Les Délices de Tokyo, Durian Sukegawa

Ed. Albin Michel, février 2016, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 240 pages, 17.50 euros.

Transmission


Afin que l'échoppe, dont il est le gérant, devienne un rendez-vous incontournable pour y manger de bonnes pâtisseries, il faudrait y proposer une préparation artisanale et non industrielle, se dit Sentarô. Sauf qu'il n'en a ni le temps, ni l'envie. Préparer et travailler la pâte de an (haricots rouges) qui donnera du goût aux doriyakis, réclame patience et savoir-faire, deux qualités que ne possèdent pas ce cuisinier.

Depuis quelques temps, une vieille femme se poste quotidiennement devant la boutique. Elle y observe l'unique cerisier en fleurs de la rue, ou semble fixer Sentarô en train de travailler. Lorsque le commerçant met une annonce pour embaucher, cette dernière pose sa candidature. Sentarô est incrédule : son âge et ses mains infirmes ne seront-ils pas préjudiciables au commerce ? Or, l'aïeule  semble connaître le secret d'une bonne préparation de dorayakis. Convaincu qu'elle peut l'aider à relancer les affaires, il l'emploie.
Tokue est une vieille femme plaisante qui adore transmettre son savoir faire. Néanmoins, elle reste vague sur son passé et sur le fait que ses mains sont si abîmées. Depuis son arrivée, les clients affluent pour goûter ses doriyakis. Elle ne compte pas ses heures et réclame peu, comme si son travail était une source de liberté d'autant qu'il lui permet de rencontrer des jeunes gens, notamment Wakana, avec qui elle ne se lasse pas de bavarder.

Tout est trop beau. Un jour, l'affluence se tarit. La boutique de Sentarô est victime d'une rumeur. Le handicap de Tokue serait dû à la maladie de Hansen, plus connue sous le nom de lèpre. Ce mot suffit à affoler tout le monde et à véhiculer des horreurs. Tokue préfère se réfugier au sanatorium de Tenshoên, là où elle a toujours vécu. Mais elle fait désormais partie de la vie de Sentâro et Wakana
"Voilà pourquoi j'ai essayé d'être à l'écoute. Je crois que l'homme est un être vivant doué de cette force. Et de temps en temps j'ai entendu".
 
La maladie, le rejet, la guérison ont fait de Tokue une âme exemplaire. Par l'écoute et l'attention, elle
a éloigné d'elle tout ce qui pouvait lui nuire. Comme les deux jeunes gens ont décidé de lui rendre visite au sanatorium, elle décide de leur transmettre ses doux secrets culinaires avant de s'éteindre.

Ce roman japonais, traduit par Myriam Dartois-Ako ,valeur sûre de la traduction nipponne, souligne une nouvelle fois à quel point la littérature asiatique a le don de transformer une situation quotidienne en moment de grâce. Car Les délices de Tokyo n'est pas qu'une histoire de restauration, c'est aussi une leçon de vie et d'amitié qui rappelle un épisode sombre de l'histoire japonaise. La cuisine favorise la transmission des valeurs et le temps qui s'écoule se matérialise par la floraison du cerisier, ce qui nous vaut de merveilleuses pages empreintes de poésie.

Les Délices de Tokyo a été adapté au cinéma par Naomi Kawase en 2015.