Qui ne dit mot consent, Alma Brami

Ed. Mercure de France, août 2017, 176 pages, 16.80 €


Elle l'appelle Mon Ange et il lui dit Mon Cœur, mais ces deux-là ont une drôle conception de l'amour et du couple...

" Mais tu me trouves jolie ? je demandai.
 Jolie ? Non mon Cœur, tu es magnifique !
Il me serra dans ses bras. 
Est-ce que quelque chose pouvait compter plus que ça ? que ses bras autour de moi ?" 
Emilie aime Bernard et Bernard aime Emilie. Ils sont à l'âge de la retraite maintenant, mais rien n'a changé depuis le jour de leur mariage, malgré les deux enfants devenus grands et responsables. Emilie a le sens du sacrifice ; fille unique, elle a renoncé à ses parents qui n'ont jamais accepté ce gendre qu'il ne trouvait pas à la hauteur de leur fille. Pour Bernard, elle a renoncé à une carrière et à une vie de citadine. Quand il a éprouvé le besoin de vivre à la campagne, elle a accepté, renonçant - encore une fois - à elle.

Ce qui compte pour Emilie, c'est le regard de Bernard posé sur elle, son sourire, ses marques de tendresse, et la certitude qu'il est heureux, qu'il se sent bien. Alors, lorsqu'il lui a expliqué qu'il allait jeter des bouteilles à la mer sur Internet pour faire venir de nouvelles amies pour elle, elle n'y a pas cru, mais qui ne dit mot consent. Au début, c'était difficile à accepter, mais il fallait faire bonne figure devant les enfants encore petits. Oui, c'était une amie de longue date, perdue de vue, une fille qu'il fallait appeler tata tant qu'elle serait à la maison. Non, elle ne remplacerait pas Emilie dans le cœur de Bernard, puisqu'il lui répète sans cesse qu'elle est l'amour de sa vie, la seule, son unique. Il fallait juste qu'elle apprenne à partager, à accepter, à fermer les yeux...
"J'attendais que ça passe, comme une maladie. J'espérais une rémission, du repos".

Les années ont passé, mais le petit manège continue. Emilie s'est drapée de la tunique de la femme digne, au-dessus de tout cela. Qu'importe si Elsa, Sabine et les autres ont partagé leur vie de couple quelques temps, le principal est que son époux se sente bien, désiré et aimé. Elle a appris à se taire et à attendre ; malgré les années et les trahisons, elle reste une femme amoureuse.
Pourtant sa fille Laura a bien essayé de lui ouvrir les yeux, mais rien n'y fait, persuadée  qu'il faut faire parfois quelques sacrifices pour qu'un mariage traverse le temps. Tant pis si les villageois parlent ; tant pis si les enfants s'éloignent ; tant pis si personne ne comprend pas bien.
"Notre relation s'était particulièrement dégradée quand elle était revenue au début de l'été et avait appris que la chambre d'amie était occupée. Quoi y en a encore une  ? Ça durera jusqu'à ta mort ce manège ? Jusqu'à ta mort ? elle avait hurlé. J'essayais de la résonner."

Pourtant, cette fois-ci, l'arrivée de Sabine la déstabilise. Son physique qu'elle qualifie de grenouille, son rire, la façon qu'elle a de se croire tout de suite chez elle l'exaspère. Bernard est comme d'habitude : il raconte les mêmes mensonges, il parade, il fait le beau, tant qu'Emilie se tait, n'est pas désagréable, tout va bien. Mais si elle lui demande d'arrêter, de revenir vers elle, comment Bernard réagira ?
"Le temps n'effaçait rien. Un mensonge de plus. Le temps émoussait les forces, les ressources. Le temps amoindrissait, écrasait, rendait muet. Les instants se nouaient les uns aux autres comme des maillons d'une chaîne très solide, qui entrave les mouvements, la fuite".

Les premières pages vous happent car elles installent dès le départ un certain malaise. Par son acceptation de tout, Emilie glace le lecteur et se met en position de celle qui refuse toute empathie. Un couple c'est un homme et une femme, chez elle, c'est un homme, une femme, et une autre à intervalles réguliers. 
Qui ne dit mot consent pose la question du mariage et des sentiments qui perdurent malgré le temps qui passe. Doit-on tout accepter par amour de l'autre, quitte à s'effacer ? Il y a un temps pour tout, même pour celui de la révolte ; encore faut-il qu'il ne soit pas trop tard pour dire non.
On étouffe dans ce huis clos sans cesse renouvelé, mais on ne lâche pas l'intrigue tant on est happé par le personnage d'Emilie et son sens du sacrifice. C'est la grande force de ce roman implacable, juste, qui montre à quel point dans un couple l'un peut être toxique pour l'autre.


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