LE VILLAGE (2) Les oreilles du village

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.




Devant, une façade de plain-pied au crépi noirci par les saisons, rien de bien extraordinaire, une petite maison de cité qui ne paye pas de mine.
Derrière, c’est tout autre chose. Ce n’est ni la pelouse agonisante à défaut d’entretien, ni le muret en briques qui penche dangereusement sur la droite, mais bien le faisceau de fils électriques déployés au-dessus du terrain qui attire l’œil. Aux quatre extrémités du jardin, des piquets de quatre mètres permettent de maintenir ce bricolage et le relient à une antenne immense dont l’accès n’est possible que par une échelle. L’ensemble donne une impression d’amateurisme, un assemblage fait de bric et de broc avec les moyens du bord. Seulement, à quoi peut bien servir tout ce bazar ? Les villageois, incrédules, s'arrêtent parfois pour observer. Car dans le Village, on n’aime pas ce qui sort de l’ordinaire, on ne sait jamais…
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Cibiste, passionné d’OVNI, ou hacker, pourquoi pas ? Toutes les hypothèses sont bonnes, des plus farfelues aux plus éclairées, pour expliquer la présence de ces câbles un peu partout. Pourtant, tout le monde connaît Robert, le propriétaire des lieux, mais comme il passe pour un illuminé, les commentaires vont bon train.
Une délégation de la mairie est bien venue lui demander de justifier l’emploi de toutes les antennes, prétextant que le voisinage se plaignait de migraines à répétitions, mais Robert leur a ouvert, les a écoutés, puis a refermé simplement la porte.
Quand un villageois se permet de lui faire une réflexion à propos de son bricolage, il sourit, ou enfin plutôt ce sont ses yeux bleu-clair qui sourient car sa longue barbe blanche mal entretenue cache ses lèvres fines. Les opinions des gens le laissent de marbre.
Enfant du village, fils d’un agriculteur respecté, il traîne sa petite silhouette massive, naturellement hâlée par les heures passées à l’extérieur. Robert a toujours été un homme discret, peu bavard, limite fuyant, et davantage depuis le décès de son épouse. Eliane, c’était toute sa vie ; elle s’est levée un matin pour préparer le café et s’est effondrée. Rupture d’anévrisme selon le médecin.
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Robert n’a jamais porté un regard attendri sur ses semblables. Jadis, il n’hésitait pas à clamer haut et fort qu’il n’aimait pas les gens. Seule Eliane le réconciliait avec eux, l’emmenant de temps en temps au club de bridge ou le forçant à aller voir du monde à l’unique café du Village. Depuis sa disparition, il a arrêté les cartes, mais va encore boire son petit noir chez Rachel, la propriétaire du bar. Malgré son naturel taciturne, Robert aime la bonhomie de cette femme que la vie n’a pas épargnée, sa discrétion, mais surtout son rire en cascade dont la mélodie imprime longtemps son oreille.

Seulement, cette petite escapade ne lui remplit pas ses journées, alors il s’est mis à bricoler son matériel de cibiste. Il a dans la tête d’écouter les villageois.
Sa retraite d’ingénieur agronome lui permet de vivre confortablement ; sa maison est payée depuis longtemps. Il est seul désormais, et aucun enfant ou petit-enfant pour égayer ses jours, alors écouter les autres c’est d’abord remplir sa maison de rires, de pleurs, de colères, d’échanges, c’est donner l’illusion qu’il est entouré. Dans son for intérieur, c’est aussi se prouver à soi-même qu’il a raison : les personnes qu’on croit connaître et apprécier ne sont en fait que des façades sociales qui s’effritent une fois qu’elles ont passées la porte de leur logis. Selon lui, la nature humaine n’a pas de limites.
Pourtant, après l’enterrement d’Eliane, quelques voisins étaient venues spontanément lui rendre visite. Ils se souciaient de son bien-être, et tentaient d’apaiser son chagrin par un geste de réconfort. Et puis, le temps a passé, les visites se sont estompées. Après la sidération du deuil, la routine avait repris le dessus, on pensait que Robert était un grand garçon, il saurait apprivoiser sa nouvelle solitude. Sauf que pour lui, c’était un saut dans l’inconnu.
Maintenant, à chaque fois qu’il croise un villageois, c’est parce qu’il est au bar de Rachel ou sur son toit en train de bricoler ses antennes. Là haut, il embrasse le Village d’un regard, et il se met à rire tout seul.
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C’est le soir que l’écoute est plus prolifique. Les gens sont rentrés du travail, ils racontent leurs journées, répondent au téléphone, font des projets pour le week-end. À force, Robert consigne tous les détails dans des carnets de moleskine noir. Il est devenu la mémoire vivante du Village mais personne n’est au courant. Et il en sait des choses. Il rit dans sa barbe quand il entend au café celui qu’il a écouté la veille raconter des boniments sur sa vie parfaite alors qu'il a passé sa soirée à justifier à son épouse les drôles de SMS qu'il reçoit.
 Car grâce à un petit logiciel, Robert peut même géolocaliser ceux qu'il écoute. S’il voulait, il pourrait faire chanter tout ce beau monde, mais à quoi bon ? En écoutant ses semblables jusqu’au bout de la nuit, il oublie pendant un temps son veuvage et sa solitude. Il éprouve même pour eux un peu d’empathie. Tant de chagrins domestiques, tant de secrets inavouables, tant de colères ! Un jour viendra, il le sent, où il faudra qu’il donne un sens à toutes ses heures passées à espionner ces gens. Ses carnets serviront à quelque chose, il en est sûr. Leurs contenus pourraient être la matière brute à un roman ou un recueil de nouvelles, mais il pense ne pas avoir le talent d’un écrivain. N’empêche, cette idée devient lancinante, et puis en y réfléchissant bien, écrire lui permettrait de ne plus voir défiler les heures, sa hantise.
Seulement, par où commencer ? Il y a tellement d’anecdotes, tellement d’histoires qui mériteraient de paraître au grand jour ! Il repense à la réflexion préférée de son collègue : « plus c’est gros, plus ça passe », assénait-il à chaque fois qu’on lui rapportait une anecdote. N’est-il pas vrai que Robert est souvent choqué par ce qu’il entend dans son casque de cibiste ? Le pire, c’est quand il identifie les voix, se sentant soudain aussi déviant qu'un voyeur. 
Alors, pourquoi ne pas écrire sur cela ? Ce serait pour lui une forme de thérapie personnelle, le moyen d’extirper de son cerveau les secrets qu'il a accumulés au fil du temps et qui deviennent bien trop lourds à porter pour lui seul.
Écrire. Mettre des mots, assembler des phrases, construire des chapitres.
Se faire éditer serait la seconde étape ; quoique à bien y réfléchir, il ne cherche pas être connu. Peut-être qu’un petit envoi en mairie, en anonyme, serait suffisant. De toute façon, il n’a plus rien à perdre, il est au crépuscule de sa vie. Autant se marrer une dernière fois.
 Pour l’instant, les pages étaient vierges, il s’agissait de les remplir.

(à suivre)





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