Crépuscule du tourment, Léonora Miano

Ed. Grasset et Fasquelle, août 2016, 288 pages, 19 euros.

Être Femme



Sous une chaleur de plomb, alors que les éclairs strient le ciel et que les habitants attendent l'eau qui viendra enfin nourrir la terre desséchée, quatre femmes racontent ou plutôt se racontent. Elles ont en commun un homme, Dio, fils de bonne famille à l'ascendance tourmentée, qui accepte mal l'attitude de ses aïeux au temps de la colonisation.

Nous sommes en Afrique Subsaharienne, dans un pays jamais nommé mais tellement réel, par la description de ses routes cabossées, son passé colonial, et les tourments faits aux femmes.
Car être une femme là-bas, c'est grandir dans l'acceptation du seul et unique rôle que la société lui octroie, celui d'enfanter.
"Il n'y a pas de place pour la romance, pour les mièvreries, dans la vie des femmes d'ici. Sous ces latitudes où le ciel n'est ni un abri, ni un recours, être femme, c'est mettre à mort son cœur. Si l'on n'y parvient pas, il faut au moins le museler.. Qu'il se taise".
Or, Dio a grandi puis s'est entouré une fois adulte de femmes qui refusent justement ce statut.

Crépuscule du tourment est un roman choral à quatre voix féminines où chacune raconte sa relation avec cet homme, et aussi leur féminité. Elles ont été amoureuses, soumises, compagnes aimées ou non, mère impitoyable ou sœur enfin. Chacune se rejoint dans leur difficulté de choisir leur existence comme bon leur semble et de l'imposer autour d'elle.
Madame, la mère de Dio, s'est forgée une carapace de froideur pour pouvoir imposer ses conditions. Amandla a aimé un homme incapable de lui donner autant d'amour, alors qu'Ixora s'est satisfaite de celui qui a bien voulu adopter son enfant à défaut de l'aimer elle. Quant à Tiki, la sœur, l'acceptation de sa féminité est un long parcours du combattant, tant les souvenirs de ses parents ne lui ont pas laissé une belle image de la figure masculine.

"Les femmes doivent apparaître comme des fleurs dont rien ne gâte la délicatesse, la légéreté. La plupart découvrent la vie à travers une humiliation dont il faut se relever. Apprendre à se redresser est la première leçon à assimiler. Être femme, c'est serrer les dents à l'intérieur, s'accrocher un sourire sur le visage. C'est endurer chaque instant".

Comment vivre avec une sexualité épanouie dans une société où la femme n'est qu'un instrument de plaisir pour l'homme ? Pourtant, il existe un quartier nommé Vieux Pays, où celles qui ont dit un jour non aux hommes vivent en communauté. C'est un lieu en retrait du centre de la dville, à la fois attirant et repoussant pour celui qui s'en approche de trop.
Dans ce roman, chaque femme accepte à sa façon son identité, mais aussi leur passé colonial commun car "il est impossible de se présenter au monde vêtu d'un déguisement. Toutes les définitions que nous connaissons de nous-mêmes aujourd'hui ne parlent que d'aliénation. Elles disent notre acceptation de la défaite. Notre défection devant notre destinée. Notre long refus des responsabilités qui nous incombent." Accepter ce sexe est un long combat qui vous rend forte et inaltérable aux yeux des hommes en général et de Dio en particulier.

Léonora Miano a écrit un texte intensément féminin en dressant quatre portraits de femmes aux destins remarquablement choisis. Les lecteurs de l'auteur reconnaîtront le style, la rythmique, et ce parti pris subtil qui permet d'honorer celle qui n'est rien dans certains pays d'Afrique subsaharienne. En filigrane, comme une douleur lancinante, revient la question coloniale et les plaies toujours à vif que la colonisation a causée au peuple soumis.