Pristina, Toine Heijmans

Ed. Bourgois, janvier 2016, traduit du néerlandais par Danielle Losman, 383 pages, 18 euros.

Partir - Rester


Albert Drilling est un homme organisé, le fonctionnaire rêvé tant il est dévoué au service de sa hiérarchie. "Chasseur d'illégaux", il est en charge des dossiers les plus délicats, et pour cela, il a carte blanche si l'affaire est menée avec discrétion. Son métier est devenu une passion, et justifie plus ou moins son abord froid et méticuleux. Car Albert Drilling est avant tout un homme seul, sans ami, qui consacre sa vie à chercher la reconnaissance de ses pairs.

Dépêché sur une petite ile isolée au large des côtes néerlandaises pour localiser et renvoyer une migrante illégale, il croit que sa mission ne va lui prendre que trois jours. Il n'a qu'un nom : Circa Dosta, mais surtout la certitude que les insulaires vont se montrer coopératifs. Il se trompe.

La jeune femme ne s'appelle plus Circa Dosta. C'est Irin Past désormais, anagramme de Pristina, la ville kosovare dont apparemment elle est originaire. De son passé, elle ne sait rien ou plutôt ne garde-t-elle que de vagues souvenirs, car elle a quitté le pays très tôt en compagnie de son père. D'ailleurs, c'est ce dernier qui lui a choisi son nouveau patronyme, certain qu'"un nom n'a pas besoin de signifier quelque chose Un nom doit être rond". Elle est arrivée sur l'île avec trois cents autres migrants. Les iliens, au départ, étaient réticents face à l'arrivée de ces inconnus, mais avec le temps ces étrangers sont devenus des voisins ou des amis. Alors, lorsque les autorités décident de les renvoyer chez eux, le bourgmestre Bengt et son ami Hero, le pilote du ferry, cachent Irin pour "préserver l'équilibre et la bonne entente de la communauté". De toute façon, la jeune femme s'est parfaitement intégrée. Lorsqu'il la rencontre, Albert est incapable de déceler un accent dans ses intonations. Irina ne lui cache pas son statut, mais espère lui transmettre une part d'humanité qui l'empêchera d'aller au bout de sa mission.

"J'ai appris la langue, les usages, j'ai un travail, une valeur pour les gens d'ici. Ils ont besoin de moi, j'ai besoin d'eux.
J'ai une valeur ici."
Albert est l'incarnation du pragmatisme néerlandais qui interpelle souvent les immigrés. Sa profession ne l'autorise pas à l'empathie. Néanmoins, au contact d'Irin, la distance s'efface petit à petit. Le rempart d'indifférence cède. Sans pour autant renoncer à sa mission, il désire néanmoins l'aider, tout en la renvoyant dans son pays d'origine. Comment valoriser une vie au Kosovo alors qu'Irin a construit la sienne sur l'île ?
"Le Kosovo n'est pas un pays. C'est un trou, un puits. Ceux qu'on jette dedans n'en ressortent jamais."

Toine Heijmans construit son roman sur un face à face entre deux personnes que tout sépare, mais qui, par la force des événements, vont être contraintes d'apprendre à se connaître. Pristina est surtout un roman sur l'immigration en générale et la manière dont elle est gérée aux Pays-Bas en particulier.

Irin symbolise tous ces gens "ballotés" d'un endroit à un autre par les autorités, habitués à subir depuis longtemps les violences physiques et psychologiques. Irin demande simplement un droit à l'oubli, au-delà du droit d'asile. Elle revendique son statut d'être humain, au même titre que celui qui la pourchasse. Elle n'est pas qu'un dossier dans un cabinet ministériel, mais aussi une personne avec une histoire douloureuse et une réelle volonté d'intégration dans un pays qu'elle considère désormais comme le sien.

Pristina est un roman intéressant, très actuel, qui pointe du doigt les failles d'un système parfois concentrationnaire. Néanmoins, le dernier tiers manque de souffle en déplaçant l'action vers la ville kosovare, avec un Albert qui doute et tourne en rond. Heureusement, jusqu'à la fin, Irin Past porte le récit, par sa grâce et sa révolte.

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