Des Souvenirs américains, Michael Collins

Ed. Christian Bourgois, traduit de l'anglais (USA) par Aurélie Tronchet, janvier 2017, 336 pages, 22 euros.

Michael Collins se penche sur le destin de deux hommes unis sans le savoir par les liens du sang, dans une Amérique à genoux après la crise des subprimes.

Rien ne va plus dans la vie de Norman Price. Ce n'est pas tant la perte de ses parents - car cela faisait longtemps qu'il entretenait des relations plus que tendues avec eux -, mais sa rupture avec Kenneth, l'homme avec qui il a adopté la petite Grace, et sa crise existentielle en tant qu'auteur de one man show, qui lui fait remettre en cause la vie qu'il mène.
"Ce qu'il voulait tout au fond de lui, c'était débarrasser son vocabulaire  de la moindre ironie, démolir le mur qui l'empêchait de vivre véritablement sa vie. Il cherchait l'inspiration ailleurs sans être véritablement conscient de ce qu'il faisait, là où l'objectif visé n'était pas vraiment l'objectif visé et où, en marge de l'angoisse, le génie prendrait peut-être racine avant de faire surface".
Norman est un homme autocentré qui croit que la vie peut se réduire à des équations notées vite fait sur un tableau blanc. Ses parents, Helen et Walter Price l'ont "sacrifié", croit-il, pour leurs carrières professionnelles et leurs combines qui leur ont valu une enquête fédérale. De fait, il pense qu'ils sont responsables de tout ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Pourtant, il faut qu'il trouve une autre alternative pour rebondir. C'est sa voisine Joanne, elle aussi célibataire larguée et endettée, nounou de Grace, qui va l'encourager à épouser ce qu'il appelle la "Nouvelle Existence", à l'opposé du quotidien qu'il a mené depuis toujours. Grâce à elle, il va apprendre à devenir un père.
"Grace était différente. Elle incarnait la permanence, l'espoir. Il avait ça pour lui contre le monde.Il éprouva soudain le désir de la reconquérir, de l'élever au centre de son existence ; pourtant en l'observant, en s'imposant de l'aimer, il ressentit plutôt ce qu'il ressentait la plupart du temps quand il la regardait, un vide troublant, une absence de lien véritable".
Et pour commencer, Norman, accompagné de Joanne et Grace, décide de se rendre dans la maison familiale pour en superviser la vente.

Quand Norman était petit, sa mère Helen travaillait pour Théodore Feldman, un grand patron qu'elle admirait et pour qui elle ne comptait pas ses heures. Quand ce dernier s'est jeté par la fenêtre de son bureau, Helen a perdu ce qui constituait le pilier de son existence. Feldman avait un fils, Nate, qu'il a aidé à migrer au Canda pour éviter la conscription pour la guerre du Vietnam. Pourtant, les deux hommes s'opposaient sur ce point, c'est pourquoi Nate a préféré couper les ponts et construire sa vie, seul, avec Ursula. Maintenant que son épouse n'est plus, Nate a décidé de revenir sur les lieux de sa jeunesse, étape importante de son processus de reconstruction, afin de révéler les secrets de son père.
"Parfois la vie nécessitait de regarder au-delà des apparentes incohérences".

Norman et Nate sont les deux protagonistes du nouveau roman de Michael Collins. Ils sont à un carrefour important de leur vie. Sans se connaître, ils pressentent chacun de leur côté qu'ils sont au centre d'une révélation qui bousculera leur existence. Par le jeu de l'alternance des chapitres, le lecteur suit les deux hommes dans leurs étapes de reconstruction ; d'un côté une rupture, de l'autre un décès, leur a valu de reconsidérer les choses, de tenter de trouver des réponses aux questions qu'ils se sont toujours posé sur leurs parents.
Pourtant, en filigrane, Des Souvenirs américains n'est pas qu'une histoire de parcours. Michael Collins raconte aussi l'Amérique de l'après crise des subprimes (2008) en proie à une tentative de renouveau : tourner la page de ce qui a causé tant de dégâts, et croire en un avenir radieux malgré les scandales écologiques, les banques en faillite, et les sordides histoires de corruption.

Norman et Nate deviennent dès lors des porte-paroles de l'Amérique d'après, de celle qui se redresse coûte que coûte et qui veut tourner la page.