Station Eleven, Emily St. John Mandel

Ed. Rivages, août 2016, traduit de l'anglais (Canada) par Gérard de Chergé, 480 pages, 22 euros.

Parce que survivre ne suffit pas



La couverture du roman pose le décor : le monde n'est plus, ou plus précisément le monde civilisé, connecté, celui où on pouvait rejoindre un continent en prenant un vol long courrier. Les survivants de la grippe de Géorgie - c'est le nom du fléau qui a décimé 99% de la population - ont fui sur les routes, s'éloignant des villes, lieux d'infection par excellence. Cette maladie a été "la ligne de démarcation entre un avant et un après de la civilisation". C'est ce que les anciens appellent maintenant l'An Un, celui de la migration vers des horizons plus cléments, et l'abandon de tout ce qui faisait le confort moderne.

En l'An Vingt, le monde d'avant la grippe devient de plus en plus une légende urbaine. Ceux qui l'ont connu le raconte aux nouvelles générations. Le paysage a changé, la nature a repris ses droits, transformant ça et là les constructions, les écoles, les voitures, les pylônes électriques, en vestiges envahis par une végétation luxuriante. Le tracé des routes a subsisté, et il relie désormais entre elles les nouvelles villes, celles où les survivants se sont posés en prenant possession des anciens bâtiments publics, et en y créant un noyau de démocratie.
Ce sont ces routes que parcourt la Symphonie Itinérante de Kristen et ses amis. Ils font toujours le même chemin, autour des lacs du Michigan, et vont à la rencontre des populations. Le temps d'une pièce de théâtre de Shakespeare, survivant en son temps de la peste, ou d'un concert de Beethoven ou Vivaldi, ils offrent un moment suspendu de douceur. Les costumes ont été glanés dans les maisons abandonnés, les instruments souvent trouvés dans les écoles. leurs roulottes sont des carcasses de 4x4 aménagées et tirées par des chevaux.
"La Symphonie Itinérante voyageait entre les colonies du nouveau monde, comme elle le faisait depuis la cinquième année après l'apocalypse, où la chef d'orchestre, accompagnée de quelques amis de leur fanfare militaire, avait quitté la base aérienne sur laquelle ils vivaient  pour se mettre en marche dans le paysage inconnu (...) Et tous ces gens , avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par ans, compagnie permanente, en tournée permanente".
 Parmi eux, certains ont connu l'ancien monde, notamment Kirsten, qui n'avait que huit ans à l'époque, mais la violence des événements fait qu'elle ne s'en souvient à peine. Se souvenir, c'est pour elle lire les anciens magazines people et garder les articles relatifs à un acteur célèbre, Arthur Leander, mort sur scène alors qu'il jouait le Roi Lear. Son ex-épouse Miranda avait jadis anticipé la fin du monde dans un roman graphique tiré seulement à dix exemplaires et appelé Station Eleven.

Cet Arthur Leander est le lien permettant à la narration les allers-retours dans le passé. Kirsten était une enfant actrice, et elle jouait sur scène avec Leander le soir de son  infarctus. La jeune femme n'est pas la seule à garder des traces du passé, Paul, le meilleur ami de Leander a improvisé un musée de la civilisation dans les locaux d'un aéroport de Province où il s'est installé avec d'autres survivants ; un autre imprime une gazette locale et la diffuse via les marchands ambulants. "Plus nous en saurons sur le monde d'avant, mieux nous comprendrons pourquoi il s'est effondré".

Vivre alors que tout est à réinventer n'est pas de tout repos. Le danger est omniprésent, la violence aussi. Les sectes apocalyptiques pullulent et les gourous tentent de devenir les maîtres du site où ils vivent. Cependant, il existe encore des moments suspendus où la culture, le partage, l'amour de l'autre donnent foi en la vie. En l'An Vingt, le pire est derrière, et  l'espèce humaine s'est acclimatée à ses nouvelles conditions de vie. Seulement, "l'enfer c'est de constater l'absence de ceux qu'on voudrait tant avoir auprès de soi".
Station Eleven est à l'image du roman graphique, suggérant même parfois une mise en abyme originale de la BD dans le roman, comme cette ligne de texte : "je parcourus du regard mon dommaine endommagé, essayant d'oublier la douceur de la vie sur la Terre".
Nous sommes loin de La Route de Cormac McCarthy, âpre, violent et presque sans espoir, mais nous nous rapprochons parfois de La Constellation du chien de Peter Heller par la poésie qui s'en dégage. Notre monde reste un doux souvenir pour le confort perdu ; les survivants sont passés à autre chose, privilégiant les fondamentaux : la famille, la survie.
Emily St. John Mandel frappe fort pour un premier roman. On garde en mémoire des passages impressionnants comme la fuite de Miranda dans les escaliers de son hôtel pour pouvoir mourir sur la plage ;  Kirsten-Titania dans son costume en lambeau jouant les répliques du Songe d'une nuit d'été sur un parking ; un avion tombeau au bout de la piste de l'aéroport, jamais ouvert, enfermant les corps de passagers malades, symbole de l'effondrement du monde.
La structure élaborée du récit, l'intelligence de l'histoire, et la force de son style font que l'auteur devient - par la force des choses - un auteur à suivre plus particulièrement.