La Vie rêvée de Virginia Fly, Angela Huth

Ed. Quai Voltaire, février 2017, traduit de l'anglais (GB) par Anouk Neuhoff, 224 pages, 21 euros.
Titre original : Virginia Fly is Drowning



Virginia Fly a un problème, enfin c'est un problème pour elle : à trente et un ans elle est toujours vierge ! Quand rencontrera-t-elle enfin le mystérieux moustachu qui hante ses rêves érotiques ?

Virginia Fly est maîtresse d'école et vit encore chez ses parents dont elle est la fille unique chérie. Elle rêve d'amour et de nuits endiablées ou plutôt non elle rêve d'amour et de culbutes dans les champs avec un beau moustachu qui mettrait enfin un terme à sa virginité. A défaut, elle entretient une correspondance depuis plus de douze ans avec un américain qui semble lui correspondre, et plus proche de chez elle, elle sort tous les mois avec un professeur de musique qui l'emmène à des concerts. Elle sort certes, mais en tout bien tout honneur !
"Pourquoi,  se demandait Virginia, était-elle le genre de fille, à qui les gens proposaient toujours une boisson chaude et non simplement un verre ? Qui avait-il chez elle qui empêchait les gens d'imaginer qu'elle s'enfilerait volontiers un double whisky" ?
Rien de bien exaltant donc. Mais, lorsque son chevalier yankee lui annonce son prochain voyage en Angleterre, son cœur palpite. Le voilà l'homme qui va s'occuper d'elle bien comme il faut, qui va lui faire connaître l'amour charnel, et va la faire pâmer d'amour !

Entre temps, sous l'instigation de sa mère, elle devient la vedette d'une émission confession star de la télévision. Son cas interpelle : pucelle à plus de trente ans c'est soit un miracle, soit un challenge ! 
"Je ne pense vraiment pas être la personne qu'il vous faut. Vos contacts ont dû mal vous informer. Je n'ai jamais été amoureuse. Je n'ai même pas de petit ami.
- C'est justement pour ça que vous pouvez nous aider. Vous incarnez, comprenez-vous, un concept à l'ancienne. Si vous me permettez...vous êtes vierge, n'est-ce pas ? Et vous avez trente et un ans, je crois"?

Pourtant Virginia Fly n'est pas repoussante, peut-être un peu vieux jeu et mal dégourdie, mais pas de quoi effrayer un homme. Depuis son passage dans les médias, elle est reconnue, on se met même à lui écrire, mais l'abondance de lettres d'hommes en pâmoison tant espérée n'est pas au rendez-vous. Seule une ancienne dame de mauvaise vie lui propose de lui enseigner comment faire pour entraîner les homme dans ses filets. Du côté de son ami le professeur, veuf depuis fort longtemps, il apprend en visionnant l'émission tout un pan de la vie de Virginia qu'il ignorait...

Heureusement, Charlie l'américain est enfin arrivé. La réalité ne correspond pas aux attentes de Virginia : il ne casse pas une brique, et ne correspond pas beaucoup à ses critères. Déjà, il ne porte pas la moustache.... Tant pis, elle a décidé qu'il serait celui qui la déflorera, alors autant aller jusqu'au bout. Cette idée burlesque vaut au lecteur quelques pages savoureuses au moment de passer au lit...
Charlie a en plus omis de révéler tout un pan de sa vie, ce qui ne va pas arranger les choses !

Virginia n'en peut plus : sa vie est-elle de vivre ad vitam aeternam auprès des parents et de paraître aux yeux des autres comme une vieille fille ? Elle aussi réclame sa part de bonheur, car enfin le sexe est une chose, mais vieillir seule est autrement plus angoissant. Finalement, il faudrait peut-être qu'elle s'accroche moins à ses fantasmes qui lui donnent les mains moites, et soit plus sensible à ce qui se passe autour d'elle. Le prince charmant est sûrement là, en train de l'observer...
"Et qu'est-ce que ça vous fait, à votre âge, d'être toujours vierge ?
Saisie d'une aversion subite, Virginia répliqua d'un ton brusque :
 Ça me fait ce que ça m'a toujours fait. Comme je n'ai aucune idée de ce que ça fait de ne pas être vierge, il est évident que je ne suis pas en mesure de comparer les deux états. Ce n'est pas une chose dont je suis particulièrement fière, ni qui me tracasse non plus. Quand le moment viendra pour moi d'être séduite, croyez-moi je ne serai pas en reste".

Ecrit dans les années soixante-dix, La Vie rêvée de Virginia Fly est un bijou de drôlerie, de finesse, et de bonne humeur. Angela Huth multiplie les scènes cocasses pour mieux mettre en perspective le mal-être de son héroïne, cette "Jane Eyre au petit pied" , face à son état qu'elle juge inqualifiable à plus de trente ans. Tout son entourage est au courant alors qu'au départ il s'avère que l'affaire est intime...
Dans la tête de Virginia, c'est la guerre. Guerre contre sa mère, à la fois assommante et collante, guerre contre Charlie qui l'a tant déçue, guerre contre les hommes qu'elle rencontre qui ne savent pas être romantique comme il faudrait qu'ils soient, guerre enfin contre cette virginité qu'elle aimerait tant qu'elle devienne un lointain souvenir, et le fossé qui existe entre la réalité et la vie rêvée. En filigrane, on sent le poids des a priori et des idées reçues.
"Vous savez ce que c'est le réel. Il détruit toujours nos illusions avec une extrême cruauté. Une cruauté dévastatrice. (...) Mais c'est pour ça qu'on est là. C'est notre fonction : vivre avec le réel et enterrer nos rêves, si longtemps qu'on les ait entretenus..."

Angela Huth nous offre un roman formidablement bien écrit, plein de fraîcheur, atemporel, qui se lit avec beaucoup de plaisir.



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