais un acte objectif en soi. Il n'existe pas de méthode miracle, alors il faut écrire avec ses tripes.
Vouloir faire bien engendre le doute, et le doute peut engendrer la certitude d'être passé à côté de quelque chose. Je me contente donc de me laisser porter par les mots que j'écris au fur et à mesure sur mon écran.

Les mots engendrent des phrases qui engendrent des idées qui engendrent des paragraphes qui engendrent un article. Mouais, vu comme cela, l'exercice semble jouable. Cependant persiste l'impression d'avoir oublié quelque chose d'évident, d'avoir écrit un texte amputé de son âme. Surgit alors la sensation familière de vertige : le texte s'efface pour laisser place au vide et à l'incroyable  sentiment que tout cela est finalement vain et inutile.

Et puis l'actualité me rattrape, me rappelle que nous sommes vivants et que mes états d'âme sont tellement secondaires! Écrire devient de fait une preuve de vie, et tant pis si ce que l'on crée n'a pas la profondeur  tant recherchée, au moins le vide et le néant s'éloignent.
Je lis.
J'écris sur ce que je lis.
Je partage.
Je vis.