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Les Parapluies d'Erik Satie, Stéphanie Kalfon

Ed. Joëlle Losfeld, février 2017, 211 pages, 18 euros.

Trop précoce pour les uns, pas assez de talent pour les autres, en tout cas le talent d'Erik Satie ne fut pas reconnu de son vivant. Pourtant, il fut un précurseur et une personnalité à part.

Quand on est musicien de profession, on est censé vivre de sa musique. Or, même s'il a obtenu les diplômes adéquats, Erik Satie n'a jamais vraiment bien réussi à vivre de sa musique. Jouer celle des autres l'ennuie au plus haut point, et composer en respectant les notes aussi. Lui, ce qu'il veut, c'est inventer , c'est bousculer les règles, et s'il faut d'autres formes de partitions, pourquoi pas ?

Depuis tout petit, Satie est un être à part. la mort de sa soeur au berceau puis peu après de sa mère ont eu raison de sa stabilité familiale. Ballotté entre ses grands-parents et son père qui a refait sa vie, Satie se sent de trop. Sa révolte, il l'exprime en se faisant renvoyer du Conservatoire de Paris. Ses professeurs ne le trouvent pas assez talentueux et il exprime sans cesse un certain dédain envers les enseignements prodigués. Or, cette attitude est une posture pour cacher un mal-être bien plus profond qui n'ira pas en s'améliorant avec les années.


Parce que la musique doit être innovante, Satie invente des symphonies répétitives, puis ses Gymnopédies, mais elles ne lui permettent pas de vivre correctement. Sa pauvreté, il la cache, pourtant il la subit du plus profond de son être. Tout est affaire d'apparence. Au cabaret du Chat Noir, il fait la rencontre du musicien Debussy avec qui il se lie d'amitié, même si ce dernier a tendance à s'inspirer des discours de Satie pour  composer. 
"Quand ces deux-là se sont rencontrés, rien ne présageait qu'ils s'entendent. Ils étaient trop similaires, trop arrogants, hypersensibles. Pourtant, leurs liens furent profonds, ambigus, graves, en un mot : existentiels".

Les heures d'errance, les éternelles interrogations sur la musique au point de ne plus être capable de composer, la faim, mais surtout l'absinthe en grande quantité font que Satie semble perdre peu à peu toute lucidité. Certes, il s'en rend compte puisqu'il l'écrit à son frère Conrad, mais, alors qu'il est un homme bien entouré, personne ne l'aide. 
"Seule la misère lui tient compagnie, alors il boit. Il n'a pas assez d'argent pour sortir manger, alors il boit. Il en veut au monde entier et à Dieu, alors il boit. Il en veut au ciel et à l'aurore. Il en veut à toutes les années séculaires qui ne se diluent pas dans l'ennui ni l'alcool, et dont il ne sait pas encore qu'il en fera quelque chose".

L'apparence, encore et toujours, au point que, lorsqu'il touche l'héritage de son père, Satie s'achète sept fois le même costume ainsi que quatorze parapluies identiques et des faux cols blancs. Pauvre oui, mais pauvre avec élégance !

Pourtant, malgré tout cela, Satie fait face. Il semble heureux du succès de Debussy, et se rapproche de figures intellectuelles de l'époque : Cocteau, Tzara, Man Ray, Max Jacob qui viennent s'ajouter au cercles de ses connaissances tels Paul Verlaine ou Stéphane Mallarmé.
"En art comme en amitié, il faut aller jusqu'au bout, rester intransigeant jusqu'au bout. Et quand nous n'y arrivons plus, disparaître. Quelques jours".
Pour expliquer le succès de ses amis et son incapacité à percer, il s'exprime toujours avec ironie :
"je suis venu au monde très jeune dans un temps très vieux", manière à lui de préciser sa précocité et son incapacité maladive à se coller à l'air du temps. Or, lorsqu'il rentre dans sa masure à Arcueil, personne ne l'attend, hormis la solitude, la poussière et deux pianos collés l'un à l'autre.
"Satie fut méconnu. Insaisissable, incompris. peuplé d'une vie secrète dans laquelle peut-être, possible oui, possible, il aura mis le meilleur de lui-même. Or la société a besoin de cohérence. Erik Satie était un compagnon d'errance. Un rébus".
"Quand il refait surface, ce n'est pas la pauvreté qu'il veut cacher, c'est la pourriture dans laquelle il baigne. La pelote noire de ses angoisses folles. Bien sûr il y a l'alcool. Bien sûr il y a l'aigreur. Bien sûr il reste des brisures de rêve qui flottent à la surface de sa bouche. Mais dans son crâne, c'est la guerre". 

Les parapluies d'Erik Satie est le premier roman de Stéphanie Kalfon, plus connue pour ses talents de scénariste. A travers son livre, c'est un homme méconnu et talentueux qu'elle a voulu réhabiliter. 
Pour Satie, la tristesse n'est pas dans les choses, mais dans le mouvement des choses. Il s'agit non pas d'une différence essentielle, mais existentielle".
Ce livre permet au lecteur de faire connaissance avec une personnalité singulière et touchante. C'est toute une époque qui réapparaît, celle de la fin du 19ème siècle  à Paris, qui a vu tant et tant d'écrivains, de poètes, de musiciens et d'artistes célèbres émerger.

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