Le Zeppelin, Fanny Chiarello

Ed. de L'Olivier, août 2016, 225 pages, 18 euros.

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La folie nous guette



Nous gardons souvent en mémoire du zeppelin une photographie en noir et blanc d'un immense ballon à mi-chemin entre la montgolfière et l'avion, un appareil disparu qui n'a plus sa place  dans le ciel du vingt-et-unième siècle.

Or, en ce jour d'été dans un village de Province au nom étrange de La Maison, une ombre apparaît au-dessus des têtes. Les habitants associent tout de suite le phénomène au passage d'un aérostat, et ce dernier vole ridiculement bas. L'aéronef en question a été construit pour rendre hommage à ses grands frères, et porte le nom scientifique de LZ 132. Il ne transporte avec lui que des membres d'équipage censés faire honneur à l'inventeur de la machine, Friedrichshafen.
LZ 132 aurait pu passer tranquillement au-dessus de La Maison et continuer son chemin ; or, victime d'une défaillance technique, ses occupants semblent un peu perdus pour lui faire reprendre de l'altitude, tandis que les villageois accueillent l'ombre imposante de manière extraordinaire...
Fanny Chiarello dresse le portrait de douze habitants "touchés" par le passage de l'engin. On entre dans un monde assez farfelu où on rencontre une étudiante qui tue à coup de poêle sa colocataire, une jeune femme qui se déculpabilise de son homosexualité en aidant sa voisine âgée, ou encore une certaine Sylvette Dix-sept qui connaît à l'avance l'histoire de sa vie. A quelques exceptions près, c'est une communauté très féminine qui évolue sous nos yeux. Et pour ne rien arranger, La Maison est un village qui, au delà de son nom particulier, est traversé par le canal Saint-Divan qui sert de dépotoir aux objets chers, et par la rue Canard-Bouée, en hommage à une névrose découverte par le psychiatre du coin et qui justifie le comportement des villageois :
"Saturnin Clapot s'intéresse à un trouble grave du comportement qui affecte nombre de ses concitoyens et qui les pousse à jeter qui ses clés de maison, qui son vélo, qui sa petite amie, dans le canal Saint-Divan. Il découvre que tous ces sujets ont subi dans leur enfance la perte d'une bouée, qui verte, qui jaune, qui rose, en forme de canard, lors de week-ends en famille à la mer".
L'auteur s'amuse, et se réclame même de décrire une société à la Brautigan. Alors, le passage du zeppelin ne fait qu'empirer les comportements. Les uns se prosternent comme si Dieu allait descendre du ciel, tandis que les autres, pris de panique, sombrent dans la violence ; et pendant ce temps-là, l'équipage du LZ 132 jette par dessus bord tout ce qu'elle peut pour alléger l'aéronef et lui faire prendre de l'altitude...

Le Zeppelin peut être un roman déroutant pour celui qui décide d'en faire une lecture au premier degré. Il faut davantage l'envisager comme un récit fou dans lequel l'auteur épingle les mœurs de ses semblables. Dès le début du texte, on sent que la normalité n'a pas de place au sein de La Maison, et les douze habitants mis en avant deviennent un prétexte à l'écriture du texte :
"Les narrateurs sont douze (treize si on la compte, elle, auteur encombrant et indiscret) mais leurs voix ne se mêlent pas en un ensemble harmonieux, elles forment une rumeur confuse, de sorte que le texte évoque un trouble de la personnalité multiple plus qu'un roman polyphonique".
Fanny Chiarello joue avec les mots notamment les patronymes des personnages, et embarque le lecteur dans un texte qui s'imprègne au fil des pages de la folie ambiante, si bien que l'ensemble est drôle, bien mené, tout en restant exigeant dans sa narration.

Et tout cela à cause du passage d'un zeppelin !

LZ 126 en 1924

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