A part ça (18) Mariées Rebelles, Laura Kasischke

Ed Page à Page, août 2016, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 192 pages, 15 euros.
Préface de Marie Desplechin.
Edition bilingue. Titre original : Wild Brides


La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



La genèse de publier le recueil Mariées Rebelles vient d'une plaisanterie. Alors que les éditeurs de Page à Page, Agnès Mantaux et Jean-François Planche, sortaient d'un rendez-vous déprimant chez leur comptable, il se sont dit en plaisantant que pour publier de la poésie et perdre de l'argent, autant publier celle de Laura Kasiscke.
Pourquoi Laura Kasiscke ? Simplement, parce que cette auteure américaine, très connue chez nous pour son art romanesque, l'est surtout dans son pays pour son talent poétique. Et pourtant, aucun éditeur français jusque là n'avait osé publier ses poèmes. C'est bien connu, la poésie ne se vend pas, mais est-ce un argument quand on aime vraiment la littérature ?
Il a fallu un mail destiné aux éditeurs américains de la poésie de Laura Kasischke pour obtenir le copyright,  puis le feu vert pour la traduction et la publication, et enfin, un nom est venu tout naturellement pour la traduction : Céline Leroy, car les éditeurs sont des lecteurs de la traductrice d'Atticus Lish, de Peter Heller, de Don Capenter ou encore Rachel Cusk. De plus, elle a déjà traduit deux romans de l'auteure : La Couronne verte et Rêves de garçons

Seulement traduire de la poésie n'est pas traduire un roman. Dans un texte, la polysémie des mots est limitée, soutenue par la phrase et le contenu, alors que dans un poème cette polysémie explose. C'est comme si c'était un réapprentissage de la langue anglaise, un réapprentissage du métier de traductrice. Les rythmes sont différents et les unités de valeurs ne sont plus les mêmes. C'est un univers mal connu qu'il faut apprivoiser.

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Mariées Rebelles est un recueil de poèmes qui se lit, se relit, se déguste. On le lit par la fin, le milieu ou le début, sans cesse étonné(e) par les images, les métaphores, et le rythme lancinant des vers bousculés par les rejets et contre rejets. Le lecteur  de Laura Kasischke retrouvera des thèmes déjà abordés dans ses romans et qui font partie de ses obsessions : la mort, la possibilité des fantômes, la condition de femme mariée au fin fond du Midwest, la sexualité rampante et fantasmée, mais aussi et surtout l'hiver, la neige et les paysages qui s'imprègnent de l'état d'esprit de ceux qui les observent.
La vie humaine peut se résumer en jours de semaine comme celle de Salomon Grundy "né un lundi dans les muqueuses et le sang", et "éviscéré, embaumé, inhumé un samedi" : l'enfance, le mariage, l'adultère, la mort, la maladie. On supporte tout, cherchant les moments où seule avec soi-même on se souviendra des Conseils de marraine :
"Essaye de rester en vie jusqu'à ta mort.
 Une nuit tu te retrouveras
Les Vierges, Klimt
 à chanter dans ta voiture
 dans une rue loin de chez toi
 radio allumée, les yeux fatigués".

D'abord perçu comme le seul moyen de fuir la maison de l'enfance,
"Je t'en prie   épouse-moi   arrache-moi
de cette maison" (A qui de droit)
 le mariage devient vite une forme d'aliénation domestique et conjugale. Il n'est pas rare que la femme soit trompée, le mari emporté par Une Ensorceleuse , ou qu'elle rêve d'autre chose, et cet autre chose, comme le souligne Marie Desplechin dans la préface, ne peut être qu'une aventure sentimentale dans lequel le schéma traditionnel bonne mère et bonne épouse est bousculé.
"Ferme-les. Laisse-le
te conduire lentement vers le lit.    Non
diras-tu, il fait jour
et mon modeste mari me fait confiance
Fais-moi confiance - c'est 
ton moment - celui
dont tu te souviendras". (Paume)

Chez Laura Kasischke la mort est omniprésente ; elle choque car elle est surtout un scandale qu'on n'arrive pas à expliquer. Pour l'amadouer, l'accepter un peu, on parle avec les fantômes, ceux qui sont déjà passés par le tunnel qui nous emmène hors de la vie :
"Elle plonge dans le tunnel.   Elle
  tourbillonne dans le tunnel
  Et je sens le vent, j'imagine
  la plage aujourd'hui, je suffoque
  dans la fraîcheur". (Cloches de glace)
Il n'est pas rare de croiser le spectre d'un être aimé, de converser avec lui, la nuit, les étoiles brillantes dans le ciel. La mort n'est qu'une étape vers un ailleurs qu'on ne décrit pas mais qui garde une frontière extrêmement tenue avec le monde des vivants.

Laura Kasischke écrit de la poésie pour mettre des mots sur des instants vécus, des impressions fugaces. La sensation est privilégiée, d'où les ruptures de construction qui permettent aussi de réfléchir un instant, reprendre son souffle, ou savourer les mots qu'on vient de lire.
Mariées Rebelles est un recueil en trois parties que résument parfaitement les vers du messager de Médée inscrits en exergue :
"La vie humaine, ce n'est pas d'aujourd'hui
 que je la tiens pour une ombre".




LE VILLAGE (3) Le silence


Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.



J’EMMERDE LE SILENCE !
C’était là, inscrit sur le panneau d’affichage public du village, en lettres de sang encore dégoulinantes. L’objet du crime reposait sur le goudron, un pot de peinture rouge industriel à moitié vide, reliquat sûrement retrouvé lors du rangement annuel d'un garage…

J’EMMERDE LE SILENCE !
On ne pouvait pas louper ce cri silencieux inscrit à un endroit stratégique, au carrefour de l’unique commerce, sur une artère menant à la sous-préfecture voisine. Alors, les automobilistes ralentissaient, certains s’arrêtaient pour immortaliser la scène et ensuite la partager sur les réseaux sociaux afin de faire le buzz. Depuis le matin en tout cas, l’attroupement de badauds ne tarissait pas. Pour une fois, le Village semblait moins désert qu’à l’accoutumé au point qu'on pouvait employer le mot effervescence.

J’EMMERDE LE SILENCE !
-       Éloignez-vous, c’est une scène de crime ! La police va arriver pour prendre les empreintes ! vocifère le premier adjoint à l'encontre des curieux.
-      Ah parce que vous croyez que l’auteur a laissé son pot de peinture avec ses empreintes dessus. Vous rigolez ou quoi ? Crime, crime, vous êtes toujours dans l'exagération ! 
-      On ne sait jamais avec la jeunesse. Un joint ou un verre en trop et avec l’esprit embrumé on ne fait plus attention.
-      - Pourquoi la jeunesse ? Et si c’était un petit vieux qui en a marre de la solitude ?
-        
-      Bah oui, arrêtez d’accuser à tort et à travers en stigmatisant nos jeunes sous prétexte qu’ils traînent dans les rues du village le week end. On n’est pas dans le 93 non plus ! Et puis, il me semble que vous aussi vous avez des gosses en âge de faire des conneries !

J’EMMERDE LE SILENCE !
Le relevé d’empreintes n’avait rien donné, c’est en tout cas ce que tout le monde supposait puisqu’aucune rumeur villageoise ne rapportait le contraire. Trois jours étaient passés depuis l’incident. Maintenant, on ralentissait de moins en moins devant le panneau ; ce n'était plus un événement. Au café, on lançait des paris sur l’éventuel auteur des faits.
-      -Moi je te dis que c’est le fils de Chantal et Laurent, avança un premier pilier de bar. Il traîne toujours avec son éternelle capuche sur la tête qui lui cache la moitié du visage. L’autre jour on m’a raconté qu’il avait mis au clou les BD de collection de son père pour pouvoir acheter sa dose de marijuana. Laurent s’en est aperçu, et le pauvre il a dû les racheter pour pouvoir les récupérer.
Son comparse secoua la tête , tout en fixant les bouteilles rangées en face de lui :
          J’en sais rien, en tout cas, il ou elle, est un poète à mes yeux, car c’est assez fort comme message.
-      T’es sûr ? J’pense plutôt qu’il faut être foutrement con pour vandaliser. Et puis, ça ne veut rien dire, c’est de la provocation pure et dure !

J’EMMERDE LE SILENCE !
Les services techniques ont sorti la grosse éponge et tout ce qui faut pour nettoyer. L’inscription est devenue LE SILENCE, puis a disparu complètement.
Durant la semaine qui a suivie l’événement, les villageois se sont davantage préoccupés de connaître l’identité du petit malin qui avait joué avec de la peinture rouge, accusant à tort et à travers les enfants de leurs voisins, plutôt que de réfléchir au message proprement dit. Pourtant, quel villageois ne s'est jamais dit en se promenant que le silence environnant en était étourdissant au point de se croire parfois le seul occupant d'un village abandonné. Plus de mille habitants et aucun bruit sauf celui du cours d'eau qui traverse le Village de part en part. Cela en était effrayant parfois.

(A suivre)



RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Pastel, septembre 2016, 40 pages, 13.50 euros.

A l'eau !



Vous vous souvenez de Berk le canard, le héros courageux du Mange-doudous ? Il doit son nom au fait qu'il ne s'est jamais lavé. Sa petite maîtresse le traîne partout, et un jour, alors qu'elle fait couler son bain, elle le pose au bord de la baignoire.
Trop tard, voilà Berk qui glisse et qui tombe dans l'eau, scène inédite au demeurant puisque le canard doudou n'a jamais fait sa toilette !
Heureusement, il n'est pas seul car les jouets de la baignoire sont là, prêts à le secourir, dirigés par Trouillette la Tortue qui, hélas, voit des catastrophes partout..
Les jouets sont maladroits, la mousse envahit le bain, l'eau devient trop chaude, et pendant ce temps, Berk tente de communiquer. Son cri est-il un appel au secours ou une invitation à venir s'amuser avec lui ? dans le doute, les jouets décident de lui venir en aide. Aspiro l'éléphant bleu va aspirer l'eau pour que Berk sorte la tête hors de l'eau...
"Aspiro a alors pris son élan et PLOP ! Il a bouché la baignoire avec son derrière. Ensuite, il s'est mis à aspirer l'eau du bain de toutes ses forces jusqu'à gonfler comme un ballon".
OUF Berk est sauvé mais qu'a-t-il voulu dire à ses copains ?

L'épilogue est hilarant, et couronne cette histoire très drôle et humide ! Chaque page fait sourire, et le personnage de Trouillette la Tortue est très drôle !

Le bain de Berk est une vraie réussite. Julien Béziat confirme son talent déjà mis en avant dans son précédent album.

A partir de 3 ans.




La Neige de saint Pierre, Leo Perutz

Ed. Zulma, collection Poche, octobre 2016, traduit de l'allemand par Jean-Claude Capèle, 217 pages, 9.95 euros.


Amberg a embrassé une carrière médicale pour remercier sa tante de s'être sacrifiée pour son éducation et ses études. Orphelin très jeune, il rêvait à une existence plus bohème, se voyant passer sa vie à étudier des documents historiques, seulement la dure réalité matérielle l'a vite fait bifurquer vers un métier plus lucratif.
Pour se détendre, il a l'habitude de lire les petites annonces du journal. Il tombe sur celle du baron von Malchin qui cherche un médecin volontaire pour s'installer dans le village isolé de Morwede. Comme rien ne retient Amberg à Berlin, il répond et très rapidement entreprend le voyage vers ce lieu qui ne lui dit rien.

Von Malchin est à la fois le maire et le premier employeur des villageois grâce à son domaine et son usine limitrophe. C'est un homme jovial, bienveillant, à l'écoute, habitué à ce que les gens lui obéissent, et ignorant de la dureté de la vie. A ses côtés Amberg devient un médecin respecté par les habitants. Il prend plaisir à discuter avec son protecteur. Ce dernier lui explique ses recherches et sa trouvaille : une drogue surpuissante, extraite d'un champignon du blé, la Neige de saint Pierre.
"Partout où elle apparaissait, elle portait un nom différent. En Espagne, elle s'appelait lichen de Madeleine, en Alsace, rosée des pécheurs. Le livre du médecin d'Adam de Crémone, le nommait blé de la miséricorde ; dans les Alpes, on la connaissait sous le nom de Neige de saint Pierre".
Avec Kallisto, une laborantine qu'Amberg avait déjà rencontré à Berlin et dont il est encore secrètement amoureux, von Malchin espère l'essayer sur des êtres humains, et compte sur l'assistance du médecin pour prescrire la drogue, sous couvert d'un remède. Au-delà de la question déontologique, Amber se demande quelles sont les véritables vertus de cette poudre qui, d'après le baron, pourrait changer la face du monde, car celui qui l'ingère, serait soumis à une sorte d'extase religieuse....

"J'ai le sentiment confus que les choses auraient peut-être pris une toute autre tournure si j'avais exaucé le vœu du baron von Malchin. Je ne l'ai pas fait, et il me semble que je me suis exclu moi-même de tout ce qui s'est produit ensuite. A l'heure qu'il est, je me rends compte que je n'ai été jusqu'au bout qu'un simple spectateur (...) L'ironie du sort a voulu que ce soit précisément moi qui me retrouve dans cette chambre d'hôpital, victime du tournant monstrueux et inexplicable des événements, blessé, fiévreux, et à moitié paralysé".

Sauf que le roman prend dès le début un tour particulier. Il commence dans un hôpital où Amberg vient de se réveiller après quelques mois de coma. Le personnel médical semble ne pas croire son récit et pense que sa logorrhée est une conséquence de son traumatisme. Dès lors, le mystère s'épaissit, et aux côtés d'Amberg, le lecteur tente de comprendre. Rêve ? Folie ? Expérience véridique ? Les frontières sont poreuses, et l'auteur entretient le doute avec brio.
La Neige de saint Pierre est un roman écrit en 1933 qui a été interdit par les nazis dès sa parution car il aborde des thèmes tels que la religion, le pouvoir, et la manipulation de masse pour accéder au pouvoir. Empruntant quelques codes du genre fantastique, Leo Perutz propose au lecteur une histoire forte qui met en évidence une complète maîtrise du sujet et de ses personnages, tout en entretenant le trouble.

Meilleur ami / Meilleur ennemi, James Kirkwood

Ed. Joelle Losfeld, octobre 2016, traduit de l'anglais (USA) par Etienne Gomez, 448 pages, 25 euros.
Titre original : Good Times / Bad Times




"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé"

Du fond de sa cellule, Peter, dix-huit ans, a décidé de raconter sa vérité par écrit, afin que son avocat possède toutes les cartes en main pour mieux le défendre. Il ne nie pas sa culpabilité, mais tente d'expliquer comment il est passé d'interne désargenté dans un pensionnat bourgeois à criminel. Il a tué un homme.
"Comme vous pourrez le constater quand je vous remettrai tout ça, je m'en suis donné à cœur joie sur ma machine. Sans les comprimés, je n'aurais pas pu, mais, grâce à eux, ça sort sans discontinuer et je me sens de plus en plus léger à mesure que j'avance. Maintenant, c'en est compulsif. S'ils me prenaient ma machine à écrire et mon papier, je graverais tout le reste sur les murs de cette cellule avec une pointe".

Souvent, il y a une histoire de fille, or, dans ce roman, elles ne sont que des silhouettes excitantes qu'on rencontre au café, au restaurant, en vacances, ou sur papier glacé, tout juste une image pour se rassurer de sa sexualité. Depuis son arrivée à Gilford, Peter cherche un ami, une moitié avec lequel il pourra s'acclimater aux règles et aux occupants des lieux. car le directeur, Mr Hoyt, lui a bien fait sentir qu'il n'était là que pour remplir un quota de boursiers.
"Plutôt vendre mon âme au diable que de laisser M.Hoyt avoir une quelconque influence sur mes faits et gestes.. Les choses arrivent étrangement vite, il suffit d'un déclic et une décision est prise, tout un programme d'action se dessine. Désormais, tous mes sentiments, que ce soit confusion ou déception - pour être honnête, j'avais une franche impression de malheur et de misère -, viraient à la colère. Ça au moins, je le comprenais. Et je pouvais même en tirer profit."
Son statut de fils d'acteur alcoolique tombé dans l'oubli lui importe peu, ce qu'il désire, c'est passé le mieux possible cette année scolaire, et pour cela, mieux vaut ne pas la passé en solitaire.

Jordan arrive en cours d'année et noue très vite une amitié avec Peter. Il est l'antithèse de celui-ci : Jordan est petit, les lèvres bleus, handicapé par un cœur en mauvaise santé, mais il est distingué, soigne son allure, et à surtout un aplomb à toute épreuve. Alors que Peter n'a jamais connu sa mère, morte trop tôt, Jordan est arrivé à Gilford pour la fuir elle et une famille fortunée qui l'a toujours considéré comme le vilain petit canard.
"C'est sans doute cette inaptitude à participer à quelque activité ardue que ce soit qui lui a donné cet aplomb à toute épreuve. Rien ne le décontenançait ; peut-être serait-il plus exact de dire qu'il ne se laissait pas décontenancer par quoi que ce soit. Je l'ai rarement vu perdre son sang-froid ou tomber dans l'agitation. Mais il n'était pas pour autant du genre mollusque. Il était plein de curiosité, d’enthousiasme et d'énergie mais il canalisait le tout comme une soupape qui laisse sortir la vapeur petit à petit, sans que ça jaillisse en sursauts pétaradants".
Ces deux-là s'entendent, se comprennent, s'épaulent. Or, ce lien est très mal perçu par Mr Hoyt. C'est un homme psycho-rigide qui a fait de Peter son souffre douleur lui rappelant sans cesse ses origines et ce pourquoi il est là, l'obligeant même à jouer le monologue de Hamlet en public dans une tenue ridicule. Mais depuis que Peter a permis à Gilford d'arriver second à un concours des internats, Mr Hoyt a développé une obsession inquiétante à l'encontre du jeune homme. Peter se sent de plus en plus mal à l'aise à ses côtés.
Avec Jordan, ils rient d'abord de cette situation, puis comprennent qu'elle peut dégénérer très rapidement. Hoyt s'est mis dans la tête que l'amitié fusionnelle entre les jeunes gens est une histoire d'amour...
"Maintenant que je vois les choses avec recul, je pense que c'est parce qu'on s'aimait tellement, lui et moi, qu'on n'a jamais fait de folie : notre relation était tellement belle qu'on n'avait surtout pas envie de tout gâcher. Je sais que ce n'est qu'une partie de la vérité, parce que Jordan avait aussi un goût bien plus prononcé pour le sexe opposé. Et moi, pareil".

Ce roman est l'histoire d'un jeune homme que le lecteur sent tout de suite honnête. Même si les premières pages annoncent déjà l'issue dramatique des événements, on plonge avec naïveté dans la vie quotidienne d'un internat. On y retrouve les blagues potaches, les camarades un peu loufoques, le surveillant peu autoritaire, le directeur trop ferme et trop froid. L'amitié entre Peter et Jordan réchauffe le climat d'ensemble, et jamais on ne pense à une idylle homosexuelle puisque plusieurs fois l'auteur insiste bien sur le caractère amical de leurs liens. On doit parler plutôt d'amitié à la vie à la mort ; une amitié forte, exclusive, qui survit à tout.
Le personnage principal grandit auprès de son ami, gamin honnête, intelligent, et ouvert. Jordan incarne tout ce que le directeur Hoyt redoute , il est son antithèse et l'incarnation de celui qui l'empêche de "garder" Peter pour lui tout seul. C'est pourquoi "cette espèce de triangle" ainsi formé ne peut pas tenir car les tensions sont trop nombreuses, et dans ce milieu clos, coupé du monde extérieur, la violence reste la seule option après le drame.
Meilleur ami / Meilleur ennemi est la confession d'un jeune homme de son temps embarqué dans une histoire dont il n'a pas d'emblée saisi le danger potentiel, et qui, du fond de sa cellule, cherche à faire comprendre l'origine de son geste.
"La fin du monde, ce sera peut-être comme ça. Un instant, juste un seul, pour comprendre que le monde touche à sa fin, périclite une bonne fois pour toutes- oui, c'est fini, donc... à quoi bon ?"


RUE DES ALBUMS (125) Le poisson rouge de Nanami

Ed. L'Ecole des loisirs, traduit du japonais par Corinne Atlan, août 2016, 36 pages, 12.70 euros.


Idéal pour introduire la notion de chronologie chez le jeune lecteur, Le Poisson de Nanami raconte l'histoire de Léo, un jeune poisson rouge japonais, de sa naissance jusqu'au moment où il nage dans l'aquarium de la petite Nanami qui l'a choisi lors de la fête d'été de son quartier.

Léo voit le jour dans une ferme piscicole. Alors qu'il est vraiment minuscule, le lecteur peut le repérer grâce à une flèche qui indique où il est, accompagné de son prénom. Commence alors la drôle de vie de Léo, qui sera jaune à cinquante jours, puis rouge seulement à partir de soixante-cinq jours d'existence. Pendant ce laps de temps, il aura changé de bassin, voyagé en camionnette, sera emporté dans des sacs plastique gonflés à l'air, pour enfin être choisi par un marchand alors qu'il nage, avec des amis, dans une cagette ! A partir de là, Léo va de nouveau connaître les transports, les voyages, va même s'endormir, les yeux ouverts ! (normal puisqu'il n'a pas de paupières) pour enfin nager dans un aquarium exposé dans le quartier de Nanami...

Grâce à la traduction de Corinne Atlan, traductrice des romans de Haruki Murakami, on apprend beaucoup de choses sur les coutumes japonaises,et le texte s'accompagne naturellement d'illustrations claires et précises.
L'existence de Léo le poisson rouge prend des airs d'aventure sous la plume de Yuichi Kasaro, et sa rencontre avec Nanami va lui permettre de se reposer enfin !
Le Poisson rouge de Nanami est un album intelligent, idéal pour se cultiver.

A partir de 4 ans.

A part ça (18) Numéro 11, Jonathan Coe

Ed. Gallimard, Collection Du Monde entier, traduit de l'anglais (GB) par Josée Kamoun, octobre 2016, 448 pages, 23 euros.
Titre original : Number 11


La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...




On connaissait le chiffre 7 porteur de chance, le nombre 13 indicateur de futur bonheur pour les uns, annonciateur de malheurs pour les autres, mais pour le 11 pas de référence connue sauf le 11 septembre 2001, mais c'est une autre histoire...
Me voilà donc en train de lire la signification et le symbolisme de ce nombre 11 sur un site internet spécialisé. De cet article auquel je n'ai pas compris grand chose, je retiens cependant deux notions : l'inspiration et la contradiction.
Peut-être Jonathan Coe a-t-il consulté un site similaire pour se documenter sur la valeur du 11, palindrome mathématique (excusé du peu) et à l'origine de ces Quelques contes sur la folie des temps.
Car, de près ou de loin, chaque récit qui s'enchevêtre a un rapport au 11 : cela peut-être 11 étages souterrains qui se creusent et enferment une bête monstrueuse (réelle ou chimérique ?), un bus 11, refuge calme pour femme en proie au doute, ou encore le 11 Downing Street, adresse du Second Lord du Trésor de Grande-Bretagne, appelé de nos jours Chancelier de l'Echiquier.
Alors oui, on lit un auteur inspiré qui invite le lecteur à entrer dans un roman à tiroirs qui se contredit parfois, mais qui, au fil des pages retrouve une complète cohérence.

L'auteur a préféré le mot conte à celui de récit, peut-être pour bien marquer le fait que son texte se
marque d'une certaine forme d'intemporalité. Pourtant, on y trouve des critiques féroces de notre société actuelle : la téléréalité, émission poubelle qui coupe les vidéos au montage pour créer une nouvelle réalité , le journalisme à sensations où tout est bon à dire pourvu qu'on flaire le gros coup et tant pis s'il y a des dommages collatéraux, et enfin l'argent, celui qui rend fou  au point de devenir corrompu, ou qui vous pousse à des extrémités quand on en manque cruellement.
Rien de bien original me direz-vous, mais Numéro 11 est intéressant d'un point de vue structurel. le nombre 11 est un fil d'Ariane, un nœud à ne pas oublier dans la multitude d'intrigues qui vont et viennent. Arrivé aux trois quarts du roman, le lecteur s'aperçoit que rien n'a été laissé au hasard, et que la  famille Winshaw de Testament à l'anglaise continue à exercer une influence néfaste sur la "bonne société" londonienne sous couvert d'un Héritage Winshaw, un gros livre retraçant les influences multiples de ses membres.
Et ça fonctionne ! Malgré un début poussif, on se prend vite au jeu des intrigues multiples ; le roman à tiroirs est bien rôdé, on sympathise avec les personnages, même si on peut regretter le manque de passages forts , de fulgurances littéraires qui auraient donner un plus à un ensemble déjà bien garni.

Quelques passages :
"Tel est le paradoxe : pour ne pas perdre la raison, j'en suis réduite à me dire que je deviens folle".

"- Il est doctorant, il écrit une thèse sur L'Homme invisible". Comme il la regardait d'un oeil vide, elle précisa : "De H.G Wells.
  - Une thèse entière sur un seul livre ? demanda Freddie, incrédule.
  - L'auteur fait de l'invisibilité une métaphore (..) une métaphore politique. Il décrit comment les gens deviennent invisibles, comment le système les perd de vue."