Enon, Paul Harding

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Demarty, septembre 2015, 284 pages, 7.50 euros.

Survivre à son enfant


Enon, bourgade de la nouvelle Angleterre, est un petit coin de paradis pour qui sait encore apprécier la nature. C'est là que la famille de Charles Crosby vit depuis plusieurs générations, dans une vieille maison qui tient debout par des miracles de réparations de fortune. Charles est bien connu à Enon où il entretient les jardins et les parcs de nombreux habitants. Lorsqu'il a du temps libre, il parcourt à pied les différents chemins de randonnées qui mènent aux marais, au lac, au sanctuaire des oiseaux dont certains sont tellement habitués à la présence de l'Homme, qu'ils viennent picorer dans votre main.
Charles est un contemplatif qui savoure le temps présent et se contente de ce que l'existence lui propose. Depuis la naissance de sa fille Kate, il y a treize ans, il s'évertue à lui transmettre ce que son grand-père lui a appris. Mais surtout il a établi avec sa fille une relation fusionnelle faite de confiance et d'apaisement. Alors, lorsque Kate meurt dans un stupide accident de vélo au bord du lac, Charles s'écroule.
"Comprendre que mon chagrin était infinitésimal, comparé à la somme de l'univers, ne m'empêchait pas d'en être dévasté. Je savais bien que mon tourment était présomptueux, une manière fallacieuse de prétendre à la tragédie absolue (...) Mon entêtement à croire que la mort de Kate était la fin du monde avait quelque chose de honteux".

Crosby n'a jamais été un chef de famille, un leader, celui vers qui on se tourne lorsque les ennuis s'accumulent. Susan, son épouse, a très vite compris qu'ils ne pourraient pas lutter ensemble contre cet incommensurable chagrin. La naissance de Kate avait cimenté leur couple, sa disparition l'a disloqué. Elle a préféré rejoindre sa famille après les obsèques, laissant un Charlie au bord du gouffre.
"Son arrivée rendit immédiatement obsolètes les liens fragiles qui nous avaient alors unis, Susan et moi. La naissance de Kate mit un coup d'arrêt brutal à la lente dérive qui nous éloignait l'un de l'autre (...) Kate nous réunissait. Ou plutôt nous étions chacun de notre côté profondément unis à Kate, et par là même l'un à l'autre à travers notre fille unique et adorée, et nous nous en trouvions très bien".
Comment reconstruire un semblant de quotidien lorsque la prunelle de vos yeux a disparu? Parce que son grand-père lui a inculqué jadis que toute vie était précieuse, il n'ose pas mettre fin à ses jours, mais à la place, préférant se détruire lentement mais efficacement. L'alcool, les anti-douleurs, les somnifères l'empêchent de penser et le plongent  dans des délires hallucinatoires poignants où il retrouve enfin la silhouette de sa fille.
"Les souvenirs que j'avais d'elle donnant à manger aux oiseaux et jouant au scrib ne suffisaient pas. J'étais affamé de mon enfant et venais me repaître dans le cimetière, dans l'espoir qu'elle me rejoigne, à mi-chemin de nos deux mondes, ou juste au-delà, ne fût-ce qu'une nuit, ne fût-ce que pour un instant (...) afin que nous puissions échanger elle et moi ne fût-ce qu'un seul, un dernier mot humain".
Enon est le récit de cette longue descente aux enfers hallucinante et hallucinatoire dans laquelle Charlie ne se départit jamais d'une cruelle objectivité. Je est un autre. Il s'étonne de devenir quelqu'un qu'il ne reconnaît pas. La douleur et le chagrin sont des sentiments si puissants et si difficiles à juguler qu'ils lui font faire des choses jusque là hors de sa portée. Il devient une ombre qui erre la nuit, à travers les tombes du cimetières d'Enon, ou dans les maisons du voisinage, en quête de psychotropes qui pourront lui faire oublier un temps qu'il est un père qui a perdu sa fille..
Crosby évite les autres, conscient que sa silhouette perturbe ; il est désormais un presque cadavre qui tente désespérément de se rapprocher de la frontière de l'au-delà ; un homme à l'aspect hirsute, déphasé aux yeux de ses voisins et connaissances, donnant l'impression d'être au bord du coma.

Le sujet est lourd, l'ambiance est pesante, et la peine immense. Cependant, Paul Harding réussit le tour de force d'écrire un roman qui, tout en s'appropriant les ficelles du pathos, transcende le malheur par la puissance d'une écriture posée et poétique. Le lecteur est touché par Charlie ; la compassion le submerge et il pose un regard doux sur la violence de son comportement. En effet, comment rester insensible à une telle détresse ?
"Tant que je l'aimais, le monde était amour. Depuis qu'elle n'était plus là, le monde ne ressemblait plus qu'à un champ de ruines et aux cendres fumantes d'un rêve monstrueux".

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