A part ça (21) Sainte Caboche, Socorro Acioli

Ed. Belleville, mars 2017, traduit du portugais (Brésil) Par Régis de Sa Moreira, 240 pages, 19 euros.
Illustrations de Alexis Snell

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Belleville Editions est une nouvelle maison d'édition dont l'objectif est de proposer au lecteur d'"Ouvrir une fenêtre sur le monde".
C'est pourquoi chaque roman édité est connecté : chaque note en bas de page peut-être lue, écoutée ou visionnée sur le site dédié, autant de balises pour voyager ...

https://notes.belleville-editions.com/livre/caboche

Samuel a parcouru pendant seize jours et seize nuits le territoire hostile du Nordeste au Brésil, pour respecter la promesse faite à sa mère Mariinha sur son lit de mort : rejoindre la grand-mère paternelle à Candeia. Déshydraté, à moitié mort de faim, il arrive dans une ville fantôme. Candéia fait peur à voir : les boutiques sont fermées, les habitations semblent abandonnées et il n'y a pas âme qui vive. Lorsqu'il sonne chez Niceia, il pense naïvement que son aïeule va l'accueillir les bras ouverts, mais d'emblée une distance s'installe entre les deux personnages. A défaut de pouvoir être hébergé, épuisé, Samuel trouve refuge dans une grotte au bord de la forêt.
Cet abri n'a rien de naturel : elle est la tête d'une statue gigantesque de saint Antoine qui devait dominer Candeia.
" Samuel se retourna pour voir où il avait passé la nuit. Le ciel était couvert, à la faible lueur du jour il découvrit que la grotte était en réalité une tête géante, vide, effrayante. La tête d'un saint.(...) Le plus effroyable, c'était les globes oculaires : deux boules de ciment attachées aux orbites par des fils d'acier".
Mal fichue, il fut impossible de poser la tête sur le torse. Depuis les travaux ont été abandonnés, et les habitants appuyés par leur maire Rosario, un édile fourbe, ont fui le village par superstition. Dans son nouveau logis, Samuel s'installe petit à petit et se rend à l'évidence qu'il y entend régulièrement des voix résonner. Ce sont celles de jeunes femmes qui viennent prier saint Antoine en lui demandant d'exaucer leurs vœux d'amour. Voilà l'occasion pour le jeune homme, aidé par un gamin du village, de mettre en place un petit commerce basé sur ses soi-disant dons médiumniques, "mieux que le salaire d'un paquet de notables dans cette région !"
"Samuel possédait un pouvoir inexplicable : il entendait les secrets que seul saint Antoine aurait dû connaître. Impossible de savoir si c'était une défaillance du saint ou une machination du démon".
Le commerce est vite florissant car, contre toute attente, ses prophéties se réalisent. La réputation de Samuel attire du monde à Candéia, les médias aussi, mais à cause de cela, il s'attire de nombreux ennemis.
"Candeia ressuscita. (...) Tous s'étonnaient de l'état d'abandon dans lequel se trouvait la ville. Beaucoup croyaient que plus personne n'y vivait. Avant l'arrivée de Samuel, on racontait que seules six maisons étaient habitées. Les autres avaient été désertées par leurs propriétaires, avec tout à l'intérieur. Ceux-là avaient préféré déguerpir avant que la malédiction contamine leur peau, telle une peste".
Alors, comment régler la situation ? Faut-il fuir alors qu'il ne sait toujours pas pourquoi sa grand-mère lui en veut tellement ; et puis, qu'est-il advenu de son père Manoel que Mariinha a attendu toute sa vie ?
"Manuel était las de tout ça. Il avait passé sa vie à gagner de l'argent en exploitant la foi des pèlerins de Juazeiro (...) Son seul désir avait ensuite été d'arriver à Candeia, de voir sa grand-mère, de rencontrer son père, et de le tuer s'il en avait le courage. Cela semblait peu probable désormais".

Socorro Acioli utilise les ressorts du réalisme magique pour raconter une histoire forte en émotions dans laquelle viennent se mélanger les superstitions, les quiproquos, et les vieilles rancœurs familiales. Mais en filigrane, on ressent une critique cinglante de la société brésilienne, où la religion tente de cacher tant bien que mal une corruption dévorante des élus et des gens de pouvoir.
La tête de saint Antoine, devenue Sainte Caboche, devient un lieu de culte, mais surtout le dernier recours pour les désespérés. Samuel incarne une espérance, un renouveau possible après la sécheresse et l'abandon. D'ailleurs n'est-il pas lui-même arrivé à Candeia comme un miséreux, au bord de la mort ? Les pèlerins l'adulent, mais lui se sent éternellement seul.
"Mais non. Il était seul, pour toujours. Il n'avait aucun proche qu'il puisse montrer du doigt en disant : ils savent tout de ma vie, ils m'accompagnent, ils m'acceptent, ils sont ma famille".
Premier titre de la toute nouvelle maison d'édition Belleville, ce roman est surprenant sur bien des points, impeccablement traduit par Regis de Sa Moreira, et un gage d'évasion grâce à une histoire originale hors des sentiers battus de la littérature, et un héros touchant, dépassé par son destin.

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