LE VILLAGE (1) Le lieu

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.



À la périphérie d'une petite ville de France, une sous-préfecture qui se donne des airs de chef-lieu de département, se trouve un petit village que beaucoup qualifient de village-dortoir, par pure ignorance de ses habitants, ou par jalousie de ne pas y habiter. Il abrite un peu plus de mille âmes dont plus de la moitié est retraitée.  
Ce village est riche : riche de son emplacement privilégié, riche de sa nature préservée, riche de ses habitants, car sur ses terres, il n'est pas question de construire des logements sociaux.
Ici, tout le monde se connaît, ou plutôt croit se connaître. Du moins se connaît-on de vue, et on sait à peu près dans quel quartier (si on peut appeler un lotissement un quartier) où l'autre habite. L'autre est un mot qui fait peur ; il est synonyme d'étranger, donc de danger. Les habitants n'aiment pas beaucoup les changements, et lorsqu'ils vous adressent la parole, ils vous font bien sentir que vous êtes une pièce rapportée, entendez par là que vous n'êtes pas natif du village, ce qui est absurde en soi puisque la maternité se trouve dans la ville voisine. Souvent, les rideaux bougent à votre passage, ou les voitures ralentissent, moments éphémères où vous vous sentez épiés et jugés.

Parce que les retraités sont nombreux, on se persuade que la jeunesse est une source potentielle de problèmes. Il n'est pas rare d'entendre le qualificatif « délinquants » à côté des mots jeunes ou adolescents. Elle a beau être bourgeoise, cette jeunesse n'en reste pas moins désœuvrée, et traîne par groupe de trois ou quatre dans les rues et les allées.
Il suffit d'une fumée inexpliquée, un tag sur le mur de la salle des fêtes, ou une vitre fêlée à l'école, pour qu’elle soit d’emblée jugée responsable. Alors, à défaut de trouver des solutions concrètes, ou tout simplement de tenter de comprendre, on pose des grillages rigides autour de lieux vides et on met en place une surveillance électronique factice. Car dans le village, on ne lésine pas sur les moyens ; la municipalité est riche, elle ne s'en vante pas trop, mais le fait est connu de tous.
Enfin, on aime tout le monde, en apparence. Or, si on y braque une loupe d'entomologiste, on s'aperçoit que ce charmant lieu silencieux la plupart du temps, envié par les villages alentours, est un microcosme faisant honneur à l’expression de Plaute « homo homini lupus est » (l’homme est un loup pour l’homme)

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