Chaque seconde est un murmure, Alain Cadéo

Ed. Mercure de France, avril 2016, 144 pages, 14 euros.

Refuge



Chacun réagit différemment après un traumatisme. Un accident de voiture a complètement changé Iwill. Seul survivant d'un choc où sa petite amie est morte, il parcourt les routes depuis, sans but précis. Partir sans cesse est sa façon à lui de creuser sa vie. Cela fait deux années maintenant que ses trajets inscrivent "une formidable figure" comme les points à relier dans les jeux d'enfants. Ses pas l'emmènent à Luzimbapar, "lieu abandonné au milieu d'un plateau désertique". "C'est rien au milieu de nulle part" se plaît-il à penser. Il y est accueilli par Laston et sa meute de chiens féroces qui n'obéissent qu'à lui, et sa compagne Sarah.

"Et tout ce monde bruisse, rampe, court, trotte, vole, vit, sur et autour de la maison basse".
Le couple, surnommé "le Murmureur et la Sorcière", l'héberge le temps qu'il veut. Dans leur ferme, un bric à brac hétéroclite, entouré d'une vaste nature qui a repris ses droits, et où seul le bruit de l'eau accompagne le silence des lieux. Sarah veille au grain. D'une nature impudique et chaleureuse, elle trouble les sens de son invité. Iwill se sent de plus en plus troublé par sa présence, son rire, ses frôlements. A sa demande, il remplit minutieusement un grand cahier de comptes vierge reconverti en cahier d'écriture. Il y couche sans crainte ses tourments, ses souvenirs, mais aussi les doutes qui l'assaillent.

"La vie ainsi se gagne et se regagne et il en faut du cœur pour se débarrasser de nos paralysies".
Sa paralysie à lui, c'est la perte de Catherine, sa petite amie, sa moitié de cœur et d'âme. Ses pas lui ont inscrit une trajectoire personnelle qui lui a permis de mûrir et d'envisager un avenir un peu moins sombre. Avec Laston et Sarah, la parenthèse dans son périple n'est que temporaire. Iwill sait qu'il va devoir bientôt reprendre la route. Néanmoins, il se demande comment quitter la propriété sans que les chiens ne lui sautent dessus. De temps en temps, il va prêter main forte à Laston qui creuse un tunnel dans une mine désaffectée. C'est sa façon à lui de creuser sa vie ...
Quand partir au meilleur moment sans froisser ses hôtes, ni se sentir comme un prisonnier évadé ?

Alain Cadéo développe tout un style riche en images, et poétique. Sa prose est chaloupée, comme le déhanchement de Sarah qu'Iwill aime tant observer. Les réflexions sur le sens de la vie, les interrogations sur la mort, succèdent aux descriptions d'une nature foisonnante, audacieuse, et omniprésente. La seule menace est incarnée par la meute de chiens, mais au fur et à mesure de l'intrigue cette menace s'estompe au point de se demander si elle a véritablement existé. D'ailleurs, Luzimbapar, ce coin désolé, a surtout un avant goût de paradis. Le silence et la paix s'y dégagent, faisant de Laston et Sarah des gardiens bienveillants à la Philémon et Baucis.

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