Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller

Ed. Actes Sud, octobre 2015, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 379 pages, 23 euros.

Se sentir vivant


En mai 2013, Peter Heller faisait son entrée avec un roman éblouissant, La constellation du chien (Actes Sud), fable écologique post-apocalyptique dans laquelle le chagrin d'un homme se diluait dans la contemplation de la beauté d'une nature en pleine mutation.
Ce second roman s'inscrit dans la même veine : une nature sauvage et indomptable qui apaise les tourments d'un père en proie au deuil et aux appels sourds de la violence.

Pêcher dans les courants de la Sulphur à la tombée de la nuit, ou peindre rapidement les images qui s'imposent à lui, sont les seuls remèdes que Jim Stegner a su trouver pour juguler le chagrin qui l'envahit depuis le décès de sa fille Alce, à l'âge de quinze ans. Et c'est cette interprétation unique de la nature et des personnages dans ses toiles qui ont fait de lui un peintre en vogue. Mais Jim fuit tout cela. La peinture le fait vivre, mais ne le soulage pas tout à fait de ses démons. Depuis sa rencontre avec un tableau de Winslow Homer, The Fog Warning, cet art a le don d'apaiser temporairement sa colère, sans calmer cependant sa culpabilité de père endeuillé. Son chagrin est un moteur surpuissant :
"Ce moteur. Le chagrin est un moteur. Je le vois comme ça. Il ne s’essouffle pas avec le temps. Parfois même, il accélère. Moi, j'accélérais. Je le sentais, la force gravitationnelle qui faisait pression sur ma poitrine".

Car, Jim, malgré une allure parfois débonnaire de peintre-pêcheur, une longue barbe blanche qui lui a valu le surnom d'Hemingway, ne correspond pas tout à fait à l'image de l'écolo pacifiste. Jim est un sanguin. Il sait se battre et a déjà été condamné. Il ne supporte pas la violence et l'injustice, et lorsqu'elles se présentent à lui, il se fait justicier.
"Les menaces sont les menaces, la violence est la violence. D'après mon expérience, ces deux choses ne vont pas ensemble plus de la moitié du temps".
Témoin par hasard d'une scène de maltraitance sur un cheval, notre peintre donne une leçon de virilité aux propriétaires, les frères Dell, puis tue l'un d'eux lors d'une partie de pêche nocturne. Pour le survivant, il devient la cible mouvante, celui qu'il faut abattre. A quoi bon lutter puisque Jim se sent comme eux, un assassin.

Pêcher pour se recentrer. Pêcher aussi pour converser avec Alce, elle qui aimait tant
The Fog Warning de Winslow Homer
l'accompagner dans les méandres de la Sulphur. Pêcher enfin pour combler cette impression d'être devenu un être manquant, pour lutter contre l'anéantissement du deuil en continuant ce qu'ils aimaient faire ensemble :
"J'ai su : qui que je sois, mon âme n'avait pas plus de consistance qu'une feuille déchiquetée, comme celles arrachées aux arbres durant l'inondation. Je n'étais rien, malgré tout ce que j'avais accompli dans ma vie, ça n'était que des lambeaux pas plus lourds que des feuilles, et  tout ce que j'avais pu faire jusque-là, je l'avais fait comme une chose aveugle arrachée par un orage, ou comme un animal aveugle avançant d'odeur en odeur, mais aussi qu'une bonne partie de ma vie, j'avais été abruti et transporté par le courroux et l’enthousiasme d'un pouvoir sans malice, que j'avais fait de mon mieux et que j’aimais ma fille".

Jim est devenu une proie, mais sa relation avec Sofia et la beauté éternelle de la nature le relient irrémédiablement à la vie. Tout devient secondaire tant qu'on peut vivre un instant comme celui-ci :
"C'était la première fois depuis des années qu'un coin de pêche me plaisait autant. L'absence de bruit. L'absence de gens. Les empreintes d'élans dans la vase et, tout frais, les excréments d'ours, criblés de pépins de baies. Cet ensemble-là." 
Mais, ses ennemis, eux, sont motivés par la vengeance et le sang, et lui font bien comprendre.

Encore une fois, Peter Heller associe la beauté contemplative de la nature et la noirceur de l'âme humaine. L'environnement est un baume naturel à la douleur si on se donne la peine de le regarder et l'écouter. Elle fait oublier, un temps, la souffrance du deuil, l'injustice et la violence. Or, cette part  de rancœur et de colère malmène le personnage principal au point de remettre en question sa part d'humanité.
Peindre, pêcher et laisser mourir est rempli de fulgurances littéraires, de ces passages qui font mouche et vous touchent. L'auteur sait trouver les mots pour évoquer avec pudeur des thèmes sensibles et intimes. Encore une fois, Céline Leroy a réalisé une traduction élégante, préservant le lyrisme du texte et la retenue des personnages.
De fait, ce roman devient un instant rare de lecture, un moment d'harmonie et de contemplation que seules la force de la littérature et la qualité de la traduction savent mettre en évidence.

Extrait (p.127) :
"Dans le silence de la tombée de la nuit, j'écoutais le clapotis léger et les coups de gosier des poissons qui montaient à la surface. Un premier derrière moi, puis un autre à ma gauche, tout près. Un gloussement du courant. La brise était paresseuse en aval et portait l'odeur charbonneuse d'un feu de camp. Un autre petit cliquetis, celui dans l'air. Les chauves-souris. Je savais que quand j'ouvrirais les yeux, j'en verrais une battre des ailes dans le crépuscule au-dessus de l'eau. En plein essor, comme une feuille virevoltant, comme une feuille soufflée par le vent. Les ailes de cuir qui faisaient tic tac. Les chauves-souris et la truite, tout ce petit monde en train de dîner, tout ce petit monde courant après les mêmes insectes. Et aucun ne laissant la moindre trace."


Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro