Le Point de Schelling, David Rochefort

Ed. Gallimard, collection Blanche, mars 2017, 224 pages, 18.50 euros

Nissim possédait toutes les clés pour réussir sa vie, mais il a préféré se laisser porter par le quotidien, l'imprévisible. Jouir d'une liberté totale, ne pas être pris au piège des carcans de l'argent, du travail et de la famille a cependant des limites que Nissim cherchera à contourner indéfiniment.
Sa rencontre avec Alba, une femme remplie de "ses silences et du vide de son passé "est ce que, en théorie des jeux, on appelle le point de Schelling. Leur relation amoureuse est une dynamique de coopération et de conflits. Nissim, comme pour le reste de son existence, entreprend une logique stratégique pour appréhender ses sentiments envers Alba. Amour et haine ne sont jamais bien loin, et la jeune femme, assez soumise au départ, va se révéler, au fil du roman, et utiliser les mêmes ficelles stratégiques de son compagnon.

Mensonges et mythomanie sont très présents. Nissim est un écrivain et la fiction est un terrain de jeu qui mérite - pourquoi pas - d'être vécu. Parce qu'il a étalé son enfance dans un premier roman que ses parents ont lus sous la forme d'un manuscrit, ces derniers lui battent froid.
"Naturellement, sa famille lit le manuscrit, qu'elle déteste ; elle se sent attaquée, ridiculisée ; elle considère qu'il a trahi. Pour son père, cet événement s'ajoute à tant d'autres qui lui font de plus en plus considérer qu'il ne comprend pas, ou plus, le monde dans lequel il vit, qu'il n'est plus fait pour ça. La mère se prend de haine pour lui, soudainement, dans une combustion instantanée de sentiments hostiles, comme sous l'effet d'une allumette qu'on aurait lancée en forêt".
Peu importe, la vie est ailleurs, et certainement pas en France ! Alors, Nissim et Alba décident de tenter leur chance en Espagne.
"Il a ainsi fallu à Nissim et à Alba opérer ce détour de quelques milliers de kilomètres pour se trouver et trouver une joie qu'ils ne connaissaient pas dans leur quotidien".

Mais là bas, Les premiers jours "aux airs de kermesse" laissent très vite place au délitement, aux faux-fuyants. Nissim se marginalise et rencontre un vieux fou - comme lui ? - avec qui il monte une escroquerie basée sur la ressemblance de son nouvel ami avec le peintre Dali. Cependant, à force de mélanger vie et fiction, à force de théâtraliser son quotidien, le jeune homme perd pied et fait du mensonge la base de sa propre réalité. Après un dernier affrontement avec Alba, Nissim fuit.
"Que cherche-t-on au juste quand on cherche la reddition de l'autre par la force ? C'est une équation absurde, faussée à l'origine, une équation où l'équivalence ne peut pas exister".

Dès lors, parce que la réalité est trop difficile à vivre au quotidien, Nissim se réfugie dans l'imagination et fait de la reconquête d'Alba une priorité absolue.
"Tout cela lui semble loin, maintenant, et leur histoire ne se ressemble plus. Tous deux ont tellement changé".

Divisé en trois parties - Vie de Nissim, Le livre de Nissim et Le livre de l'exil - David Rochefort raconte l'histoire d'un anti-héros à l'âme tourmentée, né dans un monde dans lequel il ne se reconnaît pas.
"L'existence de Nissim a toujours eu la forme d'une courbe affalée, épuisée ; des brefs pics et de profonds creux".
Rêve et réalité, fiction et vie se rencontrent, se mélangent troublant ainsi le lecteur dans sa quête, et le laisse désorienté devant un récit aux multiples ramifications.