Call Boy, Ira Ishida

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Rémi Buquet, mai 2016, 256 pages, 19.50 euros.

Initiation



Ryô a vingt ans et il est déjà désabusé. Les études l'ennuient, les filles aussi, et la routine n'en parlons pas. Seul le petit boulot de barman qui lui permet de subvenir à ses minces besoins lui suffit.
"Vingt ans. Existe-t-il un âge plus désastreux que celui-là ? Être jeune, c'est n'être encore rien et traîner l'amertume d'une existence encore désespérément vide. Je n'accorde aucune confiance aux types qui affirment être heureux de vivre à cet âge-là. Et je méprise ceux qui prétendent être prêts à tout donner pour revenir à cette période de leur vie".
Un soir, au bar, une de ses connaissances se vante d'être escort boy et s'épanche. Ryô est curieux car cet univers qu'on lui décrit lui est totalement inconnu. Vendre son corps contre de l'argent, pourquoi pas ? Autant en faire l'expérience pour mieux juger le procédé ensuite.

C'est ainsi que Ryô est présenté à Madame Midoh, propriétaire d'un club de rencontres. Les femmes y choisissent sur catalogue des hommes disponibles. Ce sont souvent des femmes aisées, mariées, mères de famille, bien installées dans la société. Louer un homme est le plus qu'elle s'octroie afin de pouvoir y assouvir un fantasme ou avoir quelqu'un qui les écoutera.

Après avoir réussi le curieux teste de sélection, Ryô devient un call-boy. Bientôt les clientes se l'arrachent. Chaque rencontre est pour lui une nouvelle découverte. Il prend cette expérience  comme un parcours initiatique, et prend soin de ne jamais considérer sa partenaire comme une vulgaire marchandise. Il devient ce que l'autre désire qu'il soit.
Mais Ryô porte en lui une faille. Petit, sa mère a quitté le domicile, apprêtée pour un rendez-vous, et n'est jamais revenue. Avec le recul, il se rend compte que cette attitude n'était pas anodine. Et si sa mère se prostituait aussi ? Est-ce cette disparition qui a fait de lui ce qu'il est aujourd'hui, un homme sans attente et blasé ?
" J'avais appris que les désirs secrets d'une personne s'enracinent dans ses failles et ses blessures".

Si le jeune homme réussit à devenir un call-boy très prisé, c'est parce que son rapport à la sexualité en général et au sexe en particulier est tout à fait particulier. Car ce n'est pas l'argent qui le pousse à vendre son corps, mais la curiosité et un intérêt soudain aux lubies féminines. Avant cette aventure, avoir une petite amie n'était pas une des ses priorités.
"Le sexe, pour moi, c'était juste un truc que tout le monde pratiquait, une activité un brin sportive qu'il convenait d'expérimenter. une sorte de rite obligé. Cela m'ennuyait profondément. C'était un peu comme s'étirer et faire sa gym en écoutant les programmes de stretching à la radio le matin".
Alors Ryô cumule les conquêtes. Rien ne le contrarie, ni l'âge de sa partenaire, ni les demandes étranges qu'elles peuvent parfois émettre.
"J'avais l'impression, en songeant à ce que je vivais, que je faisais toujours l'amour à la même femme, alors même qu'elles étaient toutes différentes et ne se ressemblaient pas du tout".

Ira Ishida n'épargne aucun détail à son lecteur. Quelques passages érotiques viennent pimenter une narration facile à lire et assez linéaire. Ryô n'est pas un personnage plein de surprises. Même dans les situations les plus insolites, il reste d'un calme olympien... Au fil des pages, le lecteur se pose la question de la fin. Comment un tel roman peut-il se terminer ? Ce n'est ni un polar, ni un roman de mœurs, mais le récit d'un jeune homme qui a choisi de son plein gré une voie bien curieuse pour avoir enfin la sensation d'exister et de servir à quelque chose.
En tout cas, et c'est là que l'ingéniosité de l'auteur intervient, le dernier tiers de Call Boy a le mérite de proposer un dénouement non convenu, contraire à la morale.

Pour adultes.

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