LE VILLAGE (4) Princesse

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.




Elle avait tout : un mari aimant et fidèle, trois beaux enfants, une superbe 
maison qu’enviaient ses voisins ou les promeneurs du dimanche, des parents 
toujours présents en cas de besoin … Elle avait tout et pourtant ce n’était pas 
assez. Il lui manquait ce quelque chose qui transformerait sa vie quotidienne en grain de folie. Depuis qu’elle avait quitté son poste de DRH d'une multinationale, les jours s’écoulaient inexorablement de la même façon. Alors que sa maison était la plus proche de l’école, ses enfants arrivaient systématiquement en retard. Il était si dur pour la princesse de se lever le matin et de gérer ! Faire les courses, le ménage, à manger, étaient des occupations qu’elle n’avait jamais eues et qu’elle devait improviser maintenant puisqu’elle était devenue mère au foyer. Son mari, pris par son métier, était parfois absent toute la semaine. Certes, le salaire était conséquent, elle pouvait dépenser sans se soucier de son découvert autorisé, mais c’était au détriment d’une compagnie, d’un réconfort.
Vus de l’extérieur, Laure et Pierre formaient le couple idéal. Elle, toujours tirée à quatre épingles, habillée en marque, la chevelure blonde sans jamais aucune trace de racines. Lui, le beau gosse, musclé, naturellement bronzé, toujours souriant. Lorsqu’ils se promenaient dans le village, ils incarnaient la famille telle qu’on l’imaginait, celle qui existe après la fin du conte de fées. 
S’en était même énervant, vexant même, de voir autant de bonheur, de beauté, et de plénitude à la fois. Forcément, tout le monde  les connaissait. Ils étaient « nés » au Village et leurs parents et grands-parents aussi. D’ailleurs, il est de tradition dans la famille de Laure d’offrir un terrain à construire en cadeau de mariage. Chez Pierre, on avait moins d’argent, mais le sentiment d’appartenance existait bien. Jamais, ils n’auraient envisagé d’épouser une personne « extérieure ». Le Village, dans leur esprit, fonctionnait comme une secte ; tout se faisait en son sein. Le mariage avait été l’occasion d’unir non seulement un couple amoureux, mais aussi deux familles particulièrement influentes.
Or, quinze années plus tard, Laure s’ennuyait. Elle était devenue une Mrs Bridge, s’efforçant de remplir la vacuité de son existence sans jamais y parvenir. Au fil du temps, elle ne parvenait plus à croiser le regard des autres. Maintenant, elle conduisait ses enfants en voiture, histoire de se persuader encore qu’elle était une femme occupée et pressée. Pierre sentait que son épouse n’allait pas bien, mais il n’avait pas les mots pour lui exprimer son soutien ou tout simplement l’aider. Sans lui dire, il avait aménagé son emploi du temps afin d’être plus souvent à la maison à ses côtés. Il n’aurait jamais osé lui mettre la pression sur le fait qu’elle ne travaillait plus et que les indemnités de licenciement n’étaient pas éternelles. Il faisait en sorte que sa princesse se sente importante, aimée et désirée. Seulement, il n’était que le mari, l’incarnation de la stabilité, celui dont elle n’avait plus rien à apprendre et qu’elle croyait connaître par cœur. Et, comment briller lorsqu’on reste à la maison, sans public ? Pour se sentir vivre, l'aventure ne pouvait être que sentimentale...

Il y eut d’abord des regards appuyés, des frôlements dans les couloirs de l’école maternelle, des échanges anodins « Bonjour, comment ça va ? »« Quel sale temps aujourd’hui ! », rien de bien important, mais essentiel pour Laure. Elle se surprit le matin à espérer sa présence. Il était nouveau dans le paysage quotidien, ses enfants étant inscrits depuis peu. A chaque fois qu’elle le croisait, elle avait l’impression que lui aussi l’avait attendue. Et puis, il en imposait tant ! Costume sur mesure, allure travaillée, voiture haut de gamme, le prince idéal pour notre petite princesse.
Peu à peu, on ne vit plus la petite famille se promener dans le village. Puis, les voisins se sont étonnés de ne plus entendre les jeux, les cris, les rires des enfants. Pourtant, à l’extérieur, rien n’avait changé : on les voyait encore à l’école, toujours aussi affables et souriants, et puis les voitures étaient souvent garées devant la propriété.
Sauf que…
Sauf que Laure était partie. La princesse étouffait dans sa vie. Elle avait besoin d’aventures, et, elle voyait dans l’adultère le seul moyen de se sentir vivante. Le beau gosse de l’école l’avait embobinée et ils entretenaient une liaison depuis deux mois lorsqu’elle prit la décision de retourner vivre chez ses parents. Faire l’amour avec un autre dans le lit conjugal avait précipité son choix, elle n’était plus capable d’affronter le regard de Pierre. Enfin, elle se sentait vivre...