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Revolver, Nakamura Fuminori

Ed. Philippe Picquier, février 2015, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako 192 pages, 18 euros

Une étrange obsession.


"Un soir de pluie, un étudiant découvre le corps d'un homme sous un pont. Près de lui repose l'arme qui l'a tué."

Nakamura n'aurait jamais cru que ses errances nocturnes seraient le point de départ d'une expérience, qui, à ses yeux, sera la plus extraordinaire qu'il ait vécu. A défaut de prévenir les autorités qu'il a trouvé un cadavre, le jeune homme s'empare de l'arme et se sauve chez lui. Il n'est pas bête, il sait très bien qu'il devient, à cet instant précis, un suspect éventuel. Peu importe, le 357 Magnum, par son éclat étrange, l'a hypnotisé. La posséder est devenue soudain primordiale et lui procure "une joie proche de la gratitude":
"Il était agréable au toucher, et d'une forme qui se calait extraordinairement bien dans ma main. (...) Au contact de l'arme, des frissons nerveux parcouraient ma peau, une sensation dont je ne me lassais pas."

Désormais, Nakamura est persuadé que son choix a été le bon. Sa vie tourne maintenant autour de son arme. Cachée dans son appartement, il l'a sort régulièrement pour l'admirer et la nettoyer, mais très vite, il sent l'irrépressible envie de sortir dans la rue avec elle:
"Mes journées étaient pleines d'une agréable tension, je sentais en permanence un stimulus émanant du plus profond de mon corps comme un aiguillon."

Sa vie estudiantine s'en ressent, et quand il éprouve le besoin de se défouler et évacuer le trop plein de tension, quoi de mieux que de rendre visite à une maîtresse? Cependant, les jours passent, et le jeune homme éprouve de plus en plus une passion exclusive pour son 357 Magnum dérobé, au point que l'enquête ouverte pour l'assassinat de l'homme lui importe peu.
Lorsqu'il se souvient de son vol, son action prend des proportions grisantes. Son souvenir apparaît intense, presque irréel, au point qu'il se sent intouchable. Et puis, pourquoi ne pas utiliser l'arme finalement? Un pistolet ne demande qu'à être utilisé! Dès lors, Nakamura désire utiliser le 357. C'est "un désir qui rend fou et qui l'envahit":
"Il me semblait que l'acte de tirer avait commencé à passer d'un choix volontaire de ma part à une décision arrêtée à mon insu, dépassant mes prévisions (...) Alors je me suis persuadé que c'était mieux comme ça"

Certes, une petite voix lui dit que tirer serait un acte insensé, mais le jeune homme semble céder sous le poids de la volonté de l'arme:
"Elle faisait maintenant partie de moi, en exagérant, elle s'était immiscée dans mon esprit; c'était sa nature de faire feu et elle cherchait continuellement à me pousser dans cette direction. Pour ne pas tirer, il m'aurait fallu réintégrer mon moi d'avant."
Justement, notre narrateur est parfaitement conscient que son existence est devenue moins routinière et ennuyeuse depuis ce soir de pluie. La voix de la raison qui résonne encore en lui devient "une présence interférante" qui commence à l'agacer. Il sent que l'acte de tirer lui permettrait de se sentir "nettement plus léger", d'accomplir enfin un acte extraordinaire et bizarrement doué d'amour, encore faut-il décider si la vie d'autrui a encore de la valeur à ses yeux...

Revolver est l'histoire d'une étrange obsession. Petit à petit, l'arme volée devient un personnage à part entière, certes muet, mais qui va avoir de plus en plus d'influence sur l'existence du jeune étudiant. Entouré  jadis d'amis et de prétendantes, Nakamura va de plus en plus s'isoler pour mieux se consacrer à sa nouvelle relation. Vivre sans son arme lui est désormais inimaginable, quitte à en perdre la raison.
"Maintenant, je me réjouis de mon choix. Je ne m'appesantis presque jamais sur mes actes passés. Le bien, le mal, ce qui en découle, je n'ai pas tellement l'habitude d'y réfléchir."

Le narrateur sombre peu à peu dans une folie qu'on peut qualifier de consciente. Il sait très bien que son raisonnement n'est plus objectif. Il sent que son arme prend le dessus, même s'il a la conscience aiguë d'être vaincu par un objet de mort.
Nakamura Fuminori dresse le portrait subtil et complexe d'un homme prêt à tout pour sortir de l'ennui de son quotidien. Jusqu'à la dernière page, on se demande si le narrateur va basculer ou se ressaisir au dernier moment. Myriam Dartois-Ako a su retranscrire avec précision cette voix intérieure et lancinante, de plus en plus étouffée par le désir irrépressible de tirer.
Revolver n'est ni un polar, ni un roman psychologique; il est à mi-chemin des deux et tire profit des deux genres pour offrir un roman fort, complexe, au suspens haletant.

Une vraie belle découverte

Un autre roman du même auteur, à lire: Pickpocket

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