Adolphe a disparu, Eric Metzger

Ed. Gallimard, collection L'Arpenteur, février 2017, 144 pages, 12 euros.


C'était la bonne action après la mauvaise journée que le narrateur venait de passer : aider sa mère à retrouver un chat perdu dans le bois de Boulogne, en pleine chaleur de l'été.

"Lorsqu'elle a bégayé au téléphone 'Adolphe a disparu', je n'ai pas compris. J'ai d'abord cherché si je ne connaissais pas un Adolphe, du genre oncle lointain, voisin, ami d'ami, mais non, rien. Alors, d'une voix mal assurée, j'ai demandé : 'C'est qui Adolphe' ?
 - Un de mes chats du bois ! " 

Jules a très mal commencé sa journée : Lola l'a quitté car elle l'aime, mais n'est plus amoureuse ; c'est à ne plus rien n'y comprendre. Alors qu'il est en train de ruminer sur sa vie, il reçoit un appel catastrophé de sa mère Elise qui crie au téléphone que Adolphe a disparu !
Appeler un chat Adolphe, c'est bizarre ? Non, car il est tout blanc avec une petite tâche noire juste au-dessus de la truffe, d'où l'analogie avec le prénom de Hitler.

"Nous devions donc partir à la recherche d'un chat méchant prénommé Adolphe parce que sosie félin de Hitler. J'aurais rigolé si je n'avais pas été si préoccupé par ma peine de cœur. A la place, j'ai demandé sérieusement : 'Mais pourquoi veux-tu le retrouver s'il est méchant ?' "

Les chats errants et abandonnés du bois de Boulogne sont la passion et le passe-temps d'Elise. Chaque jour, elle arpente les allées du poumon parisien pour les nourrir ou les soigner. Elle a même fabriqué des cabanes pour qu'ils puissent se rassembler et attendre sa venue !

Pour Jules, le bois est un lieu interlope, potentiellement malfamé qui cache de moins en moins la prostitution et fait se rassembler les gens louches. Crier Adolphe à tue-tête n'a rien d'anodin pour le jeune homme, et puis pourquoi chercher un chat sauvage et asthmatique qui, en plus, se révèle agressif paraît-il ! Pourtant, il continue d'accompagner Elise, y prenant même un certain plaisir à la retrouver, lui qui avait espacé ses visites familiales. Il la redécouvre et s'aperçoit qu'au bois, tout le monde la connaît et la respecte. 
"Elle roulait au diesel, elle pédale à vélo ; elle votait à droite, elle a viré à gauche ; elle prenait des bains brûlants, elle se douche à l'eau froide ; elle réchauffait des plats surgelés, elle cuisine des légumes bio (...) elle fréquentait des types en costard cravate, elle papote avec des messieurs à talons ; elle marchait emprisonnée dans d'impeccables tailleurs noirs, elle ne chemine plus qu'en vieux treillis kaki..
Ma mère est devenue celle que je ne reconnaissais plus". 
Pour elle, oui, ce sont des prostituées, mais ce sont surtout des personnes solidaires et attachantes. Oui, on y croise des gens louches, mais si on les laisse vivre leur trip, aucune raison qu'ils vous agressent...
"Son bois n'était pas le décor d'un conte lubrique, mais plutôt celui d'une jolie fable où se côtoyaient en bonne harmonie animaux et travelos. Chaque fois qu'elle me désignait du doigt un oiseau ou un écureuil, je faisais semblant de les admirer".

En arpentant les allées, Jules fait le point sur sa relation et se demande s'il est vraiment responsable de la rupture. Il était persuadé que Lola était celle avait qui il aurait des enfants. Encore une fois, il n'a rien compris. Ses certitudes ont volé en éclats, encore une fois.
"Je n'avais pas envie qu'elle s'en aille, mais elle m'a paru fatiguée. Ça fait mal d'être quitté, mais peut-être encore plus de quitter ; la douleur est moins infernale que la culpabilité. Je comprenais ses raisons sans pour autant les accepter. On ne peut pas aimer complètement quelqu'un d'autre quand on ne s'aime pas soi-même".
Adolphe, c'est lui : il est aussi paumé, un peu sauvage, et malade (d'amour). D'habitude bravache, il fait profil bas. Sa mère comprend qu'il ne va pas bien, et tente d'amorcer le dialogue. A son âge, elle en a vu : un divorce, un licenciement sur un poste à responsabilités, et le chômage. Elle sent que Jules n'a pas encore fait le deuil de son père tragiquement disparu. La quête du chat devient aussi une thérapie.
"Je ne savais pas quoi faire de ma soudaine indépendance. Je la traînais sans faire aucun effort pour m'en débarrasser. Elle me disait Profite ! et je la regardais comme la vache distraite observe le train qui passe. C'est probablement pour cette raison que je me suis laissé embarquer par ma mère".

Peu à peu, le jeune homme perd ses idées reçues, s'ouvre et entrevoit la rupture qu'il subit comme une chance de pouvoir passer à autre chose. Quelque part Adolphe lui fait un bien fou !

"A sa manière, Adolphe était aussi un apatride. Il avait probablement grandi dans un appartement 'passant parmi les livres', dormi sur un canapé ou un lit, ronronné près d'un maître qui le nourrissait de pâtée. Un jour on l'avait brutalement dégagé, hop ! balancé par la fenêtre d'une voiture ; adieu Adolphe ! et le voilà perdu dans un environnement inconnu, sans caresses ni confort.
J'étais Adolphe. La ressemblance pilaire avec le Fürher en moins, bien entendu". 
Sous couvert d'une trame minimaliste, Eric Metzger signe un roman profond sur le lien mère-enfant. Le bois de Boulogne est le décor de retrouvailles et ses occupants les témoins d'une analyse intime. Jules, personnage naturellement autocentré, réapprend à regarder autour de lui, ce qui lui permet de faire le point sur sa vie. Elise, sa mère, se révèle être une oreille compatissante et un conseil sûr.
Finalement, avec un ton léger, Adolphe a disparu pose des questions essentielles et inscrit l'auteur dans la liste des auteurs à suivre de près.

Si vous voulez découvrir le premier roman d'Eric Metzger, La Nuit des trente, c'est ici !