Ör, Audur Ava Olafsdottir

Dans la langue islandaise, ör est un mot neutre qui signifie cicatrice. Ce sont à la fois celles du corps, mais aussi celles faites à un pays ou un paysage modifié par la guerre ou les constructions.

Depuis son divorce, Jonas a du mal a trouvé un sens à sa vie. Il a vendu son entreprise et rythme ses journées entre ses visites à sa mère et les conversations avec son voisin à qui il a demandé un fusil. Jonas a une fille, mais il ne veut pas l'inquiéter ; elle a vingt-six ans et elle a droit à une vie insouciante.

Jonas a tatoué un énorme nymphéa blanc sur son cœur - Nymphéa c'est le prénom de sa fille - ultime cicatrice qui vient accompagner les six autres de son corps. Il a un projet : comme il n'attend plus rien, il  veut en finir mais loin de chez lui, pour éviter aux siens de le retrouver mort. 
"Je ne sais pas qui je suis. Je ne suis rien et je n'ai rien".
Sans prévenir personne, il quitte l'Islande pour un pays où l'ont vient de signer la trêve après une longue guerre civile. Bizarrement, il emporte sa perceuse avec lui et de quoi bricoler. Là-bas, pense-t-il, il pourra mourir tranquillement sans que personne ne s'inquiète de son sort.
"L'idée m'a traversé comme l'éclair : je vais disparaître. Ainsi n'aurais-je pas à craindre que Nymphéa trouve mon corps. Comme un oiseau qui descend en tourbillonnant, plane à l'horizontale sur quelques mètres, puis s'abat et périt. Un dernier battement d'ailes avant la faille béante, dernier point de mire, et les os blanchis serviront de repère au voyageur".

Dans cette contrée jamais nommée, les stigmates de la guerre sont partout : mines anti personnelles, impacts de balles, habitants estropiés, ruines. Pourtant, la vie a repris ses droits et les survivants s'organisent au mieux. Dans l'hôtel qu'il a choisi pour son nom et son histoire - il s'appelle l'hôtel Silence - Jonas prend un nouveau rythme. Même si le gérant et sa sœur en doutent, il annonce qu'il est venu pour des vacances.
Alors qu'il a programmé son suicide pour la semaine suivante, sa trousse à outils attire les convoitises. Jonas devient peu à peu l'homme à tout faire de l'hôtel et du restaurant à côté. Avec sa perceuse il créé de nouvelles cicatrices, bénéfiques celles-ci, et avec son scotch, il colmate les plaies laissées par la guerre. Lui qui voulait rester un inconnu pour tous, devient indispensable aux autres.
"Impossible d'expliquer à ces gens-là que je suis venu avec ma caisse à outils pour pouvoir fixer un solide crochet, et que c'est aussi naturel pour moi d'emporter ma perceuse que d'autres leur brosse à dents".

Durant son séjour, il aime beaucoup parler avec May, la gérante. Elle lui raconte la guerre, la volonté farouche de survivre, la difficulté d'élever son enfant traumatisé, mais elle veut aussi comprendre pourquoi il est venu jusqu'à eux. Jonas le taiseux devient volubile. Comme il a une conscience, il ne résout pas à mettre fin à ses jours, de peur que ce soit May qui découvre son corps.
"Mon malheur est, au mieux, dérisoire, quand tout ce qu'on voit par la fenêtre n'est que ruines et poussière".
Cette ville meurtrie qui renaît c'est l'image de son corps qui se réconcilie avec la vie. Les brèches se colmatent, ses cicatrices se ferment, et Jonas accepte son existence. Finalement, prendre sa caisse à outils et sa perceuse aura été une bonne idée.
"- Le chagrin est comme un éclat de verre dans la gorge, dit-elle.
  - Je n'ai pas l'intention de mourir. Pas tout de suite.
 (...) Je ne suis plus l'homme que j'étais il y a dix jours. Ou même hier. Je suis dans un état fluctuant".
Ör est un joyau littéraire, une parenthèse profonde et humaine sur le sens que nous donnons à notre vie. Jonas est l'homme qui s'en va pour en finir et qui finalement va "se réparer". Comme toujours, Audur Ava Olafsdottir utilise des mots simples et une trame minimaliste pour guider le lecteur vers une thématique complexe et qui nous touche tous. Et c'est dans un lieu jadis malmené par la violence des hommes et la barbarie que le héros va retrouver la paix. 
Finalement, Ör est l'histoire d'un homme qui apprend à ne plus regarder sa cicatrice originelle, le nombril, et se tourne vers les cicatrices des autres.

Ed. Zulma, octobre 2017, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson, 240 pages, 19€


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