Le Goût de l'ombre, Georges-Olivier Châteaureynaud

Ed. Grasset, février 2016, recueil de nouvelles, 192 pages, 16 euros.

Écrin de nouvelles


" Comment témoigner de l'étrangeté d'être au monde, un amour effaré sous les astres, si l'on y ressent plus rien, si l'on n'y fait plus que se souvenir ? Le monde brûle et glace, il griffe, il mord. Il est hanté de femmes au regard de folles ou d'affamées, qui cherchent quelque chose ou quelqu'un au long des rues".

Ce passage, extrait de la nouvelle "L’Écolier de bronze", résume à lui seul l'essence même des sept nouvelles du nouveau recueil de Châteaureynaud. Inscrites dans un cadre résolument moderne, l'auteur y ajoute sa pointe de fantastique, de fantaisie et de mythologie, afin d'adoucir des situations bien sombres. Car chacun de ses personnages, à sa manière, se pose la même question : quelle est ma position face à l'étrangeté d'être au monde ? Dois-je y laisser une trace de mon passage ou accepter de sombrer dans l'oubli ? "De toute façon, aucune histoire n'est tout à fait vraie, aucune tout à fait inventée" clame Laurençais, dans "L'Autre histoire", à son hôte milliardaire qui lui raconte l'étrange sauvetage d'une sirène sur son île isolée. Chaque personnage de fiction est maître de son histoire, et l'auteur la retranscrit en mots, grâce à une écriture précise et des adjectifs choisis.
Lire Châteaureynaud, c'est lire un auteur qui fait honneur à la langue française. Le goudron est l'asphalte, la porno star est une actrice à l'image qui éveille "au premier abord chez les mâles un instinct de prédation teinté de velléités cannibales", un homme qui vomit au pied d'un arbre devient une image pieuse : "cet arbre était son oratoire, ses spasmes sa prière", et un chien noir est en fait "un molosse de Cimérie, un berger des confins du monde et de l'Erèbe". Cependant, on ne flirte jamais avec le pompeux. Chaque nouvelle comporte sa symbolique, et quelques unes font même écho à des personnages déjà rencontrés dans d'autres œuvres de l'auteur: Louise Jaraconda  accepte d'empailler le narrateur dans "Le Scarabée de cœur" ; "Le Chef d’œuvre de Guardicci" remet à l'honneur un inventeur pas si inconnu que ça ; enfin, pour atteindre le cimetière décrit dans "Le Styx", il faut traverser le pont interminable dont la construction achevait le roman L'Autre rive.

Dans ce nouveau recueil, les femmes tiennent un rôle prépondérant. Elles sont à l'origine des décisions des narrateurs, les suivent dans l'ombre, ou leur permettent de sortir de leur routine. Elles prennent différentes formes : passeuse, sirène, momie, tante castratrice, caissière de musée ou encore idoles jumelles, mais toutes ont une influence sur le cours de l'histoire, et accompagnent les personnages. Chez Châteaureynaud, l'amour est une lutte contre le sentiment persistant d'être étranger au monde dans lequel on vit. Ainsi, dans "Le Chef d’œuvre de Guardicci", la narrateur se porte acquéreur de la momie d'une jeune fille pour ressentir "les échos et les reflets d'une vie brève". Parce qu'elle est encore habitée d'un ersatz de vie, il décide de l'habiller et de la conduire en Bretagne, sa région d'origine. "Mangeurs et décharnés" fait de la serveuse du restaurant Chez Euthyme, le point d'ancrage de la nouvelle. Si le narrateur accepte de signer un papier qu'il ne lit pas et de dîner dans ce restaurant tous les jours malgré les conséquences affolantes de son acte, c'est en grande partie grâce/à cause d'elle.

Les sept histoires du Goût de l'ombre peuvent se lire dans n'importe quel ordre, mais la première appelée "Le Styx" donne le ton du contenu de l'ensemble par son inventivité et sa maîtrise, le tout avec une apparente simplicité. Imaginez plutôt un homme sortant de chez son médecin, soulagé d'apprendre qu'il est mort. Il annonce à sa famille son état, et prend une part active à ses propres funérailles, accompagné pour l'occasion de Mme Charon, Mr Charon l’entrepreneur de pompes funèbres de la ville étant absent...
C'est cela aussi la force de l'écriture de ce maître de la nouvelle : rendre tout à fait plaisante et cohérente une situation invraisemblable, tout en embarquant avec lui le lecteur, avec élégance et sans brusquerie.

Mes chroniques des œuvres de Chateaureynaud : http://virginieneufville.blogspot.fr/search/label/Chateaureynaud%20GO

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