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Pauvre chose, Risa Wataya

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Patrick Honnoré, octobre 2015, 144 pages, 16 euros.

Un garçon, deux filles, trois possibilités ?


Rien ne va plus pour Julie, la narratrice. Ryudaï, l'homme qu'elle aime depuis quelques mois, lui annonce qu'il a décidé d'héberger son ex petite amie, Akiyo, le temps pour elle de se poser et de trouver un emploi. Ryudaï est intransigeant : Julie doit accepter cet arrangement sinon il la quitte.
"Ryudaï et Akiyo, un amour qui a traversé l'océan. Ryudaï et moi, nous, on a traversé quoi ?"
Pour se rassurer, Julie, qui malgré son prénom est une japonaise, met cette situation sur le compte des mœurs américaines. Ayant vécu longtemps là-bas au point d'en avoir oublié presque sa langue natale, le jeune homme continue de vivre à la façon occidentale. C'est ce qui avait attiré Julie, car il ne ressemblait à aucun autre garçon de son âge. Il semblait plus mûr, plus sûr de lui. Mais aujourd'hui, cette singularité pèse dans leurs relations.

Pourtant, la jeune femme pourrait refuser ce compromis. Responsable d'un magasin de vêtements dans un centre commercial, elle est bien installée dans la vie active, et connue pour ne pas se laisser marcher sur les pieds. Alors d'où vient cette dépendance sentimentale ? 
Pour elle, Akiyo est  une fille "mignonne, gentille, mais quelque part navrante", si bien qu'elle ne l'a jamais considérée comme une rivale potentielle. Elle a envie de croire son amoureux quand il lui jure amour et fidélité, même s'il rejoint le soir son ex dans l'appartement qu'ils partagent. Très vite, Julie comprend qu'elle ne peut pas se lamenter sur son sort. Ses amies, ses collègues, lui diraient de fuir, de le quitter. Son combat devient donc un combat solitaire.
"Le chaos. Qu'est-ce que ça veut dire? Par exemple, assis tous les trois sur le canapé, lui au milieu entre Akiyo et moi, si nous nous prenons bras dessus, bras dessous, le passé et le présent se chevaucheraient, c'est ça qui serait le chaos ?"

Julie en a marre des marques d'affection au compte goutte, des messages sans réponse, des rendez-vous presque en cachette pour ne pas gêner Akiyo. Elle décide de lui rendre une petite visite, histoire de constater par elle-même à quoi ressemble maintenant l'appartement de célibataire de son petit ami. Il est temps pour elle de ne plus se laisser faire, et surtout de comprendre quel est le type de colocation vécue par Ryudaï et Akiyo. Peut-on vraiment parler d'amour ?
"Vouloir être aimée de cette façon, c'était faire faillite un jour ou l'autre, comme moi aujourd'hui." 

Pauvre chose est un roman frais et dynamique. La narratrice porte toute seule cette histoire rocambolesque. On la voit mûrir et prendre de l'assurance au fil des pages. Julie devient moins naïve et moins complaisante.
Qui est alors la pauvre chose ? Est-ce le petit ami incapable de trancher, et qui tente coûte que coûte de rendre normale une colocation qui ne l'est pas ? Est-ce Akiyo qui peine à trouver un emploi stable et à mener une vie indépendante ? Est-ce enfin Julie, la victime collatérale d'une situation qu'elle n'a pas voulue et qu'elle se sent obligée de supporter ?
Finalement, c'est au lecteur de décider, et de se laisser emporter par la traduction de Patrick Honnoré.

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