Accéder au contenu principal

Articles

Affichage des articles du novembre, 2016

Le Garçon qui n'existait pas, Sjon

Ed. Rivages, novembre 2016, traduit de l'islandais par Eric Boury, 150 pages, 16.50 euros.
Titre original : Manasteinn, Jpv Utgafa


Les chapitres courts et épurés témoignent d'une langue économe qui ne s'embarrasse pas de circonvolutions pour décrire une scène ou un lieu. Autant de flashs narratifs qui ne donnent pas le temps au lecteur d'être choqué par la crudité d'une scène ou l'ambiance morbide qui plane au dessus du ciel de Reykjavík en cette fin d'année 1918.
Car ce n'est pas tant la fin de la première guerre mondiale qui préoccupe les islandais de la capitale, mais bel et bien l'arrivée de la grippe espagnole, d'abord présentée comme un virus comme les autres pour ensuite devenir aussi dangereuse que la peste. C'est pour cela que les autorités ont décidé de fermer les cinémas, haut lieu probable de propagation du virus. Pour Manni Stein, cette fermeture a une haute valeur symbolique : les films lui permettaient de s'échapper de son…

LE VILLAGE (2) Les oreilles du village

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.


Devant, une façade de plain-pied au crépi noirci par les saisons, rien de bien extraordinaire, une petite maison de cité qui ne paye pas de mine. Derrière, c’est tout autre chose. Ce n’est ni la pelouse agonisante à défaut d’entretien, ni le muret en briques qui penche dangereusement sur la droite, mais bien le faisceau de fils électriques déployés au-dessus du terrain qui attire l’œil. Aux quatre extrémités du jardin, des piquets de quatre mètres permettent de maintenir ce bricolage et le relient à une antenne immense dont l’accès n’est possible que par une échelle. L’ensemble donne une impression d’amateurisme, un assemblage fait de bric et de broc avec les moyens du bord. Seulement, à quoi peut bien servir tout ce bazar ? Les villageois, incrédules, s'arrêtent parfois pour observer. Car dans le Village, on n’aime pas ce qui sort de l’ordinaire, on ne sait jamais… ✎✐✎✐ Cibiste, passionné d’OVNI, ou hacker, pourquoi pas ? Tout…

Continents à la dérive, Russel Banks

Ed. Actes Sud, réédition octobre 2016 avec une nouvelle traduction de Pierre Furlan, 440 pages, 23 euros.
Titre original : Continental Drift


Fin d'année 1979 à Catamount, Massachussets. C'est en rentrant chez lui un soir d'hiver que Bob Dubois jette un regard lucide et sans complaisance sur sa vie, et se rend compte ainsi de la vacuité de son existence. La trentaine arrive à grands pas et il n'a toujours pas avancé dans ses projets. Il s'était promis de ne pas devenir comme son père, mais y avance à grands pas. Réparateur de chaudière, marié et père de famille, il travaille essentiellement pour payer sa modeste maison et nourrir les siens. Il reste peu pour s'offrir des loisirs. Il n'en peut plus de cette vie étriquée dans laquelle la seule évasion qu'il s'octroie est le corps tout en rondeurs de Doris Cleeve, une alcoolique rencontrée au bar. Pourtant, il se persuade que ce n'est pas de l'adultère, mais bel et bien une escapade pour penser …

REGARDS CROISES (26) Ce qu'il advint du sauvage blanc, François Garde

Ed. Folio Gallimard, août 2013, 384 pages, 7.70 euros Prix Goncourt du Premier roman 2012 Regards croisésUn livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

Peut-on être sauvage et blanc à la fois, telle est la question possible sous-jacente de ce titre, qui promet aussi en filigrane un récit dépaysant tout en nous rappelant le mythe du bon sauvage avec Robinson Crusoé.
Tout d'abord, il y a un fait divers véridique du XIX siècle : un jeune homme de dix-huit ans, Narcisse Pelletier, mousse sur la Goélette le Saint-Paul, est abandonné par erreur sur le rivage australien alors qu'avec les autres marins il était parti se réapprovisionner en eau. Seul sur le rivage, il se persuade que sa solitude ne sera que de courte durée. Elle durera dix-huit ans.
"Je suis Narcisse Pelletier, mousse sur la goélette le Saint-Paul" crie-t-il aux sauvages qu'ils rencontrent et qu'il se met à suivre. La tribu aborigène semble indifférente à cet homme à la peau blanche comm…

Une Epouse presque parfaite ! Laurie Colwin

Ed. Le livre de Poche, janvier 2007, traduit de l'anglais (USA) par Anne Berton, 349 pages, 6.6 euros.
(Première édition chez Autrement en 2004)
Titre original : Family Happiness


Polly a tout pour être heureuse : de l'argent, un mari qu'elle aime, deux beaux enfants, un métier qui la passionne alors qu'elle n'est même pas obligée de travailler. Polly est la  fille de Wendy et Henry Sr Solo-Miller, couple issue de la grande bourgeoisie new-yorkaise, enfermé dans des principes éducatifs et familiaux rigides. Elle s'est mariée avec Henry Demarest, brillant avocat en devenir, qui partage avec elle les mêmes valeurs familiales.
"Le foyer que Polly avait fondé avec Henry Demarest ressemblait beaucoup à celui de ses parents. Quoi de plus normal : Henry, qui venait d'une famille de Chicago similaire aux Solo-Miller, partageait avec Polly la même notion du confort, de l'ordre, et de la façon dont la vie doit être vécue. Ils croyaient à l'harmonie, à la g…

RUE DES ALBUMS (124) Dans le ventre de la Terre, Cécile Roumiguière et Fanny Ducassé

Ed. Seuil Jeunesse, octobre 2016, 32 pages, 14 euros.


Dans le ventre de la Terre est une métaphore filée sur la vie du bébé in utéro, de la conception à la naissance.
Dès le début, l'enfant est désigné :
"Dans le ventre de la Terre, il y a un enfant. Minuscule. Oublié ?"
D'abord cellule en points de suspension puis multiplication, il grandit jusqu'à ce que ses membres touchent la grotte.
La grotte, c'est le ventre arrondi de la maman, le lieu sombre et humide dans lequel il boit, se nourrit, et d'où lui parvient les sons et les odeurs de manière déformée
L'enfant est le marin expérimenté de ces lieux, il flotte et il se met à rêver de l'extérieur.
A quoi ressemble le soleil ? Qu'est-ce que le parfum d'une fleur ?

"Il n'a pas de mots, il sent.
Du bout de ses doigts, il essaie de retrouver quelque chose qu'il ne sait pas être son avenir."

L'enfant à naître est devenu un être à part entière ; il perçoit des sensations, et sa…

Sacrifice, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, octobre 2016, 368 pages, 22 euros.


1987. Une gamine noire de quatorze ans est retrouvée dans un sale état dans les sous-sols abandonnés d'une poissonnerie du New-Jersey, bâillonnée, ligotée, salie par des excréments d'animaux et des inscriptions racistes.
La victime, Sybilla Frye, accuse "des flics blancs" de l'avoir enlevée et violentée. Seulement, cette confession se fait sur un post-it destiné à la lieutenant de police Rodriguez qui se démène pour que Sybilla et sa mère acceptent de porter plainte.
"Elle allait être bien seule.
On l'avait poussée là-dedans comme on pousse une pièce de détail, une vache, un veau, un cochon, vers le toboggan d'un abattoir.
Parce que la mère, Ednetta Frye, avait exigé un policier noir. Une femme policier noire.
Noir lui avait toujours semblé un mot violent. Afro Américain était préférable. Et il y avait nègre, passé de mode.
Si elle était quoi que ce soit…

A part ça (17) Le Bazar des mauvais rêves, Stephen King

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Océane Bies et Nadine Gassie, octobre 2016, 600 pages, 23.90 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Stephen King écrit tous les jours, ou presque. Il n'y a que le jour de Noël qui est un jour sans. D'où l'édition prolifique, d'où la question lancinante de ses sources d'inspiration. Depuis Ecriture, l'auteur n'avait pas évoqué le sujet, ou alors au détour d'un entretien. Dans Le Bazar des mauvais rêves, recueil de vingt nouvelles inédites ou publiées une première fois puis retravaillées, il explique à chaque fois la genèse du texte présenté. Cela peut être un souvenir, un article nécrologique ou de société, un écrivain apprécié, ou simplement une scène de la vie quotidienne qui se déroule devant ses yeux, puis l'imagination fait le reste.

Comme dans tout recueil, certains récits sont plus forts que d'autres, mais on retrouve des obsessions récurrentes ou d…

RUE DES ALBUMS (123) Les Sept petits grognons, Sylvie de Mathuisieulx et Estelle Meens

Ed. Mijade, novembre 2016, 32 pages, 12 euros.


Tous les matins, c'est la même chose : maman se lève avec un grand sourire puis réveille ses sept garnements. Une fois debouts, les cris et les chamailleries commencent : on se crêpe le chignon, on pique le doudou du petit frère, on pleure, on saute sur le lit, mais rien n'entame le calme de maman qui, pour les calmer, entonne toujours le même refrain :
"Petits trésors chéris, enfilez vos habits, petits trésors dorés, c'est l'heure du petit-déjeuner".

Ils ont beau être sept, personne n'est mis de côté, chacun a ses corn flakes préférés ou un petit mot gentil. Mais, comme tous les gosses du monde, ils sont ingrats et ne voient pas que leur mère se démène pour leur bien être personnel.

Donc, pour les sept grognons "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles" jusqu'au jour où maman, au réveil, n'a plus le sourire. Se lever a été pour elle un calvaire, se réveiller encore plus, e…

Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau, Hiromi Kawakami

Ed. Philippe Picquier, octobre 2016, traduit du japonais par Elizabeth Suetsugu, 212 pages, 18.50 euros.
Titre original : Suisei


"Nous sommes aujourd'hui en 2013, j'ai cinquante-cinq ans, Ryô en a cinquante-quatre. Nous ne sommes pas vraiment vieux, mais nous ne sommes plus jeunes. Je continue à me demander où est ma place en ce monde."

C'est Miyako qui se pose cette question lancinante, surtout depuis qu'elle s'est installée en 1996 avec son frère dans la maison familiale fermée depuis le décès de la mère. La fratrie avait grandi tranquillement dans ce village au pied de Tokyo, y retourner c'est laisser les souvenirs affleurer son esprit.
Miyoko se raconte ou plutôt raconte les anecdotes qui lui reviennent et les gens qu'elle a rencontrés. Son amie Nahoko revenue de cinq ans passés aux Etats-Unis et qui prononçait d'une drôle de façon Seven Up, Takeji, l'ami de la famille qui venait toujours seul les bras remplis de cadeaux, ou encore sa m…

Tropique de la violence, Nathacha Appanah

Ed. Gallimard, août 2016, 192 pages, 17.50 euros.


Territoire de Mayotte, cent unième département français depuis peu, île écrin perdue dans l'océan indien  entre l'archipel des Comores et l'île de la Réunion.

Je me souviens d'une amie ayant vécu là-bas qui me racontait que les petits mahorés en maternelle tiraient les cheveux blonds de sa fille en croyant que c'était de l'or. Elle faisait la queue au Shopi du coin pour un paquet d'épinards surgelés ; à force, elle avait renoncé, et était devenue la reine du système D,  tandis que son mari, brigadier chef à la PAF, remorquait tous les jours les kwassas-kwassas.
Elle me racontait aussi les couples de métropolitains qui explosaient au bout de seulement quelques semaines dans l'île, alors qu'ils semblaient être solides en Métropole.
Enfin, nous recevions des mails, surtout ceux de fin d'année, la famille en maillot de bain sur la plage, les bonnets de Noël sur la tête.

Le paradis. En apparence seule…

La File Indienne, Antonio Ortuno

Ed. Christian Bourgois, traduit de l'espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls, octobre 2016, 231 pages, 18 euros.

Glaçant

Alors qu'elle s'apprête à passer la frontière américaine avec sa fille pour un séjour à Disneyland, Irma est rappelée pour se rendre à Santa Rita où on vient de tuer froidement des réfugiés centraméricains.
Irma est assistante sociale pour la CONAMI (Commission Nationale de Migration), organisme mexicain gérant les problèmes migratoires sur le territoire. Sur le terrain de ces violences, elle doit non seulement protéger sa fille, mais aussi s'habituer à ses nouveaux collègues, dont Vidal avec qui, dès leur rencontre, se met en place un jeu de séduction. Cette relation qui s'intensifie au fil des pages est d'autant plus importante pour Irma qu'elle sort d'un mariage douloureux dans lequel son ex-mari, sous couvert d'une façade parfaite, se montrait totalitaire et manipulateur. D'ailleurs, le roman lui donne parfois la parol…

Une Mort qui en vaut la peine, Donald Ray Pollock

Ed. Albin Michel, octobre 2016, traduit de l'anglais (USA) par Bruno Boudard, 576 pages, 22.90 euros.

Réussi

Les frères Jewett, Cane, Cob et Chimney, sont dans la galère. Depuis la mort de leur mère, accompagnés de leur père Pearl, ils vendent leurs services dans les grosses fermes entre la Géorgie et l'Alabama. Ils sont constamment dans la survie, et consommer un vrai repas est pour eux de l'ordre du fantasme.
"Partout, ils ne rencontraient que corruption et déliquescence, tandis que pour eux, les choses allaient de mal en pis. Il pria Dieu d'adoucir un peu leur quotidien, mais ils avaient beau travailler d'arrache-pied, leurs poches demeuraient désespérément vides et, malgré tous leurs efforts, ils parvenaient tout juste à éviter la famine".
Pour les faire tenir, le vieux leur promet le banquet céleste à leur mort, mais ce sont surtout La Vie et les Aventures de Bloody Bill Bucket lues par Cane à ses frères, qui font tenir la fratrie.
Quand le père Jewett…