Frère et sœur, Esther Gerritsen

Ed. Albin Michel, collection Les Grandes Traductions, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Emmanuèle Sandron, 169 pages, 15€
Titre original : Broer


Phénomène littéraire aux Pays-Bas, Frère et sœur décortique les relations entre un frère et une sœur quand le malheur de l'un vient perturber le confort de l'autre.

Depuis qu'ils sont adultes, Olivia et Marcus ne sont plus très proches. Ce dernier n'est plus le protecteur de sa sœur, celui qui lui accordait l'attention que ses parents n'avaient pas le temps de lui prodiguer. "Elle l'avait abandonné dès qu'elle avait été assez grande". Alors qu'Olivia a un bon métier et a fondé une famille, Marcus est dilettante, et cela s'en ressent même sur sa santé. Parce qu'il n'a pas pris au sérieux son diabète, le voilà sur le point de perdre sa jambe.

Le roman commence au moment où Marcus est en salle d'opération ; il appelle sa sœur dont il n'a pas de nouvelles depuis au moins une année. C'est l'appel désespéré d'un homme qui affronte un événement tragique et ne veut pas l'affronter seul. Ce coup de téléphone rappelle à Olivia qu'elle a un frère, et que le travail peut bien attendre - c'est une urgence familiale -. Ce coup du sort lui rappelle aussi que le temps a distendu leurs relations.
"Comment pouvait-elle souffrir de l'absence d'une jambe chez un homme dont la présence ne lui manquait jamais".
L'empathie mêlée au devoir familial l'oblige à s'occuper de Marcus, au détriment de son métier et de son mari. Quand elle accueille Marcus chez elle en convalescence, elle regrette de penser qu'elle le fait surtout par obligation, et croit que l'intrusion de son frère va être une source de conflit dans son couple. Or, c'est tout le contraire qui arrive, isolant peu à peu la jeune femme et la forçant à réfléchir sur ses propres contradictions.
"Dès qu'il s'était mis à pleurer, elle avait ressenti une grande sécheresse l'envahir. Elle regarda en direction de l'endroit où aurait dû se trouver la jambe de son frère, où le drap était si plat, si vide de sens, et elle ne ressentit plus rien du tout".
Olivia n'a jamais été celle qui a privilégiée la famille. Marcus, incidemment d'abord puis volontairement, va l'obliger à reconsidérer ses positions, surtout quand son mari Gérard pense que leur mariage est arrivé au terme d'un cycle.

Frère et sœur est un roman déroutant à plus d'un titre car il rentre non seulement dans l'intimité d'une famille structurée par le non-dit, mais aussi dans l'intimité psychologique d'une femme pétrie de certitudes qui ne supporte pas le chagrin, faiblesse qui pourrait la mener vers la perte. Lorsque ces dernières vacillent, que reste-t-il ?
"Cela faisait plus de  cinquante ans que son frère versait des larmes, et autant de temps qu'elle ne le prenait pas au sérieux. Comme si elle avait toujours cru jouer une comédie et qu'elle se rendait subitement compte que, en réalité, c'était une tragédie".
L'épreuve vécue par Marcus et sa réadaptation sont symboliques. C'est le chemin vers une autre perception de la vie et de ce qu'elle apporte.Une voie vers le lâcher prise.
"Tout ce qui ne tue pas rend plus fort" (Nietzsche) illustre à propos ce récit pétri d'humanité, de contradictions, de bouleversements.

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