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Et toi, tu as eu une famille ? Bill Clegg

Ed. Gallimard, collection Du monde entier, traduit de l'anglais (USA) par Sylvie Schneiter, 288 pages, août 2016.
Titre original : Did you ever have a family ?


Et au bout du tunnel, la lumière



Le sujet fait froid dans le dos : June a tout perdu le matin du mariage de sa fille unique Lolly dans l'incendie de sa maison : son petit ami Luke avec qui elle avait des projets malgré leur différence d'âge, son ex-mari Adam venu pour l'occasion, son futur gendre Will et enfin sa fille Lolly.
"Face à une catastrophe comme celle qui a eu lieu ce matin-là chez June Reid, on se sent la personne la plus insignifiante, la plus démunie du monde. On a l'impression que ce qu'on pourrait faire ne servirait à rien. Ne sert à rien".
Comment survivre à un tel désastre ? Parce que connaître la vérité sur l'origine du feu, et parce qu'elle n'a plus la force de croiser des regards connus comme celui de Lydia, la mère de Luke, June vend tout, remplit son coffre de voiture, et part. Peu importe la destination, de toute façon, tout ce qui a été sa vie avant s'est arrêté en ce matin funeste.
"Elle roule depuis des heures sur cette route jonchée de pierres, et l'eau ne se profile pas, ni aucune voiture, ni aucun être humain, ni aucune preuve qu'elle a pris la bonne sortie après Missoula, ou la bonne direction à chaque bifurcation de cette piste. Elle est perdue, seule, ce qui n'a pas d'importance. Rien n'en a, se répète-t-elle pour la énième fois. Encore et encore, l'idée lui trotte dans la tête : son choix, qu'elle qu'il soit, n'aura pas d'impact sur elle ou sur qui que ce soit".

Ce roman choral donne la parole à ceux qui ont connus et côtoyés les défunts. Parfois, un chapitre décrit l'errance de June, ses états d'âme, sa retraite dans un hôtel en bord de mer. Bill Clegg laisse un voile sur ses projets, son avenir, comme s'il était tout bonnement impossible pour elle d'avancer. Alors, ce sont les voix de Lydia, des parents de Will, et d'autres personnages gravitant autour du drame qui, peu à peu, reconstituent les liens entre ceux qui ne sont plus. Ils tissent la toile des relations compliquées, des mensonges, des regrets, des joies passées. Cette catharsis fait un bien fou car l'espoir, la bonté, le pardon même arrivent à se frayer une place. La vie l'emporte.

Mais à qui faut-il pardonner ? A June de ne pas avoir su entretenir une belle relation avec sa fille après son divorce, et d'avoir fui après le drame ? A Lydia d'avoir élevé seul puis abandonné aux mains de la justice son unique fils pour plaire à son amant du moment ? Aux parents de Will, d'avoir douté de la personnalité de Lolly ? Ou à Silas, un adolescent, voisin de June, qui était caché dans la maison le jour de l'incendie ?
"Qu'est ce qui rapproche les êtres ? C'est un mystère. Lolly nous a fait l'effet d'être en friche. Jeune. Originale, bavarde, elle avait plein de choses à dire, peu de questions à poser. Elle vous embarquait, mais une fois dans son sillage, vous sentiez qu'elle pouvait disparaître sans crier gare (...) Il me semble que Will percevait une fêlure intérieure derrière sa conduite puérile".

Et toi, tu as eu une famille ? est un roman tout en délicatesse qui évite intelligemment le pathos. Certes, l'empathie est présente mais elle se transforme en arme pour ne pas sombrer.
Au fil des chapitres, le lecteur remonte le temps jusqu'au jour J. Il connaîtra la vérité mais elle deviendra bien secondaire.
Bill Clegg signe un roman tout en émotion sur la perte, le deuil, les liens familiaux, mais surtout sur ce fameux rôle que nous nous croyons obligés de tenir tout au long de notre existence. La vie de June ressemble désormais à un purgatoire où il est difficile de concevoir une sortie. Et pourtant.
"Si dure que soit la vie, je sens dans mes tripes que nous sommes censés tenir bon et jouer notre rôle (...) Il est possible qu'on ne sache pas quel rôle on a joué, le sens que cela avait pour quelqu'un de vous regarder vivre au quotidien. Peut-être que quelque chose ou quelqu'un nous regarde tous évoluer. Je ne crois pas que nous ne saurons jamais pourquoi".

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